Il faut saluer l’initiative de la collection « Bouquins » qui a publié au début de cette année un copieux volume reprenant quatre ouvrages majeurs du juriste et politiste Jacques Ellul (1912-1994). Le système technicien, Propagandes proposent des pages majeures sur sa critique de la technique et de notre modernité. Deux autres titres, L’espérance oubliée, Anarchie et christianisme d’une tonalité plus spirituelle, invitent à rencontrer le protestant engagé que fut Ellul Le maître d’œuvre de l’ensemble est Patrick Chastenet, professeur émérite de science politique qui a connu Ellul et s’est imposé comme un spécialiste majeur de son œuvre. Il répond aux questions d’Olivier Dard pour la NRP.

Vous avez un très long compagnonnage personnel et intellectuel avec Jacques Ellul. Quel homme était-il et pourquoi vous être attaché à son œuvre ?

C’est une vaste question car d’une certaine façon l’œuvre d’Ellul a fini par m’envahir littéralement, au propre et au figuré. Elle occupe d’ailleurs plusieurs étagères de ma bibliothèque et les archives de mes diverses activités elluliennes (Association internationale Jacques Ellul, International Jacques Ellul Society, Prix Jacques Ellul, The Ellul Forum, Cahiers Jacques Ellul, etc.) tiennent à peine dans une vingtaine de cartons disséminés à même le sol de mon bureau. Je suis arrivé en 1973 à l’Institut d’études politiques de Bordeaux en ignorant tout d’Ellul. Comme je suivais en parallèle des études de droit, je savais seulement qu’il était l’auteur, aux PUF, d’une Histoire des institutions. Mais dès la deuxième année ses cours à Sciences po sur la pensée marxiste et sur les successeurs de Marx m’ont passionné. Après mon diplôme en 1976, j’ai appris que la direction de l’IEP cherchait un tuteur pour expliquer ses cours aux étudiants venus tout spécialement de Californie ou du Colorado pour l’écouter. Pendant deux ans j’ai donc explicité ses deux cours sur le marxisme, celui sur la société technicienne et celui sur la propagande et je l’ai l’assisté lors des examens oraux des étudiants du cursus ordinaire.

Comme à cette époque, je pigeais pour Le Monde et Sud-Ouest, j’ai commencé à lire ses livres et à l’interviewer dans sa maison de Pessac. Je dois dire que pendant les presque vint ans qu’ont duré nos entretiens, il n’a jamais essayé de me convertir. Ni au protestantisme, ni à l’anarchie et pas même à l’écologie. Je l’ai décrit un jour comme un « professeur de liberté » car non seulement il n’a pas jamais voulu fonder une école de pensée mais il a systématiquement refusé de construire un système. Il nous apprenait à penser par nous-mêmes. Cela m’amuse toujours de le voir dépeint, par des gens qui ne l’ont pas connu, comme un protestant puritain ou un misanthrope pessimiste. Il n’avait rien d’un pisse-froid ou d’un père-la-pudeur. Il aimait rire, il appréciait aussi bien les calembours que l’humour d’un Groucho Marx ou d’un Woody Allen. Il savait profiter des bonnes choses sans être pour autant un hédoniste. Il était patient et bienveillant avec moi alors qu’à l’écrit il pouvait facilement se montrer cassant, user de formules péremptoires et se laisser aller à la polémique.

Le choix des titres proposés dans le volume dresse un panorama des centres d’intérêt d’Ellul qui se sont fixés assez tôt, En quoi la crise des années trente a-t-elle été fondatrice dans son itinéraire ?

Le but de ce volume est de restituer la dynamique interne de son œuvre en tenant compte de ses deux registres : le sociologique et le théologique même si dans les deux cas, ces qualificatifs sont approximatifs. Jacques Ellul adorait la mer et il rêvait d’entrer dans la marine marchande mais son père l’obligea à faire son droit. Il accepta à la condition d’aller jusqu’au bout. Comme il aimait le latin et qu’il était de sensibilité anarchiste, il trouvait ironique de se spécialiser dans une discipline aussi utile à la société technicienne que la poésie, d’en faire un métier et à se faire rémunérer par l’État. La crise des années 1930 constitue en effet la matrice de sa pensée. D’abord, c’est à cette époque qu’il comprend dans sa chair que le capitalisme est condamnable au plan moral –car il tient ce régime pour responsable de la mise au chômage de son père– et qu’il est condamné au plan historique comme il l’a appris en lisant Marx.

