Franco-iranien, Emmanuel Razavi est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris Match, Le Figaro Magazine, Atlantico, Franc-Tireur, VA, Politique Internationale, Le Spectacle du Monde et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaines de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est diplômé en Géopolitique et Relations Internationales (IEP). Derniers livres publiés : « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) – La Face cachée des Mollahs (Cerf, 2024)
En Iran, la colère gronde à nouveau
La colère gronde à nouveau en Iran. Depuis dimanche, les commerçants ont fermé boutique à Téhéran et dans les grandes villes, quand des milliers d’Iraniens manifestent à la fois contre la détérioration de la situation économique, et la chute de la monnaie nationale, à son plus bas niveau. Derrière ce mécontentement se joue la survie de la République islamique. Au bord du gouffre, elle est contestée par une majeure partie des Iraniens. Explications.
A Téhéran, Machhad et Ispahan comme dans la plupart des villes iraniennes, les Iraniens sont descendus par milliers dans les rues pour manifester. Les commerçants du bazar de la capitale, poumon économique et thermomètre commercial du pays, ont baissé leur rideau de fer. La raison : dans cet endroit où l’on vend des épices, des vêtements, de l’or ou encore de l’électro-ménager, il est devenu impossible de se fournir en denrées et fournitures diverses, trop chères. Avec un dollar qui s’échange désormais à 1,4 million de rials (à l’heure où nous écrivons cet article), autant dire que l’économie est à l’arrêt. Les banques, comme des milliers d’entreprises sont d’ailleurs fermées, et lundi, les agences de presse iraniennes annonçaient la démission du gouverneur de la Banque centrale iranienne, Mohammad Reza Farzin.
Depuis plusieurs mois, la République islamique fait face à la plus grave crise économique de son histoire, à laquelle s’ajoute le manque d’eau potable dans près de 2/3 du pays, et le manque d’électricité dans la plupart des grandes villes. Dans ce pays de 90 millions d’habitants où l’hiver est rude, il n’y a même plus de bois pour se chauffer, tant le régime a abîmé le peu de forêts existantes en les exploitant en dépit de tout bon sens.
Militant politique et défenseur des droits humains, Vahid Beheshti est le fondateur du « Front iranien », mouvement d’opposition situé au centre, qui milite pour le rétablissement de l’État de droit et de la souveraineté nationale en Iran. Il l’assure : « Plus de 80 % de la populationiranienne vit sous le seuil de pauvreté. L’inflation alimentaire a dépassé 100 % en un an. La cause de cette pauvreté ne fait aucun doute : la corruption structurelle des autorités. Une misère aussi profonde qui est d’autant plus absurde que l’Iran, rien qu’avec son pétrole et son gaz, figure parmi les pays les plus riches du monde. Et cela sans même tenir compte de ses innombrables autres ressources. Malgré cette richesse, les Iraniens ne peuvent plus couvrir leurs besoins les plus élémentaires : sous-nutrition, système de santé quasi inexistant, pénuries de médicaments, salaires incapables de payer un logement. »
Le régime des mollahs à l’agonie
Dépassé par une situation hautement inflammable, le président iranien Massoud Pezeshkian a appelé, en ce début de semaine, le « ministre de l’Intérieur à écouter les revendications légitimes des manifestants en dialoguant avec leurs représentants afin que le gouvernement puisse agir de toutes ses forces pour résoudre les problèmes et agir de manière responsable ». Dans un pays habitué à manier le fusil automatique et la matraque contre les manifestants, autant dire que sa réaction montre la crainte du régime.
Prise dans un conflit interne insoluble entre conservateurs tenants de la mouvance dure, et « réformateurs » officiellement adeptes d’une ligne plus souple mais enlisés dans des scandales mafieux et des trafics (drogue, armes, prostitution et trafic d’art) la République islamique est à bout de souffle. « Depuis le mois de juin et la guerre des 12 jours, au sein de l’appareil d’État, plus personne ne se parle sans méfiance. Chacun voit la fin de ce régime arriver, et soupçonne ses interlocuteurs de travailler pour l’ennemi », nous racontait, via un canal crypté mardi matin, un membre de l’administration iranienne.
