La Nouvelle Revue Politique propose une série en trois parties consacrée à la Kabylie, présentée comme un bastion démocratique stratégique sur le flanc sud de l’OTAN. 

Cette analyse est menée par Charlotte Touati, historienne, philologue et chercheuse en sciences des religions à l’Université de Lausanne. À travers une approche historique et géopolitique, elle met en lumière les spécificités politiques, culturelles et stratégiques de la région, ainsi que son rôle dans les équilibres régionaux contemporains. 

Une culture millénaire face à l’autoritarisme

La Kabylie, peuplée de plus de dix millions de locuteurs amazighs avec leur langue propre, s’étend sur un territoire montagneux à l’est d’Alger. Sa singularité a profondément façonné l’histoire politique de l’Algérie : de la résistance aux Ottomans à son rôle moteur dans les mouvements intellectuels et démocratiques de l’époque coloniale et postcoloniale. Aujourd’hui, la Kabylie se trouve de nouveau au cœur de dynamiques dépassant largement son cadre régional.

Au cours de la dernière décennie, les alignements extérieurs de l’Algérie ont fortement évolué, consolidant un partenariat stratégique profond avec la Russie tout en élargissant des liens économiques étendus avec la Chine. Ces tournants s’accompagnent de transformations internes : rétrécissement de l’espace politique, intensification de la sécurisation, répression de la dissidence. Un élément clé de cette consolidation est l’effort visant à neutraliser le particularisme kabyle — culturelle, politique et épistémique.

En plus de sa langue et de sa culture, ce qui distingue la Kabylie des autres régions est son architecture démocratique autochtone, antérieure à la colonisation et à la formation de l’État-nation algérien. Les assemblées villageoises ou Tadjmaat, fondées sur le consensus et la délibération collective, fonctionnent comme des systèmes décentralisés de gouvernance régulant la vie communautaire, les droits fonciers et la résolution des conflits. Leur légitimité repose sur la continuité ancestrale et la participation collective, les rendant résistantes aux manipulations étatiques.

Au cœur de cette culture démocratique se trouve le serment Jmâa Liman prêté au nom de« toutes les croyances » lors des décisions collectives. Cette invocation pluraliste confirme que l’autorité civique transcende l’exclusivité religieuse. Elle a fait de la Kabylie un centre de coexistence interconfessionnelle, ce qui explique également pourquoi des acteurs autoritaires — islamistes, nationalistes ou agents extérieurs soutenus par l’étranger — considèrent la Kabylie comme une menace.

Au fur et à mesure que l’Algérie renforce ses partenariats avec la Chine et la Russie, les conséquences géopolitiques se répercutent directement sur la Kabylie. Par son Initiative des Nouvelles Routes de la Soie, la Chine s’est immiscée dans les ports, chemins de fer et projets extractifs algériens. Quant à l’influence russe, elle façonne le secteur de la défense, la doctrine sécuritaire intérieure, de même que le symbolisme et le style politique. La combinaison du levier économique chinois et de la pénétration militaire russe rappelle les schémas observés dans d’autres régions où des alliances autoritaires consolident leur contrôle par des moyens hybrides.

La résistance kabyle à l’uniformisation autoritaire a déclenché à la fois une répression domestique et un intérêt étranger indirect. Le projet minier de Tala Hamza, situé dans la vallée de la Soummam, est devenu emblématique de cette triangulation. Officiellement présenté comme une nécessité économique, il a été déclaré « opération d’utilité publique », permettant expropriations et sécurisation. Cette classification cible de manière disproportionnée la société civile kabyle et facilite l’accès des entreprises étrangères à des corridors stratégiques.

Parallèlement, la population kabyle est soumise à une pression religieuse croissante, incluant la fermeture des églises et des procédures judiciaires contre des pratiquants chrétiens. La majorité des kabyles professe un islam soufi tolérant et peu rigoriste. L’état algérien organise alors des chasses pour traquer qui est un observateur rigoureux de la loi islamique (sur la consommation d’alcool ou de sanglier, le port du voile pour les femmes) en particulier durant le ramadan. Alors que l’Algérie revendique une stricte laïcité, certains acteurs religieux (proches des réseaux des Frères musulmans) renforcent les narratifs étatiques présentant le pluralisme kabyle comme une menace pour l’unité nationale.

