Charlotte Touati, auteure de Eritrea’s Gold Rush, Western Mining Companies, Local Wars and Human Right Abuses in Africa, Londres, Bloomsbury, 2025.
Le projet d’exploitation du gisement de plomb et de zinc de Tala Hamza près de Béjaïa franchit un seuil critique. Érigé en priorité nationale par le pouvoir algérien (décret exécutif n°23-320 du 6 septembre 2023), il s’accompagne désormais des premières expropriations dans la vallée de la Soummam, pourtant classée zone Ramsar (UNESCO) pour sa valeur écologique exceptionnelle. Cette accélération ne peut être dissociée des tensions croissantes entre Alger et la Kabylie, de même que du contexte géopolitique dans lequel s’inscrit aujourd’hui Alger, à la croisée d’intérêts étrangers croissants, notamment chinois dans le secteur extractif, et d’un partenariat stratégique renforcé avec la Russie sur les plans militaire et sécuritaire.
Au cœur de la Kabylie, dans la vallée fertile de la Soummam, se met en place ce qui pourrait devenir l’un des cas les plus emblématiques de colonisation par écocide du XXIᵉ siècle. Sous couvert de développement économique, la mise en exploitation de la mine de plomb et de zinc de Tala Hamza menace de transformer durablement un territoire densément peuplé, agricole et écologiquement fragile. Pour une grande partie des habitants, il ne s’agit pas d’un investissement national, dont la rentabilité est très discutée, mais d’une entreprise d’imposition territoriale conduite sans leur consentement et protégée par un appareil sécuritaire croissant.
La notion de colonisation par écocide n’est pas une formule militante. Elle décrit un mécanisme précis : la destruction du milieu de vie d’une population au point de rendre impossible la continuité de son mode d’existence. Contrairement à la colonisation classique, il n’est plus nécessaire d’occuper militairement un territoire. Il suffit d’en dégrader les ressources vitales — eau, sols, biodiversité — pour provoquer appauvrissement, dépendance et déplacement progressif des populations.
C’est exactement ce qui se profile en Kabylie, région berbérophone indépendante avant la colonisation française en lutte contre la colonisation arabe, symbolisée par Alger.
Un territoire menacé dans ses fondements
La Kabylie ne peut être comprise à travers les catégories habituelles du développement extractif. Ici, la terre n’est pas seulement un facteur de production. Elle est la matrice d’une civilisation. Villages perchés, terrasses agricoles, oliveraies millénaires, sources, sentiers, cimetières : tout participe d’un paysage habité où l’identité collective est indissociable du territoire. Dans cette perspective, la mine n’apparaît pas comme un projet économique, mais comme une violence ontologique.
Par ailleurs, Tala Hamza se situe précisément au cœur de l’un des bassins agricoles les plus importants de la région. L’exploitation prévue implique l’extraction de dizaines de millions de tonnes de minerai et la production d’énormes volumes de déchets toxiques. Les risques de drainage acide et de contamination par métaux lourds menacent directement les nappes phréatiques et la rivière Soummam, principale source d’eau potable pour une large partie de la Kabylie.
Le traitement des minerais tels que le zinc et le plomb est extrêmement polluant, voire hautement toxique. L’usine est prévue à El-Kseur en pleine zone de transformation agro-alimentaire, ce qui est perçu comme une tentative délibérée d’empoisonnement des denrées.
Dans une région où l’agriculture familiale constitue un pilier économique et social, une telle pollution aurait des conséquences dévastatrices : perte de terres cultivables, insécurité alimentaire, exode forcé. L’écocide deviendrait ainsi un instrument de déplacement indirect des populations.
Une pollution sans frontière pour les ressources méditerranéennes
Le delta côtier de la Soummam à Béjaïa constitue une zone de nurserie essentielle pour de nombreuses espèces aquatiques méditerranéennes. L’interface entre eaux douces et marines y crée des conditions particulièrement favorables à la reproduction et au développement des juvéniles, notamment pour les mulets, le bar européen, la sole et l’anguille européenne, aujourd’hui classée en danger critique. Cette richesse biologique est renforcée par la présence de crustacés estuariens et d’une abondante microfaune, qui forment la base de la chaîne alimentaire. Le delta joue également un rôle indirect mais crucial pour de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs, qui y trouvent nourriture et abri. En tant que zone humide classée au titre de la Convention de Ramsar, cet écosystème représente ainsi un maillon stratégique de la biodiversité régionale, dont l’équilibre reste particulièrement vulnérable aux pollutions industrielles et aux perturbations hydrologiques.
