Il n’est pas un jour sans que les réseaux sociaux ne déversent leur lot de propos infamants contre les Juifs provenant de comptes localisés en Algérie ou identifiés comme binationaux franco-algériens. Le public francophone n’est pas au courant des propos tenus en dialecte algérien à l’attention d’un public plutôt jeune sur le territoire français et qui incitent systématiquement à la haine, voire au passage à l’acte violent. Depuis le 7 octobre 2023, cette rhétorique s’habille des atours de la cause palestinienne, mais il ne faut guère s’y tromper, cet antisionisme est de l’antisémitisme. De surcroît, l’extension du terme « sionistes » comme insulte pour attaquer les Kabyles révèle en fait un rapport complètement faussé à l’histoire des territoires algériens, à la judaïté et à la berbèrité. Alger ayant fait de la rente mémorielle contre la colonisation française le seul ciment de la nation, la reconnaissance de la colonisation arabo-musulmane de l’Afrique du Nord est perçue comme une menace existentielle.

Privée de son histoire, la jeunesse algérienne est à la merci du récit national livré par le gouvernement et en devient elle-même l’instrument.

Jamais vous ne lirez ce qui va suivre dans un manuel d’histoire algérien.

Avant l’islam : judaïsmes anciens et mondes berbères dans l’espace de l’actuelle Algérie

Lorsqu’est évoquée l’histoire religieuse de l’Algérie, le récit commence presque toujours avec l’islamisation du VIIᵉ siècle. Cette césure est si forte qu’elle donne l’impression d’un avant indistinct, d’où émerge éventuellement saint Augustin. Par ailleurs, la présence des Juifs en Algérie est bien souvent présentée comme le fruit de l’expulsion des Sépharades de la péninsule ibérique à la fin du 15ᵉ s., mais leur présence en Afrique du Nord est en fait presque bimillénaire.

En effet, l’espace correspondant à l’Algérie actuelle était un territoire traversé de traditions religieuses diverses : cultes berbères locaux (amazighs), christianismes africains… et aussi des formes anciennes de judaïsme complètement intriquées à la société berbère. Ces Juifs amazighs portent d’ailleurs le nom de Toshavim (« autochtones » en hébreu

Un judaïsme nord-africain enraciné dans l’Antiquité

Après la destruction du Second Temple de Jérusalem par les Romains en 70 de l’ère courante, les diasporas juives se renforcent dans tout l’Empire romain. Le bassin méditerranéen devient l’espace principal de cette dispersion, et l’Afrique du Nord en fait pleinement partie.

Des sources antiques et des indices archéologiques attestent de communautés juives dans les provinces romaines de Numidie et de Maurétanie césarienne. Les Juifs s’installent principalement dans les villes, au sein du tissu urbain romanisé, tout en conservant des réseaux propres, religieux et économiques. Le judaïsme nord-africain appartient alors à la même constellation que les judaïsmes d’Alexandrie, de Rome ou d’Asie mineure.

Mais ces communautés ne vivent pas en vase clos. L’Afrique du Nord romaine n’est pas seulement un espace latinisé ; elle est avant tout profondément amazighe. Les contacts entre populations juives urbaines et sociétés berbères rurales ou semi-nomades sont anciens. Ils passent par les échanges économiques, les marchés, les circulations de personnes et d’idées. Dans cet environnement, le judaïsme ne reste pas un simple corps étranger : il s’inscrit dans un paysage humain déjà complexe.

Berbérité et judaïsme : entre histoire documentée et mémoire médiévale

Le judaïsme antique est tellement présent que des Berbères convertis au christianisme tels que saint Cyprien, Augustin ou Tertullien ne cessent de débattre avec les Juifs, preuve de leur importance numérique et intellectuelle. Tertullien leur consacre même un traité entier Adversus Judaeos (« Contre les Juifs ») en 197 ap. J.-C. pour expliquer qu’il est temps de passer à la nouvelle Alliance ou nouvelle circoncision, c’est-à-dire le baptême. Mais les Pères de l’Église précités sont déjà les représentants d’un christianisme épiscopal, normé, qui va devenir le catholicisme. Il faut bien garder à l’esprit que durant les premiers siècles du christianisme, la limite avec le judaïsme ou les cultes locaux sont très fluctuantes. Le canon du Nouveau Testament ne va être fixé qu’en 325 au concile de Nicée. Avant cela, il existe toute une palette de mouvances judéo-chrétiennes dont la littérature apocryphe garde la trace.