La montée des menaces numériques et de la guerre informationnelle complexifie encore la situation, visant militants, intellectuels et personnalités françaises jugées proches de la cause kabyle. Les campagnes contre les soutiens à Boualem Sansal illustrent un modèle hybride combinant acteurs étatiques, réseaux anonymes et narratifs coordonnés. Même s’il n’existe aucune preuve légale d’un lien direct avec la Russie ou la Chine, il existe des similitudes frappantes avec leurs stratégies hybrides.

Dans ce contexte géopolitique en mutation, la Kabylie offre un contrepoids démocratique rare. Les Tadjmaat pourraient servir de modèles de gouvernance locale dans les stratégies méditerranéennes de démocratisation. Son ethos pluraliste s’inscrit naturellement dans l’esprit des Accords d’Abraham, offrant un précédent nord-africain de coexistence interconfessionnelle. La Kabylie est un acteur actif de la tolérance religieuse, et des responsables du gouvernement kabyle en exil ont réaffirmé à la fois leur soutien à Israël et aux partenaires arabes engagés dans un dialogue respectueux.

La position géostratégique de la Kabylie la rend indispensable au suivi par l’OTAN et l’Union Européenne de la pénétration sino-russe en Méditerranée, et son autorité morale (antériorité, longue culture politique, tolérance) en fait un partenaire incontournable.

Fondations démocratiques historiques : Tadjmaat & Jmâa Liman

Origines et structure du système Tadjmaat

Les Tadjmaat, ou assemblées villageoises kabyles, constituent l’un des plus anciens systèmes de gouvernance autonome continûment opérationnels du bassin méditerranéen. Leurs origines précèdent l’arabisation, l’islamisation, la présence ottomane et même l’administration romaine. De nombreux anthropologues les considèrent comme héritières directes des structures civiques amazighes anciennes, façonnées par l’égalitarisme, la responsabilité collective et l’ancrage territorial.

Contrairement aux systèmes hiérarchiques ou tribaux d’autres régions d’Afrique du Nord, la gouvernance kabyle fonctionne traditionnellement selon des structures acéphales empêchant la concentration du pouvoir. Le leadership est tournant, les décisions prises par consensus ou quasi-consensus, et l’autorité coercitive est fortement limitée. Cette architecture a rendu les communautés kabyles résistantes à la domination extérieure durant des siècles.

La force centrale des Tadjmaat réside dans leur double légitimité : territoriale (lien ancestral à la terre) et morale (serments collectifs). Ces assemblées régulent la gestion foncière, la résolution des conflits, la solidarité collective et l’organisation sécuritaire. Elles coordonnent également la diplomatie inter-villages via les réseaux de coopération (tiwizi).

L’ethos démocratique : de la loi orale aux institutions civiques

La culture juridique kabyle est principalement orale, fondée sur le droit coutumier (azref). Contrairement aux systèmes codifiés des États modernes, l’azref est pragmatique, adaptatif et ancré dans le consensus communautaire. Il est conçu pour éviter l’arbitraire. Ses caractéristiques incluent un raisonnement fondé sur les cas (jurisprudence), la proportionnalitéet la protection des minorités, des principes démocratiques déjà présents dans l’Antiquité méditerranéenne.

Jmâa Liman : le contrat social pluraliste

Le serment civique Jmâa Liman, invoquant « toutes les croyances » lors de l’ouverture des assemblées, fonde le pluralisme kabyle. Il protège les droits des minorités religieuses et garantit que l’autorité civique transcende l’exclusivité religieuse. Grâce à lui, la Kabylie est demeurée un centre de coexistence entre communautés juives, chrétiennes, soufies et culture intellectuelle laïque.

Pourquoi la Kabylie menace la centralisation

L’ethos démocratique kabyle conteste trois piliers de l’État algérien : son narratif idéologique arabo-islamique, son modèle de gouvernance centralisé et son cadre sécuritaire autoritaire. La résilience des Tadjmaat représente une structure de légitimité alternative difficile à subjuguer. Cette tension sous-tend de nombreux conflits contemporains entre la Kabylie et Alger.

L’alignement de l’Algérie avec la Russie et la Chine

Russie : coopération sécuritaire et influence doctrinale

L’Algérie demeure l’un des partenaires stratégiques les plus proches de la Russie en dehors de l’Eurasie. Selon les évaluations de la RAND Corporation, environ 70 à 80 % des acquisitions de défense algériennes proviennent de la Russie, incluant des systèmes aériens avancés, des blindés, des équipements électroniques et des plateformes navales. Au cours de la dernière décennie, l’Algérie et la Russie ont intensifié leurs exercices militaires conjoints, leur coordination maritime et leurs programmes d’échanges d’officiers. S’il n’existe aucune preuve directe de présence opérationnelle russe en Kabylie, les analystes observent des schémas doctrinaux rappelant les stratégies russes de sécurité intérieure.