C’est durant la même période qu’il se frotte à la police et voit dans les rues de Bordeaux les grands défilés nationalistes et xénophobes. C’est aussi à cette époque qu’il devient l’ami de Bernard Charbonneau. Ne se reconnaissant ni dans la figure de l’individu des libéraux ni dans celle du « soldat politique » des régimes totalitaires ; à la recherche d’un mouvement anticapitaliste, antifasciste mais non communiste, les deux Bordelais décidèrent d’affilier leur petit groupe de discussion au mouvement Esprit au début de l’année 1934. Ils sont tous les deux allergiques aux organisations de masse et persuadés que les questions fondamentales sont totalement ignorées des intellectuels consacrés et des partis traditionnels englués dans une activité « illusoire ». Alors que la jeunesse, toutes tendances confondues, défile en uniformes (Jeunesses Patriotes en imperméables bleus et bérets basques, Camelots du Roi, Jeunes Gardes Socialistes en chemise bleue et cravate rouge, Jeunes Gardes Antifascistes du PC, en veste bleu et béret), ils choisissent de naviguer à contre-courant et sans couleurs. Le recrutement de l’équipage se fait sur la base d’affinités électives. Ce sont des personnes singulières qui choisissent de se réunir librement autour d’idées partagées en commun. La démarche est personnelle et fondée sur l’amitié.

Ces années personnalistes sont déterminantes car c’est là qu’il pose les premiers jalons de son œuvre et qu’il s’empare des principaux thèmes qu’il ne cessera d’approfondir par la suite : la révolution nécessaire, la technique, la propagande, la présence au monde moderne, l’illusion politique, la défense du spirituel face au primat de l’économique, la critique du conformisme et des lieux communs, le sentiment de la nature, etc. Chacun de ces thèmes étant envisagé sous l’angle de la liberté humaine et selon une double perspective, sociologique et théologique. Bernard Charbonneau, de son côté, mettra plus l’accent sur le rôle de la Science et de l’État et sur la confrontation de l’homme avec la Nature, dans une perspective résolument phénoménologique, athée, ou « post-chrétienne » selon son expression.

En ce début d’année 2026, en même temps qu’Ellul, on croise dans les rayons de librairie la figure de son grand ami Bernard Charbonneau à l’égard duquel il s’est estimé très redevable. Qu’en est-il de cette dette et en quoi a-t-elle marqué l’œuvre d’Ellul ?

Dès le début, ils se rejoignaient sur un constat : l’accélération du progrès scientifique et technique entraine une « Grande Mue », c’est-à-dire un changement de civilisation qui menace la liberté humaine. Pour résister à ce rouleau compresseur, le combat ne doit pas avoir lieu sur la scène politique partisane – ce théâtre d’ombres – mais sur la base d’un engagement incarné et d’un profond changement de style de vie. Chacun des deux amis est resté persuadé que ce que l’un écrivait l’autre aurait pu tout aussi bien l’écrire. Ellul disait de Charbonneau qu’il lui « avait appris à penser et à être un homme libre » (J. Ellul et P. Chastenet, À contre-courant. Entretiens, Paris, La Table Ronde, « la petite vermillon », 2023, p. 126). Charbonneau m’a écrit un jour qu’ils avaient suivi tous les deux des routes parallèles mais comme toutes les parallèles, elles se croiseraient à l’infini. Charbonneau ne pouvait pas résister à un bon mot. À l’écrit comme à l’oral on peut vraiment dire qu’il avait le sens de la formule. Il suffit pour s’en convaincre de lire Le Jardin de Babylone. Dès 1942, Ellul l’entendait dire : « on ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini ». En 1935, Ellul et Charbonneau ont cosigné un long texte militant intitulé « Directives pour un manifeste personnaliste » qui constitue la première proposition occidentale moderne de réduction volontaire de la croissance (P. Chastenet, Introduction à Bernard Charbonneau, La Découverte, « Repères », 2024). Ce texte précurseur a été réédité car il est toujours d’actualité.

Le premier livre marquant d’Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1954), premier volet d’une trilogie qui se prolonge avec Le système technicien (1977) et s’achève avec Le Bluff technologique (1988), n’eut guère d’écho lors de sa parution et fut d’ailleurs davantage diffusé aux États-Unis qu’en France. Que retenir des principales thèses d’Ellul sur la technique ? Comment comprendre leur difficulté à rencontrer une réception substantielle jusqu’au dernier tiers du vingtième siècle ? Et à l’inverse l’écho contemporain d’Ellul, comme de Charbonneau, dans des milieux soucieux d’écologie et de décroissance ?