Le christianisme va connaître une éclipse en Afrique du Nord. Devenu religion de l’Empire romain, il est directement lié au pouvoir et aux élites côtières. Il va dès lors disparaître dans ses formes officielles avec l’islamisation, mais des éléments subsistent sous forme syncrétique parmi les populations amazighes.

Le judaïsme a bien mieux tenu car il avait pénétré beaucoup plus avant à l’intérieur des terres, loin des centres urbains. La figure de Dihya, dite la Kahina, résistante amazighe à la conquête arabe au VIIᵉ siècle, illustre cette mémoire complexe. Certaines traditions la décrivent comme juive, d’autres comme chrétienne, d’autres encore comme attachée à des cultes locaux. Les historiens contemporains ne tranchent pas définitivement, mais un judaïsme berbérisé était tout à fait concevable dans l’imaginaire historique médiéval, comme en atteste Ibn Khaldoun au XIVᵉ s.

Le Sahara : un autre visage du judaïsme ancien

Quittons les villes et les grands ports du Nord pour le Sahara. Loin d’être un vide, le désert est, durant des siècles, un espace de circulation intense. Les routes caravanières relient la Méditerranée aux régions sahéliennes et subsahariennes. Or, les Juifs jouent souvent un rôle important dans les réseaux commerciaux à longue distance, grâce à leurs diasporas et à leurs compétences linguistiques et financières.

Des traditions et des récits médiévaux évoquent des groupes sahariens, nomades, associés à une origine juive, comme les Daggatounes. Ils sont décrits comme berbérophones, intégrés à la vie saharienne, parfois proches des Touaregs par le mode de vie. Ils demeurent mystérieux, car ils n’ont pas livré de tradition écrite. Dans les années 1850-60, le rabbin marocain Morderai Aby Serur est allé à leur rencontre. Son récit sera recueilli et publié en français par Charles de Foucault. Les Daggatounes étaient déjà largement islamisés et il semble avoir disparu comme groupe distinct par assimilation.

Le Touat : carrefour juif oasien

Un exemple plus concret de judaïsme saharien est celui des oasis du Touat, dans le sud-ouest de l’Algérie actuelle. Au Moyen Âge, cette région est un carrefour majeur du commerce transsaharien. Des communautés juives y sont attestées, par de nombreux textes et vestiges archéologiques.

Les Juifs du Touat ne sont pas de simples voyageurs : ils sont installés, organisés en communautés, avec leurs institutions religieuses. Ils incarnent un judaïsme saharien structuré, enraciné dans l’économie du désert. Leur histoire montre que le judaïsme en Afrique du Nord pouvait se développer loin des grandes métropoles méditerranéennes.

En 1492, alors que les catholiques reconquièrent la péninsule arabique et caressent l’idée d’envahir l’Afrique du Nord, le royaume zianide de Tlemcen est pris de fièvre apocalyptique alimentée par le prédicateur Abdelkrim al-Maghili. Selon lui, la seule présence au monde des Juifs du Touat, le fait qu’ils aient des synagogues, qu’ils boivent du vin et surtout qu’ils possèdent un statut d’autonomie, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas soumis à la dhimma, justifie de les massacrer. Il part donc vers le sud avec une foule de fanatisés. C’en est fini du « royaume juif du Touat ». Parmi les survivants, certains se convertiront, rejoindront les mellahs (ghettos) des villes du nord, mais un groupe refusant de se soumettre à la dhimmagagnera la Kabylie.

Le royaume de Koukou

Sur les contreforts du Djurdjura vivaient des communautés de Toshavim, peu nombreuses, mais présentes comme résidents, insérées dans l’économie locale. Ce sont les Juifs de Koukou. L’un des massifs remarquables du secteur se nomme d’ailleurs la Main du Juif (Afus n Udayen). La prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510 bouleverse l’équilibre politique de la région. La chute de la ville provoque le déplacement de notables, de savants et de chefs locaux vers l’intérieur montagneux, notamment vers le massif du Djurdjura, espace difficile d’accès et traditionnel refuge des autonomies berbères. Parmi ces figures se trouve Sid-Hmed U-Lqadi, membre d’une lignée savante et politique, qui fonde alors le royaume de Koukou avec les Toshavim locaux qui avaient intégré les Juifs du Touat. Le royaume de Koukou et le royaume des Aït Abbès forment deux entités kabyles qui resteront indépendantes jusqu’à la colonisation française.