La contamination de l’estuaire de la Soummam aura des conséquences directes sur les ressources halieutiques et donc alimentaires de toute la Méditerranée. Les poissons au plomb se retrouveront immanquablement dans les assiettes européennes.
Un projet imposé sans consentement
Face à l’opposition de la population et aux avertissements d’experts, la réaction des autorités n’a pas été la transparence, mais l’imposition. En juillet 2023, le professeur de microbiologie Kamel Aïssat avertissait sur les risques de pollution des eaux, les risques pour la santé et la violation de la Convention Ramsar. Il fut immédiatement arrêté et placé sous contrôle judiciaire pour « diffusion de publications susceptibles de porter atteinte à la sécurité nationale ». Il ne fut libéré qu’en mai 2024.
En septembre 2023, juste après que le professeur Aïssat fût réduit au silence, le gouvernement algérien a déclaré le projet « opération d’utilité publique », permettant expropriations et déclassement des terres agricoles. Cette décision a été prise sans consultation substantielle des communautés concernées.
Pourtant, le droit international est clair. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (dont font partie les Kabyles) consacre le principe du consentement libre, préalable et éclairé pour tout projet affectant les territoires traditionnels. Les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme imposent également aux États et aux entreprises de prévenir les atteintes aux droits fondamentaux.
L’absence de consentement, combinée à des procédures d’expropriation, soulève donc des questions juridiques sérieuses. Elle renforce surtout l’impression d’un projet imposé par le centre contre une périphérie historiquement marginalisée.
Militarisation et intimidation
L’autre indicateur préoccupant est la montée de la présence sécuritaire autour du site et le long du corridor reliant la mine au port de Béjaïa dans un contexte de partenariat étroit avec la Russie. Officiellement destinée à protéger une infrastructure stratégique, cette militarisation est perçue localement comme une mesure d’intimidation.
Dans une région marquée par des décennies de tensions politiques avec l’État central, le projet économique contesté même par des économistes algériens, camoufle mal la démonstration de force d’Alger contre El-Kseur, qui avait donné son nom à la plateforme éponyme lors du Printemps Noir de 2001, la grande révolte kabyle déclenchée par des violences policières. La présence armée ainsi que l’établissement de l’usine de retraitement précisément à El-Kseur est ressenti comme une mesure de rétorsion et la volonté de détruire la résistance kabyle.
Ressources locales, intérêts extérieurs
Le projet minier de Tala Hamza repose sur une architecture hybride caractéristique des grands projets extractifs contemporains. Il est structuré autour de la joint-venture Western Mediterranean Zinc (WMZ), associant l’entreprise australienne Terramin et l’entreprise publique algérienne ENOF, qui représente les intérêts de l’État. À cette configuration initiale s’ajoute un acteur désormais central : le groupe chinois Sinosteel, chargé de l’ingénierie, de la construction et du traitement industriel du minerai.
La devanture australienne ne doit pas leurrer. Le président de Terramin, Feng Sheng, d’origine chinoise, actuel président d’Asipac et ancien responsable au sein du Australia China Business Council, s’inscrit dans des réseaux économiques étroitement liés aux relations sino-australiennes. Le conseil d’administration comprend en outre des profils (Junming Zhang, Jing Wang) directement connectés à des entreprises chinoises, tandis qu’un groupe public chinois, China Nonferrous Metals Industry’s Foreign Engineering & Construction Co., figure parmi les actionnaires. Cette imbrication entre gouvernance, capital et mise en œuvre industrielle dépasse le cadre d’un partenariat classique et révèle une intégration structurelle des intérêts chinois dans le projet.
Une violence structurelle
Réduire l’opposition à Tala Hamza à un simple réflexe écologique serait une erreur. Il s’agit d’une défense globale du territoire, de l’autonomie économique et de la mémoire collective. En détruisant les bases matérielles de la subsistance — terres, eau, agriculture — l’écocide fragilise la cohésion sociale et accroît la dépendance à l’égard du pouvoir central.
Cette dynamique correspond précisément à une forme moderne de domination territoriale. Elle ne vise pas nécessairement à remplacer la population, mais à la rendre incapable d’exister de manière autonome.