À l’évidence, il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt ! J’ajoute que s’en prendre au progrès technique équivaut à cracher à la face d’un dieu vivant. Anders l’avait d’ailleurs bien compris lui qui écrivait en 1956 : « Rien ne discrédite aujourd’hui plus promptement un homme que d’être soupçonné de critiquer les machines. […] Il n’est pas étonnant que […] la publication d’une critique de la technique soit devenue aujourd’hui une affaire de courage civique. » Ellul considère qu’à partir de la 1re Guerre mondiale, soit la première guerre totale qui mobilise la société dans son ensemble, celle où toutes les distinctions traditionnelles s’effacent au nom de la guerre et de l’efficacité, le moyen – la technique – s’est transformé en fin. Dans une civilisation de moyens, et uniquement dans celle-ci, l’homme croit se servir de la technique alors que c’est lui qui la sert. Comme l’artilleur sert le canon ! Avec le progrès technique, et son accélération continue dans la société technicienne, il ne s’agit plus seulement d’un changement de degré mais d’un changement de nature. Pour le dire comme Bernanos, l’homme devient alors l’instrument de ses instruments. Il est donc naïf selon Ellul de croire que le progrès technique vise le bonheur de l’humanité alors qu’il s’autoaccroît, sans autre finalité que sa propre expansion. La technique est alors comme une voiture folle qui fonce à toute vitesse sans pilote pour la maitriser. Il est tout aussi naïf de croire que l’on puisse séparer le bon grain de l’ivraie car le progrès technique est foncièrement ambivalent, et que la technique fait système. L’automobile, par exemple, est un merveilleux instrument de liberté individuelle mais il est impossible de n’en retenir que sa dimension émancipatrice lorsque l’on prend en considération l’ensemble des dégâts humains, environnementaux, sanitaires et sociaux occasionnés par 1,7 milliard de voitures individuelles. En France et aux USA notamment, si l’on observe les routes et l’habitat on s’aperçoit qu’on a construit une société pour l’automobile et non l’inverse. Charbonneau l’expliquait déjà dans L’Hommauto (1967).

Ellul et lui étaient en effet des figures iconiques de la défunte revue Limite et ils le sont toujours pour le journal La Décroissance car ils incarnent une écologie libertaire, loin des partis politiques et authentiquement enracinée dans un terroir. Ellul et Charbonneau permettent notamment de comprendre que l’on ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes, que l’on ne peut pas prétendre mener des politiques de défense de l’environnement dans un système qui se nourrit de sa destruction, que la défense de la nature doit se mener d’abord sur le terrain avec les paysans, les habitants et les usagers et non pas contre eux. Pour eux, tout ce qui est faisable techniquement n’est pas nécessairement souhaitable. C’est même dans l’autolimitation qu’une société juste se construit.

Comment s’articule chez Ellul son œuvre spirituelle avec ses écrits théoriques sur la technique ou la propagande ? Dans votre introduction vous qualifiez Anarchie et christianisme de « testament politique ». Qu’est-ce à dire ?

De façon dialectique. Les deux registres sont séparés mais ils se répondent l’un l’autre et constituent même un seul livre dont chacun est un chapitre. C’est parfois explicite. Par exemple, on peut lire Politique de Dieu, politiques de l’homme (1966) comme une réponse à L’Illusion politique (1965). J’ai d’ailleurs hésité à retenir ce titre parmi ma sélection mais je lui ai préféré Anarchie et christianisme (1988) car c’est à la fois son dernier livre sur le sujet et son plus personnel. Et en outre il fait le lien entre les deux versants de son œuvre. Ellul y explique de façon plutôt convaincante que l’anarchisme est d’une part « La forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible. Inutile de vous dire que la plupart des anarchistes ne veulent pas entendre parler de christianisme, et que la plupart des chrétiens confondent le projet anarchiste avec la violence et le chaos. Il faut toutefois préciser que pour Ellul, le mouvement chrétien anti-étatiste s’achève avec Constantin et le concile de 314, et que les hommes étant ce qu’ils sont la société anarchiste n’est pas de ce monde.

En quoi Ellul a-t-il marqué son époque ? Quelle est son actualité à l’heure de l’IA ou débats contemporains sur l’information à l’heure des chaînes en continu et des réseaux sociaux ?

Son époque est passée à côté de lui mais son heure est sonnée depuis une dizaine d’années. Tout ce qu’il a écrit sur la Technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle. On retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique : 1) La rationalité, ce qui veut dire que le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. 2) L’artificialité, car la technique s’oppose au milieu naturel qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. 3) L’automatisme car le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité.4) la technique s’engendre elle-même dans le sens où le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. 5) L’unicité, car le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. 6) L’entraînement des techniques car elles s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes.7) L’universalisme du phénomène technique signifie qu’il s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays. Last but not least, Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron d’OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Quant aux réseaux sociaux et à l’information en continu, son livre Propagandes n’a pas pris une ride. Le propagandé est complice du propagandiste dans un monde où l’individu est surinformé et donc mal informé. L’abondance d’informations accroît la crédulité et nourrit le besoin de récits simplificateurs. L’IA ajoute à la confusion. Pour l’instant du moins.


Olivier Dard

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.

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