1/ Pourquoi ce livre et comment l’avez-vous construit ?

David Reinharc : Pourquoi ce livre ? D’abord pour une raison très personnelle, qui rejoint ce qu’écrit Alain Finkielkraut dans l’ouvrage : pour la première fois de ma vie, j’ai peur, physiquement peur, d’un parti politique. Comme lui, dans la nouvelle France que Jean-Luc Mélenchon appelle de ses vœux, je sais que je n’aurais ma place ni comme Français ni comme Juif. Si LFI arrivait demain au pouvoir, je n’aurais d’autre choix que de faire mes valises.
Ce monde fait de cynisme et de vulgarité, d’inculture crasse et d’antisémitisme n’est pas fait pour moi. Non pas tant parce que je n’aurais pas le cuir assez dur pour l’affronter (quoique), mais pour une raison plus simple : il me répugne profondément. C’est l’un des mondes que je ne veux pas voir advenir.
Le déferlement de haine qui nous entoure depuis la sortie du livre m’en convainc encore davantage. Une armée de trolls haineux se déchaîne sur les réseaux sociaux avec une violence inouïe. Et alors que la maison d’édition porte mon nom et que je suis donc à visage découvert, ceux qui nous attaquent écrivent presque toujours sous pseudonyme. Identités d’emprunt, visages masqués : c’est l’image même de la veulerie de ce mouvement.
Ceux qui nous déclarent la guerre se réclament pourtant de l’humanité, dont nous serions les ennemis – puisque nous ne sommes selon eux que des « nazis » et des « génocidaires ». On reconnaît la reductio ad hitlerum habituelle, mais renforcée par l’abjecte jubilation de nazifier des juifs – le psychanalyste Gérard Miller avait déjà donné l’exemple quelques jours après le 7 octobre, en accusant certains Israéliens de « parler des Arabes comme les nazis parlaient des Juifs ». Aujourd’hui, ses confrères, toujours au nom de la justice, des droits de l’homme et de la paix, cherchent à diaboliser notre maison d’édition, à extrême-droitiser notre ligne éditoriale – à nazifier, en somme, l’ensemble de notre catalogue. Et ils me contraignent à rappeler que je suis né dans une famille dépeuplée par la Shoah, à laquelle n’ont survécu que mon père et ma grand-mère. Dans ce contexte, me prêter la moindre indulgence envers l’extrême droite est à la fois extraordinairement pervers et douloureusement insultant. Tout cela relève d’une sorte de néofascisme à visage démocratique qui, sous couvert de la langue immaculée de l’antiracisme, ne cesse d’alimenter l’antisémitisme qu’il assure dénoncer.
En tant qu’éditeur, ma position est simple. Je ne me contente pas de publier des livres ; je refuse de renoncer à l’intelligence littéraire du monde, de basculer dans l’esprit de système et de rester neutre face aux convocations du présent : qu’il s’agisse de dénoncer un Occident munichois face à l’islamisme, de démonter les arnaques du Front national, ou bien de mener une critique rigoureuse de la machine idéologique redoutable de LFI, les livres que je publie entendent mener bataille.
C’est pourquoi moi et tous ceux avec lesquels je travaille, nous cherchons à fédérer, dans cette maison d’édition, historiens, psychiatres, psychanalystes, théologiens, écrivains, responsables politiques et intellectuels autour de projets éditoriaux collectifs qui se mettent au service des causes qui nous tiennent à cœur : rendre justice à Sarah Halimi ; refuser l’effacement du crime contre l’humanité à visée génocidaire du 7 octobre ; défendre la pensée libre en s’engageant pour Boualem Sansal ; ou encore exprimer, avec de grands intellectuels africains, notre opposition à ce que l’Afrique – jeune, dynamique, de mieux en mieux éduquée, riche en ressources – succombe à la fatalité de la mauvaise gouvernance, comme à celle de l’exil forcé de sa population. Et donc, aujourd’hui, affronter, face à la gravité de la situation, la machine LFI.
Que ce soit pour l’architecture, le choix des textes et des contributeurs ou l’économie éditoriale, nous avons pensé ce livre comme un livre de combat. Et à tous les extrêmes qui se profilent en ces temps si sombres, et ce, quels qu’ils soient – aujourd’hui ceux de la gauche radicale ; demain, ceux de la droite s’il en est besoin –, nous répondons simplement ceci : même pas peur. Il est hors de question de courber l’échine.

2/ Comment expliquer la stratégie de radicalisation permanente de Jean-Luc Mélenchon ?