L’expulsion de Sefarad

À la fin du Moyen Âge, l’histoire juive des territoires correspondant à l’Algérie actuelle entre dans une phase de transformation décisive. Des communautés existaient déjà depuis des siècles dans plusieurs villes d’Afrique du Nord, héritières d’implantations antiques et médiévales. Mais un événement extérieur bouleverse profondément cet équilibre : l’expulsion des Juifs sépharades va modifier durablement la physionomie religieuse, culturelle et sociale du judaïsme maghrébin.

Chassés de la péninsule ibérique (Sefarad en hébreu médiéval), Espagne en 1492, puis Portugal en 1497, des milliers de Juifs trouvent refuge dans l’Empire ottoman et notamment en Afrique du Nord. Les villes de Tlemcen, d’Oran, d’Alger et de Constantine deviennent des pôles d’accueil importants. Ces nouveaux arrivants apportent avec eux une culture judéo-espagnole raffinée, un haut niveau d’érudition rabbinique, des traditions liturgiques spécifiques, ainsi que la langue judéo-espagnole, le ladino.

Dans ces villes, les Sépharades rencontrent alors les Toshavim. Ces derniers parlaient l’arabe ou des langues amazighes et suivaient des rites et des usages parfois différents. La coexistence entre les deux groupes n’est pas toujours simple. Les Sépharades, souvent mieux formés dans les sciences religieuses et bénéficiant d’un prestige culturel lié à l’Espagne médiévale, prennent progressivement une place importante dans la direction spirituelle et intellectuelle des communautés. Avec le temps, cependant, les différences s’estompent et les deux composantes fusionnent en un judaïsme maghrébin largement marqué par l’héritage sépharade.

Sur le plan politique, ces communautés vivent sous domination musulmane. À partir du XVIᵉ siècle, une grande partie de l’Algérie actuelle passe sous la souveraineté de la régence ottomane d’Alger. Les Juifs, comme les chrétiens, y relèvent du statut de dhimmis : ils sont protégés en tant que « gens du Livre », mais sont soumis à des impôts spécifiques et à certaines restrictions sociales. Ils ne constituent pas une population en marge, mais une minorité intégrée à la société urbaine, organisée autour de ses propres institutions : synagogues, tribunaux rabbiniques, œuvres de charité, écoles religieuses.

Alger, capitale de la régence, devient un centre majeur de cette vie juive. Ville portuaire active, elle est tournée vers la Méditerranée. Les Juifs y jouent un rôle dans le commerce maritime, les échanges avec l’Europe, la fourniture de produits artisanaux et parfois dans des fonctions d’intermédiaires entre autorités locales et représentants étrangers. Leur connaissance des langues et des circuits commerciaux en fait des acteurs utiles dans un monde méditerranéen instable, marqué par les rivalités entre puissances.

Oran connaît une histoire plus mouvementée. Occupée par les Espagnols à plusieurs reprises entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, la ville voit sa population juive soumise aux fluctuations politiques. Selon la domination en place, les Juifs peuvent être tolérés, expulsés ou contraints à se déplacer vers d’autres centres. Malgré ces aléas, Oran reste un pôle juif important, notamment grâce à son activité commerciale.

Tlemcen, ancienne capitale intellectuelle du Maghreb occidental, abrite une tradition rabbinique notable. L’arrivée des Sépharades y renforce un milieu déjà cultivé. La ville conserve longtemps un rayonnement religieux, avec des rabbins et des érudits qui participent aux échanges intellectuels du monde juif méditerranéen. Constantinople, dans l’Est, constitue un autre grand foyer. Sa population juive est fortement urbanisée, insérée dans le commerce local et régional. Les Juifs y vivent dans des quartiers spécifiques, mais intégrés à la vie économique et sociale de la cité.

Du XVIIᵉ au XVIIIᵉ siècle, les communautés juives connaissent des périodes de prospérité relative, alternant avec des crises liées aux tensions politiques, aux difficultés économiques ou aux conflits. Leur situation dépend étroitement de la stabilité de la régence d’Alger et des relations avec les puissances européennes. Malgré ces aléas, une continuité communautaire se maintient. Les Juifs demeurent une minorité urbaine reconnue, organisée, et dotée de ses propres structures.

À la veille de la colonisation française, en 1830, le judaïsme de la régence d’Alger présente donc un visage bien défini. Il est majoritairement urbain, fortement marqué par l’héritage sépharade, inséré dans les sociétés maghrébines musulmanes, et relié au monde juif méditerranéen. Les Juifs ne constituent ni une élite dominante ni un groupe isolé ; ils occupent une position intermédiaire, essentielle dans certains secteurs économiques, mais juridiquement et socialement minoritaires.

