Il faut lire et relire Jacques Ellul, l’un des penseurs les plus originaux et les plus prolifiques du XXᵉ siècle dont l’œuvre demeure d’une puissante actualité en ces temps de vertiges technologiques, d’épuisements politiques et de retour d’une histoire tectonique. Heureuse initiative que celle de son élève, le professeur de sciences politiques Patrick Chastenet, exégète de la pensée ellulienne, que d’avoir coordonné la réédition de quatre de ses ouvrages majeurs dans la collection « Bouquins ». On lira avec attention et avec intérêt l’entretien que celui qui peut être considéré comme le meilleur exégète d’Ellul donne à Olivier Dard dans nos colonnes.
En ces temps de captation technique et technocratique, à l’heure où les avancées de l’intelligence artificielle bouleversent nos pratiques et nos représentations et où le vivant est en proie à un renversement anthropologique sans précédent dans l’histoire humaine, les travaux de celui qui fut tout à la fois philosophe, théologien, politiste, historien constituent un puissant viatique pour comprendre les dynamiques dont notre époque est tout à la fois le résultat et le révélateur. Ses premières réflexions datent du début des années 1950 ; elles élucident, avec cette limpidité de style dont il ne s’est jamais départi, les forces quasi mécaniques qui alors ne sont qu’en germes et qui, plus que jamais aujourd’hui, gouvernent pour une part décisive le mouvement du monde. Ce qu’il voit dans la technique n’est autre qu’un système qui progressivement s’autonomise et en vient à acculturer l’homme à un destin de variable d’ajustement, comme si l’animal technicien se muait peu à peu en agent organique de sa « servitude volontaire ».
Inclassable, Ellul l’aura été toute son existence : inspirateur de l’écologie politique, mais qui n’en aurait pas partagé les dérives, insoumis intellectuellement mais refusant l’inconséquence de la radicalité, homme des Lumières mais convaincu de ce que l’humain doit à la tradition et à l’exigence conservatrice, Ellul fut en fin de compte un humaniste intégral, dont le regard puisait dans une immense culture et portait des transcendances critiques à l’encontre de tous les matérialismes, marxistes comme capitalistes. Ses pressentiments dès les années 1950 en font l’un des plus implacables visionnaires de ce que nous sommes. Patrick Chastenet rappelle combien, entre autres, son ouvrage sur la propagande est et reste précurseur là où l’homme est désormais enveloppé de bulles cognitives, de viralité informationnelle, d’emprises numériques propices aux martèlements dogmatiques, aux usages sous couvert de raison de biais idéologiques, à une sophistication toujours plus poussée des entreprises manipulatoires.
Jacques Ellul est aussi cet autre grand Bordelais, à côté de Montaigne, Montesquieu ou Mauriac, une pensée dont la périphérie géographique explique aussi que dans l’hyperparisianisme de la seconde moitié du XXᵉ siècle elle fut parfois mieux reçue et mieux comprise sur les campus outre-Atlantique que dans les petits cercles germanopratins pour lesquels toute écriture par trop lisible valait parfois condescendance disqualifiante. Trop progressiste pour les conservateurs, trop conservateur pour les progressistes, Ellul aura disséqué l’imperium technicien, les ruses propagandistes, l’affaissement du politique et l’abandon du verbe. Ce juste, qui fut également « Juste parmi les Nations » en raison de son action de protection de nos concitoyens juifs sous l’Occupation, pensait si juste que le présent effervescent en a oublié la prescience et la formidable postérité à laquelle son œuvre mériterait d’être attachée. Il faut, dans ces moments de basculements chaotiques, le redécouvrir car il est en quelque sorte notre « contemporain capital », nous éclairant de cette douce lumière qui, dans sa Gironde natale, lorsqu’elle traverse en coupe les pins landais, dit quelque chose de la beauté du monde et de l’extrême fragilité de la civilisation pensante…
© Jan van Boeckel, ReRun Productions
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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