Charlotte Touati*
À mesure que l’affrontement entre Israël et l’Iran s’étend au-delà du Levant, un second échiquier stratégique s’embrase, loin des caméras : la Corne de l’Afrique. L’annonce par les Houthis d’un blocus du détroit de Bab el-Mandeb ne constitue pas seulement une menace maritime. Elle redessine l’équilibre des puissances entre la péninsule Arabique et l’Afrique orientale, transformant la mer Rouge en ligne de front élargie d’une guerre régionale désormais systémique.
Bab el-Mandeb — « la porte des lamentations » — n’est pas un simple passage maritime. C’est l’artère vitale reliant l’océan Indien au canal de Suez, donc à l’Europe. Toute perturbation prolongée contraint les navires à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les routes commerciales de plusieurs semaines et renchérissant brutalement les coûts des marchandises. Les attaques houthies depuis 2023 avaient déjà provoqué ce détour pour de nombreux armateurs. Un blocus déclaré signifierait une militarisation totale du détroit et placerait de facto les côtes africaines au cœur du conflit.
Dans ce contexte, la diplomatie israélienne s’active. La visite du président Isaac Herzog à Addis-Abeba, mardi dernier, apparaît comme une étape d’un rapprochement stratégique ancien mais désormais ouvert. Israël voit dans l’Éthiopie — État puissant, démographiquement massif et militairement aguerri — un partenaire clé pour contenir l’arc d’influence iranien qui s’étend du Liban au Yémen.
La reconnaissance du Somaliland par Israël a surpris. Ce territoire, stable mais non reconnu internationalement depuis sa sécession de la Somalie en 1991, entretient depuis longtemps des relations étroites avec l’Éthiopie. Le mémorandum d’accord signé en 2024 entre Addis-Abeba et Hargeisa, prévoyant un accès éthiopien à la mer en échange d’une possible reconnaissance, semblait annoncer un basculement diplomatique majeur — qui aurait fait de l’Éthiopie le premier État à franchir ce pas. Que Tel-Aviv ait pris l’initiative en premier a déjoué les anticipations.
Mais cette surprise pourrait n’être qu’apparente.
Derrière cette séquence se profile l’influence déterminante des Émirats Arabes Unis. Abou Dhabi a patiemment construit, depuis plus d’une décennie, un réseau de ports, de bases logistiques et d’alliances politiques sur les deux rives de la mer Rouge : Érythrée, Somaliland, Éthiopie, Yémen du Sud. Son objectif est double : sécuriser les routes commerciales et contrer l’axe soutenu par l’Iran et, dans une moindre mesure, par le Qatar et la Turquie.
La région se retrouve ainsi polarisée en deux blocs informels. D’un côté, un axe pro-émirati associant l’Éthiopie d’Abiy Ahmed, le Somaliland, certaines forces soudanaises — notamment les RSF — et, indirectement, Israël. De l’autre, un ensemble plus proche de Doha et d’Ankara, centré sur la Somalie fédérale et les autorités soudanaises du général al-Burhan. La guerre civile soudanaise devient dès lors une pièce supplémentaire d’un affrontement géopolitique élargi.
L’élément déstabilisateur majeur demeure toutefois la rupture entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Alliés décisifs durant la guerre du Tigré, les deux régimes ont replongé dans une méfiance profonde. Addis-Abeba n’a jamais renoncé à son obsession d’un accès souverain à la mer Rouge, perdu lors de l’indépendance érythréenne en 1993. Asmara, de son côté, voit dans toute avancée éthiopienne vers le littoral une menace existentielle.
Le discours officiel évoque des « parts » ou des « droits » sur la mer Rouge, mais l’enjeu réel est stratégique : contrôle portuaire, bases navales, influence régionale. Une offensive éthiopienne contre l’Érythrée bouleverserait l’équilibre sécuritaire de toute la zone et pourrait entraîner une intervention indirecte de puissances extérieures.
C’est ici que l’hypothèse d’une coordination tacite entre Israël et l’Éthiopie prend sens.
Pour Tel-Aviv, sécuriser la rive africaine du sud de la mer Rouge constitue un impératif face aux Houthis, soutenus par l’Iran, qui dominent la rive yéménite. Une puissance alliée contrôlant durablement les ports africains — de Massawa à Berbera — offrirait un contrepoids stratégique sans nécessiter une présence israélienne directe politiquement coûteuse.