La Kabylie, dernier foyer des toshavim libres

Dans les territoires qui seront annexés par la France pour former l’Algérie, les Toshavim ne se sont maintenus que loin des côtes, marginalement dans le Sahara, mais surtout dans les montagnes kabyles. Dans les royaumes de Koukou et des Aït Abbès, c’est le droit coutumier kabyle qui s’applique et non le droit islamique. On n’y distingue pas la religion, donc le statut de dhimmi n’existe pas. Les Toshavim, les « autochtones », seront justement comptabilisés parmi les indigènes lors de la promulgation du décret Crémieux qui octroiera la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie en 1870.

Depuis l’indépendance de l’Algérie, l’histoire des Toshavim et leur existence même est un non-dit car elle renvoie à l’antiquité des Berbères. Ils sont l’abeille dans l’ambre, vestige d’un temps où l’Afrique du Nord berbère était largement judaïsée, avant l’arabisation. Ici, le paradigme colonisé/colonisateur s’inverse et cette vérité historique est devenue inaudible dans l’Algérie postindépendance où la constitution de 1965 (et toutes celles à suivre) stipule que le pays est arabe et l’islam la religion de l’État. Effrayés, menacés, les Juifs d’Algérie sont partis et le processus d’effacement a commencé. Nulle trace physique ou mémorielle ne doit subsister ou alors on les fait passer pour des immigrés récents, des pieds-noirs, des Français. Admettre une présence juive antique, ce serait admettre la colonisation des Amazighs par les Arabes. À l’heure où le régime algérien réclame réparation à la France pour la colonisation, les Amazighs et les Juifs pourraient légitimement se retourner contre Alger.

Il n’est dès lors guère étonnant que l’antisémitisme et le racisme antikabyle soient institutionnalisés et complètement désinhibés en Algérie et dans la diaspora.

Les Juifs ne sont plus les bienvenus : François Zimmeray et Haim Korsia :

Les Juifs d’Algérie ont presque tous quitté l’Algérie après l’indépendance en 1962. Il n’y a pas eu de décret officiel, mais chacun sait que sa sécurité ne peut plus être assurée dans le pays. Des affaires récentes montrent bien que les Juifs ne peuvent simplement plus fouler le sol algérien.

Après l’arrestation de Boualem Sansal à Alger le 16 novembre 2024, l’agence de presse officielle algérienne (APS) a publié une dépêche qui n’est plus accessible sur leur site et qui qualifie la France de « Macronito-sioniste » qui « n’a toujours pas déclaré au monde si elle a la souveraineté nécessaire de pouvoir arrêter Benjamin Netanyahu ». Dans un pays où même le système éducatif ne fait aucune distinction entre les termes « sioniste » et « juif », le soubassement antisémite est limpide dans cette dépêche qui utilise aussi des éléments de langage comme « lobby haineux », « leur ami génocidaire Netanyahu » ou encore « le naturalisé par décret, Eric Zemmour ».

L’écrivain avait choisi l’avocat français François Zimeray pour assurer sa défense, mais ce dernier n’a jamais obtenu de visa. Des pressions ont été exercées pour « encourager » Sansal à prendre un avocat non juif. L’affaire dépasse ainsi la seule situation individuelle pour poser la question de l’accès effectif à la défense dans les affaires sensibles et de la manière dont des considérations identitaires ou politiques peuvent interférer avec des garanties juridiques de base.

Quelques mois auparavant, c’est Haïm Korsia, grand rabbin de France, qui a raté son rendez-vous avec l’Algérie. Ayant des racines à Oran et Tlemcen, Haïm Korsia a exprimé à plusieurs reprises sa volonté de se rendre en Algérie pour visiter des lieux de mémoire juive, notamment les cimetières juifs et les tombes d’ancêtres, ainsi que pour engager un dialogue sur la préservation de ces sites. Le voyage était prévu en 2022. Il devait intégrer la délégation accompagnant Emmanuel Macron, mais sa venue fut annulée. Raison officielle : test positif au covid-19.

Le rabbin cherchait des appuis institutionnels pour préserver le patrimoine historique juif dont il déplorait le délabrement. Le sort réservé à la synagogue de Bab el-Oued indique que de tels soutiens sont chimériques.

