Emmanuel Razavi est grand reporter. Franco-iranien, il collabore avec les rédactions de Paris Match, Le Figaro Magazine, Franc-Tireur, Atlantico, VA, Politique internationale, Le Spectacle du Monde et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote sur l’Iran. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires sur le Moyen-Orient pour les chaines de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Il a enquêté depuis plusieurs années sur les réseaux d’espionnage et d’influence de la République islamique d’Iran. Un travail qui l’a conduit à témoigner, en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est coauteur, avec le grand reporter Jean-Marie Montali, du livre « La Pieuvre de Téhéran ». Il décrypte comment les services secrets iraniens en Europe, et notamment en France, invisibilisent et discréditent les différents mouvements de l’opposition iranienne dans les médias.

Quel bilan pouvons-nous tirer des deux derniers jours de mobilisation ?

Le régime iranien, extrêmement fragilisé, sait qu’il joue sa survie face aux manifestations. Il y a une réalité : l’ensemble de la contestation s’est étendu à toutes les provinces. Malgré la férocité de la répression, les Iraniens ont tenu bon. La question est : vont-ils continuer, alors que des centaines, peut-être des milliers d’entre eux se sont fait massacrer ? Les images qui nous sont arrivées de Téhéran hier après-midi montrent que le régime a perpétré un carnage, tuant des femmes, des hommes, et des adolescents. Ce qui se passe là-bas est une horreur.

Alors qu’en Occident, d’aucuns contestent la capacité des oppositions à converger autour du Prince Pahlavi, le nom du Prince est de plus en plus scandé dans les manifestations. Comment expliquer ce décalage ?

Il y a d’abord une réalité : il y a très peu de spécialistes de l’Iran à Paris, en comparaison du nombre de spécialistes du monde arabe que nous avons en France. Dès lors, une partie des intervenants de certaines chaines de télévision ne connaissent ni l’Iran, ni les réseaux de la résistance iranienne. Ils analysent la situation en Iran à travers le prisme des révolutions arabes, ce qui me semble pour le moins singulier. L’Iran se trouve au Moyen-Orient, mais ce n’est pas un pays arabe. L’Iran, ce n’est ni l’Irak ni la Syrie. La sociologie iranienne, comme la culture politique des élites, est très différente des pays arabes.

Autre point important : alors que la République islamique d’Iran a mis en place un black-out total en Iran, en coupant Internet pour empêcher les manifestants de communiquer, les services secrets iraniens ont demandé à leurs ambassades en Europe et dans les pays arabes de diffuser des éléments de langage pour porter le discrédit sur Reza Pahlavi, dont une partie des manifestants iraniens scandent le nom. Ils craignent que son nom, très connu, fédère les groupes d’opposition.

Ainsi, alors même qu’en Iran et dans la diaspora, il existe de nombreux mouvements d’opposition laïcs et démocratiques, consigne a été donnée par la direction du renseignement iranien de se focaliser sur la figure de Reza Pahlavi, pour invisibiliser les autres leaders, et le discréditer. Je tiens ce que je vous dis là de sources très informées sur le sujet.

En clair, les services iraniens font du billard à trois bandes. Comme nous le racontons avec mon coauteur Jean-Marie Montali, dans notre livre-enquête « La pieuvre de Téhéran » (Cerf), les services secrets iraniens, notamment ceux du ministère du Renseignement et des gardiens de la Révolution islamique, sont très structurés en France, et disposent de relais d’influence tels certains chercheurs qui diffusent leurs éléments de langage, lesquels, à force d’être répétés, sont repris naïvement dans les cercles diplomatiques et certains médias.

Hier, un grand journaliste, qui est reconnu dans la profession, mais qui n’est pas spécialiste de l’Iran, a expliqué sur une chaine d’informations que Reza Pahlavi parlait le persan avec un « accent ».

Le journaliste en question ne connaît pas Reza Pahlavi, et ne parle pas non plus le persan. Il rapportait apparemment des propos de gens qu’il connaissait. Je suis certain qu’il était sincère, et parfaitement honnête, car c’est un journaliste de talent. Mais cet élément de langage, selon lequel Reza Pahlavi aurait un accent étranger, est diffusé depuis au moins 2009 par les services secrets iraniens et les sympathisants du régime, afin qu’il soit repris par des gens qui le répètent. Je peux vous certifier que Reza Pahlavi parle parfaitement, mais le sujet n’est pas là. Au même moment où se tenaient ces propos sans intérêt géopolitique, vous en conviendrez, vous receviez comme moi les images des centaines de personnes massacrées par le régime iranien. Voilà où nous en sommes, en France, en matière d’analyse dans certaines émissions, pendant que des gens se font massacrer. Et croyez-moi, la liste de ce genre de maladresses est longue, très longue. Il y a un vrai sujet sur le traitement informationnel de la révolte en Iran.

Faut-il s’attendre à une intervention américaine et si oui, quelles conséquences ?

À l’heure où je vous parle, la décision n’a pas été prise. Le président américain, Donald Trump, n’a pas encore tranché, il évalue la dimension stratégique et opérationnelle d’une telle décision, et parallèlement, il y a encore des négociations avec le régime iranien. Cependant, si une telle intervention se produit, ce qui est fort probable, elle aura des conséquences sur tout le Moyen-Orient. Je m’explique : si le régime tombe, les proxys terroristes palestiniens, irakiens et libanais de la République islamique seront terriblement affaiblis. La volonté des groupes d’opposition iraniens qui prendront le pouvoir, qu’ils soient de gauche, du centre ou libéraux et monarchistes, est en effet que l’Iran renoue très vite des relations pacifiées avec Israël et les États-Unis. En clair, un Iran débarrassé des mollahs, c’est possiblement la promesse d’un retour à la stabilité dans la région. Je dis « possiblement », car évidemment, pour l’heure, rien n’est joué.

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