Un test pour la communauté internationale
Au-delà de ses implications environnementales et politiques, le projet de Tala Hamza expose l’État algérien à un faisceau de violations du droit international dont la gravité ne peut être ignorée. En l’état de sa mise en œuvre, il ne s’agit plus seulement d’un projet contesté, mais d’un cas emblématique de tension entre logique extractive et normes juridiques fondamentales.
La première ligne de fracture concerne le consentement des populations. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones est sans ambiguïté : son article 32 impose l’obtention du consentement libre, préalable et éclairé pour tout projet affectant les terres et les ressources des peuples concernés. Son article 10 interdit par ailleurs tout déplacement sans ce même consentement. Or, la décision de classer Tala Hamza en « opération d’utilité publique », ouvrant la voie à des expropriations, a été prise en l’absence de consultation substantielle, dans un contexte où les communautés locales dénoncent un défaut d’information et de participation, ainsi que des intimidations patentes. Cette situation place de facto le projet en contradiction avec ces dispositions, en exposant les populations à un risque de dépossession territoriale et de déplacement indirect.
Cette atteinte est d’autant plus grave qu’elle touche un territoire dont la valeur dépasse largement la dimension économique. L’article 25 de la même déclaration reconnaît explicitement le droit des peuples autochtones à maintenir leur relation spirituelle avec leurs terres, tandis que l’article 26 consacre leur droit de les posséder et de les contrôler. En Kabylie, où les cimetières, les terres agricoles et les structures villageoises forment un continuum sacré, la transformation radicale du paysage induite par l’activité minière ne constitue pas une simple modification du territoire, mais une atteinte directe à ces droits fondamentaux.
Sur le plan environnemental, les obligations internationales sont tout aussi explicites. Le traité intergouvernemental de Ramsar sur les zones humides ou Convention de Ramsar, à laquelle l’Algérie est partie, impose à son article 3 le maintien des caractéristiques écologiques des zones humides d’importance internationale, dont le bassin de la Soummam fait partie.
Plus largement, le droit international de l’environnement impose aux États des obligations de prévention et de précaution. Ces principes exigent que les risques graves et irréversibles soient anticipés et évités, en particulier lorsque la santé des populations et la sécurité alimentaire sont en jeu. Dans le cas présent, l’absence de diffusion transparente d’études d’impact environnemental et social complètes constitue un manquement préoccupant aux standards internationaux de gouvernance environnementale.
Les atteintes potentielles ne s’arrêtent pas là. Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels garantit, en son article 11, le droit à un niveau de vie suffisant, incluant l’alimentation, et en son article 12, le droit à la santé. La contamination possible de l’eau, des sols et des productions agricoles dans la vallée de la Soummam pourrait directement compromettre ces droits pour des centaines de milliers d’habitants. Parallèlement, la militarisation progressive de la zone et les restrictions pesant sur la mobilisation locale soulèvent des interrogations au regard des articles 21 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques sur les libertés de réunion et d’association.
Enfin, les responsabilités ne se limitent pas à l’État. Les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme imposent aux acteurs économiques, y compris les entreprises étrangères impliquées dans le projet, de prévenir les atteintes aux droits humains et de mettre en place des mécanismes de diligence raisonnable. L’opacité entourant les partenariats et les dispositifs de contrôle renforce les doutes quant au respect de ces obligations.
Pris dans leur ensemble, ces éléments ne relèvent pas d’irrégularités marginales, mais dessinent un système de violations convergentes. C’est précisément cette accumulation — atteinte aux droits territoriaux, mise en danger des écosystèmes, contournement du consentement, restriction des libertés — qui permet de qualifier Tala Hamza de cas paradigmatique de colonisation par écocide. Non pas une domination militaire et immédiate, mais une transformation progressive du territoire qui, en détruisant les conditions matérielles et symboliques d’existence d’une population, en compromet l’autonomie et la continuité historique.
Au-delà de la mine
Tala Hamza n’est pas seulement une affaire de métaux et d’investissements. C’est une confrontation entre deux visions du monde. L’une considère la terre comme une réserve de ressources à exploiter ; l’autre comme un patrimoine vivant à transmettre.
Pour les habitants de la vallée de la Soummam, l’enjeu est existentiel. Perdre l’eau, les terres et l’équilibre écologique reviendrait à perdre la possibilité même d’être pleinement kabyle. Dans ce sens, l’écocide n’est pas un dommage collatéral : il devient un instrument de transformation politique.
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