L’Éthiopie apparaît comme le candidat idéal : État central fort, armée nombreuse, tradition impériale, position géographique dominante. À cela s’ajoute une dimension symbolique rarement évoquée dans l’analyse géopolitique contemporaine mais profondément ancrée dans l’histoire : la revendication des souverains éthiopiens d’une descendance de la maison de David, via la tradition salomonienne. Ce récit, constitutif de l’identité impériale éthiopienne pendant des siècles, nourrit l’idée d’une proximité culturelle et religieuse ancienne avec Israël — au-delà des alliances conjoncturelles.
Dans cette perspective, la reconnaissance du Somaliland par Israël pourrait ne pas être un geste unilatéral improvisé, mais une manœuvre diplomatique calculée. En prenant sur lui le coût politique d’une décision contestée par la communauté internationale, Tel-Aviv ouvrirait la voie à Addis-Abeba tout en lui évitant d’apparaître comme le principal responsable d’une remise en cause des frontières africaines héritées de la décolonisation — principe fondamental de l’Union africaine.
Autrement dit, Israël assumerait le blâme, tandis que l’Éthiopie récolterait l’avantage stratégique : un accès maritime légitimé de facto, soutenu par un partenaire puissant et par les Émirats Arabes Unis.
Cette lecture éclaire également les craintes croissantes d’une guerre avec l’Érythrée. Si Addis-Abeba estimait bénéficier d’un feu vert implicite — ou du moins d’une neutralité bienveillante — de Tel-Aviv et d’Abou Dhabi, le calcul coût-bénéfice d’une opération militaire pourrait changer radicalement. L’Éthiopie obtiendrait enfin le débouché maritime qu’elle recherche depuis trois décennies ; ses alliés sécuriseraient la rive africaine du détroit face au Yémen ; et l’axe pro-émirati consoliderait sa domination régionale.
On assisterait alors à une forme de « répartition des rôles » : Israël concentré sur la menace au Levant et en mer, l’Éthiopie agissant comme puissance terrestre et territoriale en Afrique orientale, les Émirats fournissant financement, logistique et couverture diplomatique dans le monde arabe.
Une telle configuration transformerait la mer Rouge en espace de confrontation indirecte entre blocs — non pas une guerre mondiale ouverte, mais une mosaïque de conflits locaux interconnectés, chacun alimenté par des parrains extérieurs.
Reste une question centrale : jusqu’où cette stratégie peut-elle aller sans déclencher un embrasement incontrôlable ?
Car une invasion de l’Érythrée ne serait pas une opération de police. Le pays est fortement militarisé, aguerri par des décennies de guerre et capable de mobiliser massivement sa population. Djibouti, le Soudan, voire l’Égypte — très attentive à tout renforcement éthiopien — pourraient être entraînés dans la spirale. Les grandes puissances disposant de bases militaires dans la région seraient contraintes de réagir.
Au bout du compte, la Corne de l’Afrique pourrait devenir ce que les Balkans furent au début du XXᵉ siècle : un nœud de rivalités où un conflit local déclenche des dynamiques globales.
Si coordination il y a entre Israël et l’Éthiopie, elle témoigne d’une transformation profonde de la géopolitique contemporaine : les alliances ne se construisent plus seulement sur la proximité géographique, mais sur la convergence d’intérêts stratégiques face à des menaces transrégionales. La mer Rouge n’est plus une périphérie ; elle est un pivot.
Et dans ce grand jeu, il se pourrait que Tel-Aviv et Addis-Abeba parient sur une évidence historique autant que stratégique : pour contenir le chaos venu du Yémen et de l’arc iranien, mieux vaut une puissance amie solidement ancrée sur la rive africaine qu’une présence directe exposée.
Si tel est le calcul, alors la reconnaissance du Somaliland n’était peut-être pas un coup de théâtre diplomatique, mais l’ouverture d’un acte beaucoup plus vaste — celui d’une recomposition de la mer Rouge où l’Éthiopie redeviendrait, un demi-siècle après la chute de son empire, la grande puissance du Sud, gardienne d’un détroit dont dépend une part du destin économique mondial.
* Auteure de Eritrea’s Gold Rush. Western Mining Companies, Regional Wars, and Human Rights Abuses in Africa, Londres : Bloomsbury, 2025.
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