Le patrimoine juif détruit, une présence effacée

La synagogue Chaloum Lebhar, érigée en 1894 dans le quartier populaire de Bab El Oued à Alger, a disparu le 11 octobre 2025 sous les pelleteuses des autorités locales, suscitant une émotion internationale. Construite sur un terrain offert à la communauté juive par Chaloum Lebhar, qui lui a donné son nom, cette maison de culte pouvait accueillir jusqu’à 500 fidèles et représentait l’un des derniers lieux de mémoire visibles de la communauté juive d’Alger, l’une des plus nombreuses d’Afrique du Nord. Laissé à l’abandon après 1962, il fut laissé à l’abandon malgré des tentatives de descendants de Juifs algériens pour classer l’édifice comme patrimoine historique. Ces démarches, soutenues diplomatiquement, n’ont pas empêché la destruction de la synagogue. En l’absence de communauté encore présente, elle était l’un des derniers supports concrets d’une mémoire algérienne plurielle.

Le bouclage des éditions Frantz Fanon

La mémoire et son écriture sont à présent même criminalisées. Les éditions Frantz Fanon, maison indépendante installée à Alger et connue pour publier des essais critiques, des travaux historiques et des textes engagés, ont publié en 2023 l’ouvrage de Hédia Bensahli intitulé fort pertinemment L’Algérie juive, l’autre que je connais si peu, présenté comme un travail de mémoire et de restitution historique sur la vie juive avant 1962. Le livre a suscité des réactions hostiles, accusant l’auteure et son éditeur de remettre en cause le récit dominant centré sur la guerre d’indépendance et l’identité arabo-musulmane.

La maison d’édition a ensuite fait face à des pressions administratives et politiques : difficultés de diffusion, obstacles bureaucratiques, surveillance accrue, et climat défavorable rendant l’activité éditoriale difficile, jusqu’à sa fermeture. Son directeur, Amar Ingrachen, est actuellement sous contrôle judiciaire.

Au-delà du cas précis, cette histoire est surtout le symptôme d’une difficulté plus large : publier sur certaines strates de l’histoire algérienne, notamment juive, berbère ou liées aux pluralités religieuses (les chrétiens de Kabylie), est impossible actuellement en Algérie car ces thèmes touchent aux fondements symboliques du récit national.

Haine en ligne

Les réseaux sociaux ont aujourd’hui largement débordé les espaces de réflexion traditionnels (édition, presse). Il devient donc urgent de suivre ce qui s’y diffuse, malgré le barrage linguistique, de nombreux messages antisémites étant exprimés en dialecte algérien.

« Ouvrez les frontières. « On niquera les Juifs », il s’agit de la traduction d’un slogan que même certains militants du Hamas à Gaza hésiteraient à reprendre, et qui a été entonné à Paris le 8 avril 2025 à la sortie de la station de métro Barbès-Rochechouart par une foule composée de clandestins algériens en marge d’une manifestation pro-Palestine dans l’indifférence médiatique la plus totale et en face de policiers n’ayant pas réagi vu que c’était dans un dialecte qu’ils ne maîtrisent pas.

Il s’agit pourtant d’une dérive assez grave, car on assiste à l’importation d’un antisémitisme décomplexé depuis l’Algérie, où le « Juif » dit aussi « sioniste » est désigné comme à l’origine de tous les maux et de tous les complots et où la haine du Juif commence à l’école. Une vidéo devenue virale pendant la Coupe d’Afrique 2025 au Maroc montre cette face cachée du système éducatif algérien : on voit une enseignante qui a elle-même filmé la scène et l’a postée sur sa page Facebook poser une question à des élèves sur la raison qui les pousse à ne pas supporter l’équipe marocaine avant qu’un élève lui réponde « Ce sont des juifs, ils méritent la défaite » sans aucune réaction de l’enseignante qui esquisse un sourire.

Il est important de comprendre qu’en Algérie la source du complotisme est institutionnelle, et il suffit encore une fois de lire les dépêches de l’agence de presse officielle algérienne pour le constater. Ainsi celle du 25 novembre 2025 où l’on peut lire : « Le Maroc avait accepté de comploter avec l’entité sioniste contre les pays arabes ». Une haine peut en cacher une autre dans les institutions algériennes, et l’une de ces formes de haine qui se cache derrière l’antisémitisme institutionnel et la haine des Marocains, notamment depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre Israël et le Maroc.

