Dans l’imaginaire collectif, certaines figures féminines sont prisonnières de représentations persistantes, construites bien davantage par le fantasme que par l’observation du réel. C’est le cas de la femme marocaine, souvent réduite à une image corporelle stéréotypée, simplifiée à l’extrême et largement diffusée dans certains espaces culturels et numériques.
Ce cliché repose sur un mécanisme bien connu en sociologie : l’essentialisation. Il consiste à attribuer à tout un groupe des caractéristiques physiques ou comportementales supposées communes, en effaçant la diversité des individus. Dans ce cas précis, il s’agit d’une hypersexualisation du corps féminin, présentée comme une norme, alors qu’elle relève en réalité d’une construction imaginaire.
Ce type de représentation ne surgit pas par hasard. Il s’inscrit dans une histoire plus longue, marquée par les regards extérieurs portés sur les sociétés du Maghreb, notamment à l’époque coloniale. L’Orient y était souvent décrit comme un espace d’exotisme, de sensualité et de disponibilité, où les femmes devenaient des objets de projection fantasmée plutôt que des sujets à part entière.
Aujourd’hui, ces schémas anciens trouvent de nouveaux relais. Les réseaux sociaux, certaines productions audiovisuelles ou encore des contenus en ligne participent à entretenir ces images simplistes, en les rendant omniprésentes. Le corps de la femme marocaine devient alors un support de fantasmes globalisés, déconnectés de toute réalité sociale. On peut également observer que certains espaces très visibles du numérique, notamment ceux liés à la sexualisation marchande du corps, contribuent à amplifier ces représentations. La mise en avant répétée de certains profils, souvent minoritaires mais fortement exposés, peut créer une illusion de norme et renforcer l’idée d’une accessibilité fantasmée, largement éloignée de la réalité vécue par la majorité des femmes concernées.
Dans ce contexte, le terme « beurette » joue un rôle particulier. Issu du verlan de « beur » (lui-même utilisé pour désigner les personnes d’origine maghrébine nées en France), ce mot a progressivement été chargé d’une connotation fortement sexualisée dans certains imaginaires, notamment en ligne. Il ne renvoie plus seulement à une origine culturelle, mais à une figure fantasmée, construite autour de stéréotypes de disponibilité et d’exotisme, contribuant ainsi à enfermer certaines femmes dans une identité réductrice.
Ce phénomène a des conséquences concrètes. Il enferme les femmes concernées dans des attentes irréalistes, influence les regards et les comportements à leur égard, et contribue à une forme de réduction identitaire. Derrière le cliché, c’est toute une individualité qui disparaît, remplacée par une image figée.
Réduire une population à des attributs physiques supposés revient à nier sa complexité. Les femmes marocaines, comme toutes les autres, ne peuvent être résumées à un archétype corporel. Elles sont diverses, multiples, et inscrites dans des trajectoires personnelles, culturelles et sociales qui échappent à toute généralisation.
Déconstruire ces représentations suppose un travail critique sur les images qui circulent, mais aussi sur les mécanismes qui les produisent. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer un cliché, mais de comprendre pourquoi il persiste, et à qui il profite. Car derrière ces fantasmes, se joue aussi une question plus large : celle du regard porté sur l’Autre, entre fascination, domination et méconnaissance.
Aimé Kaniki, Rédacteur en chef d’InfoMatin.fr et d’AfriqueMatin.Info, journaliste Entrevue

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