Interviewé par Arnaud Benedetti , le grand reporter Emmanuel Razavi, l’un des meilleurs connaisseurs de l’Iran , revient sur les tous derniers développements de la mobilisation des Iraniens contre le régime des mollahs qui semble vaciller de jour en jour .

1/La contestation semble s’étendre. Pourriez-vous nous faire un rapide état des lieux des événements de ces dernières heures qui vous paraissent les plus significatifs ?

 

La contestation trouve ses racines dans la défiance que le peuple iranien a envers le pouvoir religieux. Dans ce pays de 90 millions d’habitants, dont la moyenne d’âge est 32 ans, la jeunesse a rompu, totalement, avec le régime de mollahs. L’institut Gamman qui analyse les tendances en Iran, a produit une étude en juillet 2025, diffusée en France par la très sérieuse Fondapol. Elle révèle que 81% des Iraniens ne veulent plus entendre parler de République islamique. Les raisons sont multiples. Les Iraniens considèrent ce régime comme un « régime d’occupation ». Il faut rappeler que bien que chiite, celui-ci est inspiré en de nombreux points des Frères musulmans sunnites égyptiens. Depuis 47 ans, il a pillé les réserves du pays, et n’a rien fait. Résultat : 2/3 de la population vite en dessous du seuil de pauvreté. Les Iraniens qui manifestent le disent clairement : ils n’ont rien à perdre. Soit ils meurent de faim, soit ils se libèrent de joug des religieux. En l’espace de 4 jours, ils ont réussi à prendre des postes de police, au moins une préfecture, et à occuper des rues dans plusieurs villes. On a pu voir, sur les réseaux en persan, des policiers être attaqués par les manifestants. Des gardiens de la révolution islamique ou des policiers qui ont pris part aux persécutions contre les manifestants, retrouvent leurs visages et leurs noms sur les réseaux sociaux. La peur a désormais changé de camp.

2/Le pouvoir peut-il se fracturer de l’intérieur ? Et observe t’-on des signes parmi les forces de l’ordre ( police, armée) de défection , voire de fraternisation ?

Depuis plusieurs années, le pouvoir est fracturé en plusieurs courants. Jusqu’à récemment, les « Conservateurs » issus du Khomeynisme, qui soutiennent le système de la guidance suprême, et les soi-disant « Réformateurs », qui forment un clan mafieux et affairiste impliqué dans de nombreux trafics, se disputaient en apparence le pouvoir. Je dis en apparence, car dans les faits, ils sont les deux faces d’une même pièce. Désormais, les Réformateurs tentent de rejoindre différents mouvements d’opposition. Certains se sont rapprochés des Monarchistes, d’autres des Nationalistes, ou encore du Centre libéral. Au sein du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, il y a eu des défection depuis deux ans, qui se sont accélérées ces derniers mois. Il y a plusieurs raisons à cela. Certains ne veulent plus participer aux persécutions du régime qui leur demande de tirer, dans les manifestations, sur des gens qui peuvent être leurs voisins, ou des membres de leurs familles. D’autres, font défection sous la pression israélienne, ou encore par pragmatisme, car ils ont compris que le régime est fichu. On a ainsi pu voir, çà et là, des scènes de fraternisation, ou encore des policiers qui refusaient de s’en prendre aux manifestants.

3/ On a vu de nombreuses manifestations où des slogans pro-Reza Pahlavi ont été scandés . Le retour du fils du shah est-il possible ?

Le prince Reza Pahlavi s’est clairement positionné comme le chef de la transition démocratique en Iran. Il y a bien sûr plusieurs mouvements d’opposition en Iran, qui ont en commun de militer pour la démocratie et la laïcité, et tous jouent déjà un rôle important pour l’avenir du pays. Le prince Reza Pahlavi dispose cependant d’un atout important : par ses origines et sa filiation, il est le symbole d’une longue histoire politique iranienne. Par le passé de sa famille, il incarne une période de rayonnement pour l’Iran, et il est en même temps un lien entre l’Orient et l’Occident. Lui aussi adepte de la démocratie et de la laïcité, il propose une vision pour le Moyen-Orient.

Adepte d’une relation apaisée avec les voisins de l’Iran et Israël, qui sera un partenaire évident du nouvel Iran quand le régime des mollahs chutera, il veut mettre en place « les accords de Cyrus ». Reza Pahlavi, c’est important de le souligner, est partisan d’une coalition, et déjà, des personnalités issues des oppositions démocratiques et libérales travaillent avec lui. Ouvert et pragmatique, il explique clairement que seuls les Iraniens choisiront leur avenir politique. Intelligent et visionnaire, il est, je le pense, un gage de stabilité pour le Moyen-Orient. Son retour me paraît donc une évidence, à condition, bien sûr, que le régime des mollahs tombe, puisque les aspirations d’une large partie de la population iranienne sont en accord avec son projet pour l’Iran.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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