Bien qu’on le présente comme étranger à la communication artificielle de la politique contemporaine, les prises de parole de Bruno Retailleau semblent parfaitement esquiver les sujets les plus clivants, en témoigne son discours de candidature. Mais connaître l’opinion publique ne garantit pas une victoire.
Le 12 février dernier, le chef des Républicains, Bruno Retailleau, s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle de 2027. Si Politico a noté que « sur le fond, l’ancien ministre de l’Intérieur a répété ses classiques », l’orientant à « droite toute », il est à souligner que sur tous les sujets qu’il a brassés au cours de son adresse, aucun ne renvoyait aux questions sociétales. Le Vendéen est pourtant connu pour son engagement en la matière, ayant par exemple été qualifié d’« incarnation de la droite conservatrice, cléricale et protectionniste des années 1890 » par Alain Duhamel fin 2024 sur France 5. Or, dans son discours du 12 février, à défaut de mettre en avant son agenda conservateur, il s’est montré le plus descriptif sur des thématiques étrangères à sa doctrine initiale, promettant notamment une « écologie de progrès ».
En réalité, l’essentiel de sa déclaration s’est concentré sur les questions régaliennes, où il soutient indéniablement un programme aussi strict que celui du Rassemblement national. Mais il faut reconnaître que la droite ne clive plus véritablement sur cette question, les craintes suscitées par l’insécurité en France provoquant des demandes de réponse politique par l’intégralité des couches électorales. À cet égard, si plusieurs commentateurs ont noté que Bruno Retailleau faisait le choix risqué d’enjamber les échéances locales en se faisant candidat à la présidentielle un mois avec les municipales, il maintient une certaine cohérence dans l’articulation de son propos : selon un sondage Ifop réalisé fin 2025 pour La Tribune dimanche et CCI France, 76 % des électeurs feront de « la sécurité des biens et des personnes » le critère le plus déterminant dans leur décision en mars prochain.
En outre, les Français se montrent majoritairement réceptifs à l’alourdissement des sanctions contre les criminels et délinquants, comme l’illustre une étude CSA pour CNews, Europe 1 et Le JDD en février 2026, peu importe leur vote : si 92 % des sympathisants RN plébiscitent par exemple des peines de prison ferme en cas de refus d’obtempérer violent, c’est également le cas de 88 % des sympathisants verts. Ainsi, lorsqu’il a promis de « d’abord rétablir l’ordre » s’il devenait président, Bruno Retailleau s’est limité à un sujet grâce auquel il a construit sa légitimité politique personnelle (il a triplé sa popularité lors de son passage à Beauvau selon divers baromètres) et suffisamment consensuel pour esquiver les contre-attaques de ses opposants. Ces derniers cherchent d’ailleurs eux-mêmes à se durcir en la matière, à l’instar du maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, tout juste converti en faveur du port d’armes pour les policiers municipaux.
Si l’entourage du président des Républicains présente le caractère précoce de sa candidature comme un remède à son éloquence moyennement dynamique, ce calendrier produit ainsi l’avantage stratégique pour Bruno Retailleau de profiter d’une campagne municipale dont l’agenda garantit d’être proche des sujets qu’il promeut. De quoi rappeler l’habilité de Bruno Retailleau à s’accorder avec l’opinion publique, du ministère de l’Intérieur à son discours de candidature, qui contraste avec sa maladresse s’agissant de la gestion des problèmes d’appareil plus partisans. Son départ en catastrophe du gouvernement évoque ses difficultés à exercer son autorité au sein de son parti : désavoué par son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale notamment sur la suspension de la réforme des retraites, puis critiqué par l’essentiel de sa formation pour avoir enjambé la question d’une primaire de la droite en se déclarant candidat dès février 2026…
Il est régulièrement reproché à ses opposants internes d’avoir ajusté leurs convictions à la conjoncture politique au cours de leur carrière – à l’image des atermoiements de Laurent Wauquiez sur la construction européenne. Les effets de communication de Bruno Retailleau sont peut-être moins visibles mais ils restent significatifs : les deux difficultés majeures qui attendent le candidat républicain lors de la campagne présidentielle reposent d’une part sur son libéralisme économique (selon un récent sondage Ifop pour TF1 et Le Figaro, 53 % des Français le voient en « candidat des riches ») et d’autre part sur sa fidélité au conservatisme de la droite légitimiste. Or ces deux préoccupations, éminemment nationales, ne seront que peu abordées pendant la campagne municipale en marge de laquelle l’ancien ministre de l’Intérieur a lancé sa course présidentielle. En se lançant tôt, le pari de Retailleau est de s’imposer comme candidat incontestable de la droite dans les sondages. Or, bien que les débats de la campagne municipale puissent se limiter aux sujets qu’il préfère, l’intensification des tensions à l’approche de la présidentielle le forcera à élargir son propos… Et il a déjà démontré ses difficultés à unir sa base dès lors qu’il n’était plus maître du récit.
Eliott Mamane
Eliott Mamane est journaliste et chroniqueur pour plusieurs médias. Il travaille principalement sur la politique française et sur la politique américaine, en se focalisant sur la vie partisane de ces deux pays ainsi qu’aux configurations des débats intellectuel et médiatique sur place. Il a notamment écrit pour Le Figaro et Marianne. Il intervient régulièrement à la radio sur les ondes d’Europe 1 et à la télévision sur la chaîne d’information France Info.
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