Arman Shahbazi est journaliste d’investigation franco-iranien à la chaîne d’opposition DorrTV. Pour ce spécialiste de la politique iranienne et des Gardiens de la révolution islamique : « Conservateurs et Réformateurs sont les deux faces d’une même pièce. Mais on constate, depuis un moment que ces derniers se sont dissous dans d’autres mouvements d’opposition. Certains ont même rejoint les républicains, les nationalistes, ou les monarchistes. Leurs figures de proue comme Mir Hossein Moussavi ou Hassan Rohani, ont compris que c’était la fin de la République islamique. Le mouvement des réformateurs ne représente donc plus grand-chose. On peut même dire qu’il appartient au passé aux yeux des Iraniens, qui saventque ce régime n’est pas réformable. Dès lors, en continuant à leur parler, les diplomaties occidentales, toujours en quête d’interlocuteurs, sont restées sur un vieux logiciel qui ne correspond plus à aucune réalité. »
Des manifestants appellent au retour de Reza Pahlavi
Selon une étude publiée l’été dernier par la Fondapol, 81% des Iraniens s’opposent à la notion même de République islamique.
Sur des vidéos publiées ces derniers jours, on voit des Iraniens crier à Téhéran ou Machhad : « Mollahs allez au Diable » ou « mort au dictateur ». Une colère qui est aussi porteuse d’espoir. S’il existe en effet plusieurs mouvements d’opposition et de nombreuses personnalités charismatiques et légitimes qui s’opposent au régime des mollahs, des milliers de personnes ont scandé ces derniers jours le nom du prince Reza Pahlavi, chef de l’opposition monarchiste qui vit en exil aux Etats-Unis. D’autres hurlaient : « vive le roi ». Et c’est peut-être là, au fond, ce que craint le plus le régime actuel : le retour de la monarchie qu’il a fait chuter en 1979.
Prix international de la laïcité 2023, la Franco-iranienne Hilda Dehghani est activiste des droits humains. Au contact permanent des Iraniens de l’Intérieur, elle est une voix qui compte particulièrement dans la diaspora. Elle explique : « la personnalité de Reza Pahlavi est de plusen plus rassembleuse en Iran. Son discours est le même depuis plus de 45 ans. Il exige que les Iraniens choisissent dans les urnes leurs dirigeants, et qu’ils se prononcent librement sur le système politique qu’ils souhaitent mettre en place. Ses règles d’or sont la démocratie, la laïcité et les droits de l’Homme. »
En 2024, une enquête de l’institut Gamaan, qui analyse les tendances en Iran, montrait que Reza Pahlavi était la personnalité préférée des Iraniens avec 39 % d’opinions favorables. Dans ce pays où la moyenne d’âge est de 32 ans, les jeunes voient dans cet ancien pilote de chasse, fils du dernier Roi « Mohammad Reza Shah », l’incarnation d’un Iran souvent fantasmé : celui des années 70, période de réformes et de rayonnement pour l’Iran, où le pouvoir d’achat avait augmenté, et où la jeunesse dorée dansait sur la musique des Rolling Stones et des Bee Gees dans les boîtes de nuit de la capitale.
Armand Shahbazi met toutefois en garde : « Pour le moment, le sujet n’est pas de savoir qui va gouverner en Iran. Car le régime a encore la capacité d’étouffer ces mouvements de rue. Il va donc s’en prendre à la population désarmée, et organiser des vagues d’arrestations, comme il l’a fait par le passé ». Le journaliste franco-iranien ajoute : « La question qui se pose, c’est de savoir si les Israéliens vont profiter de ce moment précis pour intervenir. Cela pourrait changer la donne. Sans un soutien extérieur, le mouvement pourrait s’essouffler ».
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