1. À la suite du second tour des élections municipales, il semble qu’il n’y ait que des vainqueurs et aucun perdant, qu’est-ce que cela dit de la situation politique de la France ?

D’abord que le localisme électoral a encore progressé, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu non seulement du discrédit qui frappe la politique nationale et les partis mais aussi de tout ce qui a été fait pour déconnecter le local du national, je pense en particulier au non-cumul des mandats dont les conséquences délétères commencent à se faire sentir mais sur lequel personne n’ose encore revenir. En tout cas, ce qui ressort de ces élections, c’est que les états-majors des partis politiques n’ont quasiment plus de prise sur leurs représentants à l’échelon local. Certes, dans les élections locales, les notables politiques locaux ont toujours pris quelques libertés par rapport aux consignes nationales de leur parti, mais là, j’ai le sentiment qu’un cap a été franchi. Ce serait cependant une erreur de n’y voir qu’une crise du système politique car cette décomposition de la politique n’est que l’expression de la décomposition de la société, une société qui se fracture et se radicalise au point que le système politique n’arrive plus à la représenter. De ce point de vue, la fracture entre les grands centres urbains et les autres territoires n’est jamais apparue aussi profonde.

2. Beaucoup de commentateurs s’inquiètent de la montée de l’abstention alors qu’il s’agissait de l’élection fétiche des Français. Est-ce la conséquence d’une dépolitisation inéluctable des démocraties, telle qu’annoncée lointainement par Tocqueville, ou la manifestation d’un désaveu silencieux des partis qui structurent l’offre politique actuelle ?

Le désaveu des partis est réel et s’accompagne d’une désaffiliation grandissante des Français par rapport à des familles politiques ou idéologiques dans lesquelles ils ne se reconnaissent plus. Mais la montée de l’abstention témoigne aussi de leur défiance croissante vis-à-vis de toutes les institutions. Je ne crois pas du tout à la thèse d’une dépolitisation inéluctable qui serait inhérente à la nature même de la démocratie. Ce à quoi l’on est confronté, c’est plutôt aux conséquences d’une politique délibérée fondée sur une idéologie de la dépolitisation de l’économie et de la société qui fabrique volontairement, systématiquement, depuis des décennies, l’impuissance des institutions politiques. Il est assez logique que lorsque les citoyens constatent qu’il ne sert pas à grand-chose d’aller voter, ils cessent d’aller voter. Les maires n’ont pas échappé à la vindicte des idéologues de la dépolitisation qui les ont dépouillés d’une partie de leurs pouvoirs au profit des intercommunalités, étouffés sous un fatras de règles qui les paralysent et les mettent de plus en plus pénalement en risque avec une responsabilité pénale qui prend le pas sur la responsabilité politique.

3. Beaucoup attendaient de ces élections qu’elles permettent de prédire l’issue de la prochaine élection présidentielle, or les résultats semblent plutôt obscurcir l’avenir que l’éclairer. Est-ce votre avis ?

Vous avez raison, ces élections municipales ne nous donnent aucune indication sur ce que pourrait être le résultat de la prochaine élection présidentielle, si tant est que les élections locales nous en aient jamais donné En revanche, la manière dont elles se sont déroulées laisse à penser que les partis pourraient bien décider encore moins de l’issue que lors des élections de 2017 et 2022.

4. Si l’on regarde les blocs qui s’opposent, à gauche prévaut le sentiment que deux gauches irréconciliables se font face, est-ce la réalité ? À droite, on a plutôt l’impression d’un éparpillement entre des partis en voie de satellisation. Comment une offre politique crédible pour la prochaine présidentielle pourrait-elle émerger d’un paysage aussi fragmenté ?