Pierre-André Taguieff : La stratégie de Mélenchon, centrée sur un programme de rupture s’accompagnant d’un discours provocateur, suit une logique d’hétéro-diabolisation, de diabolisation des autres, sur le mode du « nous contre tous » et/ou du « nous ou eux ». Nous, le peuple, contre les « ennemis du peuple », ou les « traîtres ». Mais l’opération polémique, en suscitant un fort rejet aussi bien à gauche qu’à droite, se traduit par une auto-diabolisation plus ou moins volontaire de LFI. C’est là peut-être le prix à payer pour l’échec du projet qu’avait Mélenchon, avant même la création de LFI (10 février 2016), de récupérer l’électorat populaire du Front national, projet qui l’avait conduit à adopter un style populiste, sommaire sur le fond (au refrain manichéen), plus ou moins pédant dans la forme. Le démagogue talentueux est en effet soucieux de s’affirmer publiquement comme un intellectuel raffiné, élégant dénonciateur de « l’officialité médiatique ».

La centration polémique sur le « nous » vise à monopoliser l’idée républicaine, et ce, jusqu’à la caricature, illustrée par la tirade de Mélenchon en 2018, exprimant sans vergogne son égocentrisme mégalomane : « La République, c’est moi ! » Il avait lancé quelques années auparavant, le 21 novembre 2010 au Mans, alors qu’il était le Lider Maximo du Parti de gauche, fondé par ses soins en 2008 : « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas ! » De cette opposition idéologisée entre « nous » et « eux » témoigne le titre de son essai pamphlétaire publié en 2010 : Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne. Il s’agissait pour le « révolutionnaire » déclaré de chasser les « profiteurs » et les « parasites ».

La radicalité séduisante – un extrémisme cependant non assumé – paraît ainsi en cours de monopolisation par LFI, tandis que le RN joue la carte de la modération et de l’euphémisation, évitant la violence verbale et visant à se rendre acceptable pour toutes les droites en quête de sécurité et de stabilité. Le RN a réussi à attirer une grande partie de l’électorat de droite alors que LFI s’est montré impuissante à capter l’électorat de la gauche social-démocrate. Le parti mélenchonien a par contre fragmenté le camp de gauche.

Si LFI, en suscitant de la peur ou de l’indignation, prend le risque de l’isolement dans sa tour d’ivoire de la gauche « pure » (purifiée et purgée) s’adressant à un peuple non moins « pur » en dépit de son caractère pluriculturel et multiethnique (censé faire sa « richesse »), le RN prend celui de la perte d’identité distinctive à force de vouloir paraître rassurant en tant que parti de « l’ordre », ce qui ne peut que le rendre moins attractif pour les « anti-establishment » ou les « antisystèmes », tout en lui assurant le vote des retraités. À une extrême droite largement désatanisée, et donc désextrémisée, fait face une extrême gauche en cours de satanisation, dont le degré de fréquentabilité tend vers zéro.

À la démagogie disruptive de LFI et à sa « ligne de rupture » s’oppose la démagogie rassembleuse du RN, en passe de s’imposer comme le parti de « l’ordre républicain ». Il y a là deux manières de mener une politique populiste, fondée sur l’opposition entre « le peuple » et « les élites » en place (« coupées du peuple », « corrompues », etc.). L’objectif idéologico-politique de Mélenchon est, à moyen terme, d’installer un dualisme manichéen dans l’opinion : le « peuple », organisé dans une « nouvelle union populaire », contre l’« extrême droite » (ou « le fascisme ») et l’« oligarchie financière », pour s’ériger en défenseur et conducteur dudit « peuple ». Mais sa crédibilité ne cesse de pâtir de ses coups de colère orgueilleuse, face à un électorat populaire qu’il n’arrive toujours à séduire et capter. En témoigne le fait qu’il n’a jamais pu accéder au second tour d’une élection présidentielle, contrairement à Marine Le Pen (en 2017 et 2022). Aujourd’hui, son obsession est celle de conquérir le leadership à gauche, alors même que la radicalité (ou l’irresponsabilité) de ses positions a fait de lui, hors de son public captif marchant au pas, un infréquentable, voire un ennemi commun.

L’antisionisme radical associé à un ralliement aussi opportuniste qu’inconditionnel à l’islamo-palestinisme devenu une mode idéologique me paraît constituer une pièce maîtresse de la stratégie électoraliste de LFI. Mélenchon n’a fait qu’adapter son discours au nouveau contexte international né du grand tournant « antisioniste » de l’opinion au cours des années 2010 et 2020, le rejet diabolisateur d’Israël et des « sionistes » étant devenu indiscernable de l’hostilité antijuive. Certains élus LFI semblent s’être spécialisés dans la démonisation d’Israël et du sionisme, par exemple Rima Hassan, Danièle Obono, Thomas Portes ou David Guiraud.

Mélenchon a instrumentalisé et exploité en démagogue cynique cette thématique en jouant sur son ambiguïté : le Juif se confond désormais avec le « sioniste », diabolisé comme « raciste » et criminalisé comme « génocidaire ». Il se permet certaines plaisanteries douteuses sur des patronymes juifs comme « Epstein » ou « Glucksmann ». Le démagogue croit ainsi pouvoir bénéficier de la majorité des voix des Français musulmans soumis à un endoctrinement « antisioniste » permanent et de haute intensité, impliquant divers modes de légitimation de l’islamisme.

