La Nouvelle Revue Politique propose une série en trois parties consacrée à la Kabylie, présentée comme un bastion démocratique stratégique sur le flanc sud de l’OTAN.
Cette analyse est menée par Charlotte Touati, historienne, philologue et chercheuse en sciences des religions à l’Université de Lausanne. À travers une approche historique et géopolitique, elle met en lumière les spécificités politiques, culturelles et stratégiques de la région, ainsi que son rôle dans les équilibres régionaux contemporains.
La Kabylie comme avant-poste démocratique dans les cadres de l’OTAN et des Accords d’Abraham
Géographie stratégique : le corridor de Béjaïa
La Kabylie occupe une position stratégique unique sur la rive sud de la Méditerranée. Cette région montagneuse s’étend sur des points de transit clés entre les hauts plateaux algériens et la côte, formant une barrière naturelle qui a historiquement limité les incursions militaires. Sa proximité avec le port en eau profonde de Béjaïa, troisième plus grand port d’Algérie et l’un des ports les plus naturellement fortifiés d’Afrique du Nord, confère à la région une importance géostratégique majeure.
Béjaïa offre un point de vue crucial sur la Méditerranée occidentale et centrale à proximité des principaux corridors maritimes reliant l’Europe, le Moyen-Orient et l’Atlantique. Tout changement significatif dans le contrôle ou l’influence sur Béjaïa, en particulier par le biais de corridors industriels soutenus par des puissances étrangères tels que Tala Hamza, pourrait affecter la stabilité régionale. La présence économique croissante de la Chine et les ambitions navales de longue date de la Russie en Méditerranée renforcent l’importance stratégique de la Kabylie pour les structures de surveillance de l’OTAN et de l’UE.
Une enclave démocratique en Afrique du Nord
La spécificité politique de la Kabylie trouve ses racines dans ses institutions de gouvernance indigènes plutôt que dans les modèles occidentaux importés. Les Tadjmaat sont antérieures de plusieurs siècles à l’État algérien moderne, et leur résilience reflète une éthique de longue date en matière de gouvernance décentralisée et d’autonomie communale.
Cette tradition démocratique fait de la Kabylie un cas d’étude important pour les décideurs politiques qui cherchent à comprendre la stabilité ascendante (bottom-up) en Afrique du Nord. Contrairement aux initiatives de démocratisation descendantes (top-down) qui ont souvent du mal à s’implanter, la Kabylie offre un exemple vivant d’un modèle de gouvernance décentralisé et communautaire qui fonctionne indépendamment des structures étatiques centralisées. Cela fait de la région un partenaire particulièrement précieux pour les programmes démocratiques et de gouvernance euro-atlantiques.
La culture politique de la Kabylie est également marquée par son caractère laïc et pluraliste. Son contrat social indigène, le Jmâa Liman, invoque l’unité « au nom de toutes les croyances », garantissant que l’autorité civique prime sur l’exclusivité religieuse. Dans une région où sévit le djihadisme islamique et où s’impose l’islam politique, la Kabylie se distingue comme un rare lieu de pluralisme institutionnalisé.
Alignement avec les principes des Accords d’Abraham
L’histoire culturelle de la Kabylie incarne plusieurs des principes qui sous-tendent les Accordsd’Abraham : coexistence entre les religions, dialogue intercommunautaire et coopération régionale. Historiquement, la Kabylie a vu coexister des communautés juives, des familles amazighes chrétiennes et diverses traditions musulmanes.
Cela fait de la Kabylie un candidat naturel pour être inclus dans les dialogues méditerranéens plus larges sur le pluralisme, la coexistence religieuse et la désescalade des conflits. L’éthique pluraliste de la région contraste avec l’homogénéisation croissante des identités en Afrique du Nord et s’aligne sur les valeurs promues par les accords d’Abraham, en particulier la coopération interconfessionnelle et l’engagement civique à la base.
Kabylie et architectures de sécurité euro-atlantiques
Du point de vue de la sécurité, la Kabylie revêt une importance particulière, et ce pour quatre raisons principales :
1. Zone tampon territoriale : la géographie montagneuse de la Kabylie crée des goulets d’étranglement naturels qui ont historiquement limité les mouvements militaires centralisés ou étrangers.
2. Résilience civique : les structures de gouvernance indigènes assurent la stabilité sociale, réduisant ainsi la vulnérabilité à la pénétration islamiste.
3. Accès stratégique : la proximité de Béjaïa renforce la vigilance maritime régionale et contribue à la stabilité des routes de la Méditerranée occidentale.
4. Levier anti-autoritaire : l’identité démocratique de la Kabylie fait contrepoids à l’influence sino-russe en Algérie.
Si elle est soutenue par des cadres de coopération diplomatique, développementale et culturelle, la Kabylie pourrait servir de point d’ancrage démocratique stabilisateur sur le flanc sud de l’OTAN. Elle offre une opportunité unique de renforcer l’influence euro-atlantique dans une région où les acteurs autoritaires se développent rapidement.
Enjeux pour les partenaires internationaux
Si les traditions pluralistes et démocratiques de la Kabylie sont affaiblies par la répression autoritaire, la destruction écologique ou les projets industriels contrôlés par des intérêts étrangers, la communauté euro-atlantique risque de perdre un allié naturel dans la région, un pilier démocratique pour la société civile nord-africaine, un contre-modèle à l’extrémisme croissant et à la rigidité idéologique, ainsi qu’une une force stabilisatrice pour le commerce méditerranéen et la sécurité maritime.