Cela fait bien longtemps que les gauches n’ont plus un candidat unique à la présidentielle et les droites n’en ont jamais eu depuis le début de la Ve République. Il est, par ailleurs, de plus en plus évident que, ni à gauche, ni à droite, ni au centre, une nouvelle offre politique ne peut émerger des partis en place qui sont voués à se fissurer encore davantage de l’intérieur au fur et à mesure que se rapprochera l’échéance de l’élection présidentielle. La question est plutôt : les partis tels qu’ils occupent aujourd’hui l’espace politique empêchent-ils qu’une nouvelle offre émerge en dehors d’eux et se crée son propre espace à leur détriment ? La pesanteur psychologique du présent nous fait oublier que ce fut, dans le passé, souvent le cas : en 1958, 1965, 1974, 2002, 2017. Et si rien de neuf n’émerge ou ne peut émerger, les choses étant ce qu’elles sont, il y aura lieu de s’inquiéter de la suite de l’histoire.

5. Vous défendez régulièrement l’idée que le sursaut viendra de la proposition d’un projet républicain aux Français. Que recouvre pour vous la notion de république ? Est-ce un régime parmi d’autres ou un projet de société ? Est-ce une ambition qui transcende le clivage entre droite et gauche ?

Transcender les clivages, ce n’est pas un choix, c’est une nécessité, car, plus que jamais, dans la situation où nous nous trouvons, « prétendre représenter la France au nom d’une fraction, c’est une erreur nationale impardonnable ».

Mais le clivage pertinent n’est pas tant celui de la droite et de la gauche que celui que trace Régis Debray entre les démocrates et les républicains. Pour moi, le républicain est celui pour lequel la République est un projet de société et la démocratie un régime, tandis que le démocrate est celui pour lequel la démocratie est un projet de société et la République un régime. La démocratie comme projet de société, c’est l’idéologie qui, avec la complicité d’une construction européenne qui en est profondément imprégnée, domine peu ou prou notre vie politique depuis plus d’un demi-siècle. En atteste la fortune du mot « démocratisation » dans le discours politique : tout doit être démocratisé, ce qui, dans l’esprit de nos démocrates, veut dire d’abord « dépolitisé ». C’est le projet de la démocratie par le droit, de l’extension sans fin du domaine de l’horizontalité, des droits individuels, de ceux des minorités agissantes, des communautés, des particularismes, de l’extension sans fin du champ de la discrimination positive, des quotas, des conventions citoyennes, des autorités indépendantes, du « droit à », du multiculturalisme, de la diversité, de l’inclusion. La République du républicain français, c’est tout ce contre quoi se construit le projet de société des démocrates : le volontarisme politique, la volonté d’un peuple de garder la maîtrise de son destin, l’autorité de l’État, l’unité nationale, l’indivisibilité de la société, le mérite, le devoir, la laïcité, l’assimilation, l’ordre associé au progrès au sens que les Lumières donnaient à ce mot. La République dont je parle n’est pas un « en même temps » macronien qui n’aura été qu’un marchandage politicien entre les clientèles de la droite et de la gauche, c’est un dépassement gaullien de l’ordre et du mouvement, c’est le nom de tout ce qui n’est pas seulement le conservatisme et que nous avons à opposer à la destruction de la nation, de l’État, d’une certaine idée de la civilisation et de l’homme, aux effets délétères du mondialisme, de l’européisme, du progressisme, du laisser-faire. Encore faut-il qu’il y ait un peuple, une nation, un État La réponse que fit un jour la Général De Gaulle à son garde des Sceaux résume l’esprit de ce projet républicain : « Monsieur le ministre, il y a le droit, au-dessus, il y a l’État, au-dessus, il y a la France. » Qui osera construire un projet politique sur une telle maxime, en cette époque de renoncements et d’abandons où se tendent les ressorts des tragédies à venir ? Et pourtant, c’est sans doute là que se trouve le centre de gravité des aspirations des Français, quel que soit le nom qu’ils lui donnent.


Daniel Keller

Daniel Keller exerce professionnellement dans un groupe de protection sociale dans le management de la filière de la retraite complémentaire. Il intervient dans le débat public sur les questions de laïcité, de citoyenneté et sur les questions d’organisation de la fonction publique et des pouvoirs publics. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France, ancien président de l’Association des anciens élèves de l’ENA, il préside désormais l’Association des anciens élèves de l’ENA exerçant dans le monde des entreprises. Il collabore à l’Institut français de gouvernance publique, think tank qui se consacre aux enjeux de la décentralisation.

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