Ces schémas incluent : la présentation de la dissidence intérieure comme manipulée par l’étranger, l’intégration du renseignement militaire dans le maintien de l’ordre civil, la mobilisation de la lutte antiterroriste à des fins strictement politique pour écraser l’opposition, même démocratique. À la suite du Printemps noir de 2001 en Kabylie, certains observateurs ont noté une évolution de la posture sécuritaire algérienne évoquant les doctrines russes de stabilisation par la coercition. L’utilisation accrue de la gendarmerie pour dissuader les rassemblements publics, la limitation des structures d’autonomie locale et la criminalisation des mouvements autochtones reflètent une stratégie de gouvernance proche des conceptions russes de la stabilité préventive.

Les intérêts russes en Algérie dépassent la seule vente d’armes. Moscou cherche à obtenir un accès durable en Méditerranée, complétant ses positions en Syrie et en Libye orientale. Le littoral algérien — et particulièrement le port en eaux profondes de Béjaïa — possède une valeur stratégique pour la logistique navale russe en Méditerranée occidentale. Bien que l’Algérie n’ait pas accordé de droits de base, l’influence sécuritaire croissante de la Russie offre au Kremlin un levier indirect.

Chine : enracinement économique et infrastructures stratégiques

La montée en puissance de la Chine en Algérie suit une logique distincte : un enracinement économique associé à une dépendance infrastructurelle. Dans le cadre de l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), l’Algérie est devenue une destination majeure des projets de construction, d’ingénierie et d’extraction minière chinois. La Chine y a construit des autoroutes, des installations industrielles et des bâtiments symboliques comme la Grande Mosquée d’Alger. Plus critique encore, les entreprises d’État chinoises (SOE) ont acquis un rôle central dans les écosystèmes miniers et portuaires algériens.

Le projet Tala Hamza–Amizour est l’un des plus sensibles de ces engagements. Le contrat EPC de 2024 accordé à Sinosteel inclut non seulement l’extraction minière mais également l’usine de traitement, les routes d’accès et les corridors logistiques, intégrant le site dans un réseau infrastructurel connecté directement à Béjaïa.

Dans plusieurs contextes africains — Érythrée, Guinée, Zambie, RDC — des schémas similaires ont entraîné une influence accrue de la Chine sur les décisions sécuritaires des pays hôtes, particulièrement lorsque les zones extractives sont militarisées.

La Chine n’a pas besoin de bases militaires formelles pour façonner les dynamiques régionales. En s’implantant dans les corridors d’exportation, réseaux énergétiques et chaînes de valeur minérales, elle obtient accès, influence et dépendances à long terme.

Complémentarité Russie–Chine en Algérie

Bien que la Russie et la Chine soient concurrentes dans certains théâtres internationaux, l’Algérie constitue un espace où leurs intérêts convergent :

la Russie fournit la capacité coercitive (armes, doctrine, formation) ;

la Chine fournit capitaux, infrastructures et capacités industrielles ;

les deux réduisent l’influence occidentale ;

les deux soutiennent des modèles de gouvernance privilégiant l’opacité sur la transparence et les libertés civiles.

Pour l’élite dirigeante algérienne, cet alignement offre une autonomie stratégique vis-à-vis des conditionnalités occidentales. Les systèmes russes protègent le régime face à la dissidence interne, tandis que les investissements chinois offrent un soutien économique sans exiger de réformes.

Implications pour la Kabylie

La Kabylie se retrouve exposée directement à cette influence duale. Les modèles sécuritaires d’inspiration russe intensifient la pression sur les systèmes de gouvernance autochtones. La pénétration industrielle chinoise — illustrée par Tala Hamza — entraîne une militarisation des zones civiles. Il en résulte une forme stratifiée de renforcement autoritaire : des acteurs externes renforcent les pratiques étatiques qui affaiblissent les traditions pluralistes et démocratiques de la Kabylie.

Cela ne signifie pas pour autant que la Russie ou la Chine visent directement la Kabylie. Leur influence renforce plutôt la capacité de l’État algérien à centraliser le pouvoir, à réprimer la dissidence et à remodeler les territoires stratégiques afin de les aligner sur ses objectifs géopolitiques. La Kabylie, l’une des rares régions à conserver un héritage démocratique vivant, devient vulnérable aux effets collatéraux de cette consolidation autoritaire.

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