D’une façon générale, Mélenchon mise sur les crises et les catastrophes à venir, susceptibles de bloquer ou de paralyser les institutions. L’homme providentiel qu’il rêve d’être pourrait alors avoir sa chance. Sa stratégie de rupture et d’auto-diabolisation « antisystème » est une manière de mettre en pratique la stratégie du chaos. Il s’agit pour lui de désorienter et d’affoler, pour susciter une recomposition des rapports de force, afin de se présenter comme un recours ultime.

Mélenchon a fait le choix du vacarme et du désordre, c’est-à-dire celui de la polarisation et de la conflictualisation, en vue de l’élection présidentielle de 2027. Il espère ainsi être présent au second tour, en bénéficiant de la désunion de la gauche, qu’il s’efforce d’accentuer. Son objectif est d’attirer, voire de monopoliser les votes de gauche pour incarner à la fois « la République », qu’il veut refonder, et « la gauche », c’est-à-dire la « justice sociale » qu’il prétend faire advenir. Il aurait ainsi tiré les marrons du feu qu’il a tout fait pour allumer, propager et attiser. Mais il risque fort de se heurter à ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la droitisation de l’opinion, dont l’un des indicateurs est la promotion de l’insécurité en préoccupation dominante des Français, surtout dans les villes grandes et moyennes.

3/Votre sous-titre est « Anatomie d’une perversion ». Quelle est la mécanique de cette perversion ?

Pierre-André Taguieff : La « perversion » dont il s’agit ici désigne un ensemble de déclarations et de comportements marquant une déviance idéologico-politique stratégiquement mise en scène pour exercer une séduction susceptible de se traduire par une mobilisation pro-LFI ou une adhésion à LFI. Il s’agit d’une perversion ou d’une corruption idéologique des idéaux et des valeurs-normes de la gauche socialiste, dont le principal instrument est l’art consommé du démagogue jouant le rôle d’un chef charismatique, le grand tribun Mélenchon se présentant comme la « voix du peuple ». Un « peuple » confusément défrancisé en attendant d’être intégralement « créolisé », et dont le prolétariat ou le monde ouvrier n’est plus le cœur : les nouveaux opprimés qu’il s’agit de mobiliser sont les minorités supposées discriminées et « racisées », incarnées emblématiquement par les populations de religion musulmane, présentées comme victimes d’une « islamophobie » censée être devenue la principale forme du racisme.

D’où la perversion de l’antiracisme, mis au service d’une propagande islamophile, voire « islamismophile », par des leaders LFistes n’hésitant pas à définir le Hamas comme un « mouvement de résistance ». Il y a là un détournement et un renversement des objectifs de la gauche révolutionnaire : loin de vouloir en finir globalement avec « l’opium du peuple », les mélenchoniens font une exception pour l’islam, érigée en religion des victimes d’une société raciste. Il s’ensuit que ceux qui pratiquent et défendent cette religion, de quelque manière qu’ils puissent le faire (du fondamentalisme au jihadisme), doivent être jugés fréquentables et respectables, auxquels on ne saurait reprocher que quelques « excès ». C’est ainsi que LFI, incarnation de l’alliance islamo-gauchiste depuis 2019, en est venue à fonctionner en France, sur le plan politique, comme le cheval de Troie de l’islamisme.

L’un des aspects les plus frappants de cette perversion idéologique réside dans l’auto-diabolisation plus ou moins volontaire de LFI sous la direction autoritaire de Mélenchon, visant à entretenir et intensifier à la fois l’indignation, la victimisation et la colère, à laquelle il s’efforce de conférer un parfum « révolutionnaire » et « antifasciste ». L’alliance avec des groupuscules « antifas » violents, tel le groupe la Jeune Garde, s’inscrit dans cette stratégie. Il ne faut donc pas oublier la perversion de l’antifascisme, mis cyniquement à toutes les sauces par LFI pour des raisons électoralistes. Mais le « cordon sanitaire » est en passe de se retourner contre LFI, au moins au plan national. La dénonciation litanique de la « vague brune » a pris un coup de vieux.

D’une façon générale, cette perversion pluridimensionnelle se manifeste par un ensemble d’instrumentalisations et de manipulations de thèmes mobilisateurs empruntés à diverses traditions révolutionnaires – ce qui produit sans cesse des nuages de confusion empêchant la réflexion critique –, par un recours cynique aux mécanismes de séduction impliqués par la provocation permanente du démagogue-leader suscitant la surprise ou la sidération, par la posture surjouée de l’intransigeance ou de la « pureté » idéologique qui se traduit par un sectarisme dont témoignent des purges régulières.

À propos de Pierre-André Taguieff (dir.), LFI. Anatomie d’une perversion, Paris, David Reinharc Éditions, 2026.

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