À l’inverse, le renforcement des structures civiques et de l’autonomie de la Kabylie renforcerait la résilience démocratique dans toute la région et limiterait les influences étrangères. L’intégration de la Kabylie dans les dialogues méditerranéens, en particulier ceux alignés sur les Accords d’Abraham, renforcerait une architecture à long terme de pluralisme et de stabilité.
En substance, le rôle de la Kabylie transcende la politique identitaire locale. Elle constitue un pivot stratégique dans le contexte géopolitique plus large qui façonne l’avenir de la Méditerranée occidentale, ce qui fait de sa préservation et de son autonomisation une question d’importance internationale.
Recommandations politiques
Les dynamiques géopolitiques, culturelles et sécuritaires qui façonnent la Kabylie aujourd’hui exigent une réponse multidimensionnelle de la part des décideurs politiques euro-atlantiques, des institutions internationales de défense des droits humains et des partenaires au Moyen-Orient. Compte tenu de l’importance stratégique de la région, de son héritage démocratique et de l’influence croissante des acteurs autoritaires en Algérie, les recommandations politiques suivantes visent à renforcer la résilience, à protéger les droits des populations autochtones et à préserver la stabilité régionale.
Soutenir l’indépendance kabyle
Les partenaires euro-atlantiques devraient reconnaître la Kabylie comme État souverain et reconnaître le gouvernement kabyle en exil comme l’instance autochtone légitime jusqu’aux prochaines élections libres en Kabylie.
Mandater une Évaluation de l’impact environnemental et social (EIES)
Les organisations internationales, notamment l’UNDP, l’UNEP, et le Service européen pour l’action extérieure, devraient demander et soutenir la réalisation d’une EIES indépendante fondée sur les principes du consentement libre, préalable et éclairé (FPIC). L’absence actuelle d’évaluation environnementale transparente fait peser des risques majeurs sur les ressources en eau, la santé publique et la vitalité agricole de la vallée du Soummam.
Mettre en place un mécanisme UE-OTAN de suivi de l’influence chinoise et russe en Afrique du Nord
Une initiative coordonnée de surveillance méditerranéenne devrait être mise en place afin d’évaluer les implications stratégiques à long terme des entreprises publiques étrangères opérant en Algérie, en particulier à Béjaïa. Ce mécanisme devrait se concentrer sur les infrastructures maritimes, les corridors extractifs, la logistique à double usage et les vulnérabilités cybernétiques liées aux fournisseurs étrangers.
Renforcer la résilience numérique
L’UE, le Centre d’excellence StratCom de l’OTAN et les organisations de la société civile devraient collaborer avec les groupes de la diaspora kabyle afin d’améliorer la cyberhygiène, les outils de lutte contre la désinformation et le soutien juridique contre le harcèlement transnational. Cela permettrait de protéger les militants, les journalistes, les intellectuels et les personnalités publiques visés par des campagnes coordonnées en ligne.
Étendre le dialogue méditerranéen sur le pluralisme
La Kabylie devrait être incluse dans les cadres diplomatiques favorisant la coopération interconfessionnelle et le pluralisme, notamment les initiatives liées aux Accords d’Abraham. Sa tradition pluraliste offre un modèle historique de coexistence et pourrait contribuer aux efforts de stabilisation régionale.
Intégrer la Kabylie aux réseaux académiques euro-méditerranéens
Des bourses, des projets de recherche et des partenariats institutionnels devraient soutenir les universitaires et les leaders culturels kabyles afin de garantir que les voix autochtones soient représentées dans les débats politiques méditerranéens. Cela permettrait de lutter contre la marginalisation et de soutenir le renforcement des capacités démocratiques.
Conclusion
La Kabylie se trouve aujourd’hui à un carrefour historique où se croisent l’héritage démocratique local, la vulnérabilité écologique et la concurrence géopolitique mondiale. Son système de gouvernance autochtone et sa culture civique pluraliste représentent l’une des traditions démocratiques les plus durables de la Méditerranée. Pourtant, cette tradition est menacée par une centralisation croissante, les perturbations écologiques liées au projet minier de Tala Hamza et l’influence grandissante d’acteurs autoritaires tels que la Russie et la Chine.
Pour les partenaires euro-atlantiques, l’importance de la Kabylie dépasse largement l’identité culturelle. Elle représente un point d’ancrage démocratique naturel sur le flanc sud de l’OTAN, un contrepoids pluraliste dans un environnement stratégique de plus en plus contesté et une force stabilisatrice dans une région où les influences extrémistes et autoritaires se croisent souvent. Sa préservation n’est pas seulement un impératif moral, mais aussi une nécessité stratégique pour la sécurité en Méditerranée.
Le renforcement des institutions autonomes de la Kabylie, la protection de son environnement et la lutte contre les pressions hybrides constituent des étapes essentielles pour garantir à la région reste un phare de la résilience démocratique. Alors que la Méditerranée entre dans une nouvelle ère de concurrence géopolitique, la communauté internationale doit reconnaître la Kabylie non pas comme une question périphérique, mais comme un élément central de la lutte plus large pour la stabilité, le pluralisme et la gouvernance démocratique en Afrique du Nord.
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