Pour revenir au slogan repris à Paris « Ouvrez les frontières. On niquera les Juifs » qui a muté dernièrement vers « on niquera les Marocains et les Juifs », et qui a été repris à Lyonen janvier 2026, il trouve son origine dans les stades algériens d’abord repris par des ultras des clubs algérois, notamment l’USM Alger après l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas et qui a été très largement saluée au sein de la société algérienne, mais aussi des Algériens de France ; le rêve des jeunes Algériens qui trouvent dans les stades le seul moyen de s’exprimer est de venir en Europe et principalement en France, car, même s’agissant du soutien à la Palestine, le régime n’autorise pas les marches de solidarité par peur d’un dévoiement des slogans pro-Palestine vers des slogans visant le régime algérien. Il n’est pas étonnant que les slogans antisémites repris par les supporters algériens après le massacre du 7 octobre se retrouvent aujourd’hui en France.

Les Kabyles sont les nouveaux juifs.

Derrière l’antisémitisme institutionnel en Algérie, il y a aussi la Kabylie qui est visée par des discours anti-kabyles ou parfois, par association complotiste, avec Israël ou le Makhzen (monarchie marocaine) ; l’irrédentisme de cette région, qui n’a cessé de lutter contre la dictature, mais aussi son vivre-ensemble ancestral, ont toujours fait qu’elle a été visée par des discours haineux, mais aussi par une répression meurtrière, comme ce fut le cas lors du Printemps noir en 2001, où 128 jeunes kabyles ont perdu la vie.

Le déclenchement du Hirak le 22 février 2019, mouvement de contestation qui a provoqué la chute d’Abdelaziz Bouteflika, a vu les soutiens du pouvoir viser la Kabylie avec des discours racistes autour d’un projet dénommé « zéro Kabyle » et avec l’aval des autorités. Le porte-voix était une députée à l’Assemblée nationale algérienne du nom de Naima Salhi ; on l’entend, dans l’une de ses nombreuses vidéos, dire : « Tout le monde doit faire attention à ce danger… à cette colonisation zouave », en montrant une vidéo d’une marche en Kabylie, avant d’ajouter : « Regardez, le drapeau zouave est prédominant ».

Le terme « Zouave », utilisé pour désigner les Kabyles comme des traîtres à la nation, a pris une telle ampleur qu’il est passé plusieurs fois sur la télévision publique algérienne, avant que l’idée de la députée Naima Salhi ne soit reprise par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, qui a annoncé, le mercredi 19 juin 2019, que seul le drapeau algérien serait toléré dans les manifestations du Hirak. Les forces de sécurité ont alors commencé à interpeller toute personne qui brandissait le drapeau berbère lors des marches du vendredi, notamment à Alger, ce qui était difficilement applicable en Kabylie. « Zouave », utilisé pour viser le Kabyle, est devenu l’équivalent de « sioniste » pour viser le « Juif ».

Et il y a une association ancienne. « Zouave » est la francisation de Zwâwa ou Igawawen en kabyle désignant une confédération de tribus du Djurdjura qui fournissait dès le 16ᵉ s. des mercenaires très redoutés. Après la prise d’Alger, le général Clauzel crée officiellement le corps des zouaves le 1ᵉʳ octobre 1830 avec une proportion notable de Zwâwa, mais le 8 septembre 1841, une ordonnance restreint le recrutement aux Européens et surtout aux Juifs (alors qu’ils ne sont pas encore citoyens français). Ces derniers formeront entre 20 et 25 % des effectifs. Le terme est resté dans l’inconscient collectif algérien pour désigner la duplicité.

Après des incendies en Kabylie déclarés comme criminels par le régime algérien, un communiqué du 18 août 2021 de la présidence algérienne parle du « MAK qui reçoit le soutien et l’aide de parties étrangères, en tête desquelles le Maroc et l’entité sioniste » et ordonne l’éradication du mouvement. La stratégie de diabolisation est claire : le régime déclare le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie comme mouvement terroriste en l’associant au Maroc et à Israël, afin d’isoler cette région qui était alors le dernier bastion de résistance, avec des marches hebdomadaires du Hirak et un mouvement indépendantiste, le MAK, de plus en plus actif.

Depuis l’été 2021, la stratégie du régime algérien pour diaboliser la Kabylie est la même : l’associer, à travers le MAK, à Israël en parlant d’« entité sioniste ». Dans l’imaginaire collectif algérien, cela est souvent perçu comme l’existence d’un « complot juif » contre l’Algérie, utilisant les Kabyles ; l’agence de presse officielle algérienne titre ainsi, dans sa dépêche du 2 décembre 2025, « Défections en série au sein de l’organisation terroriste « MAK » instrumentalisée par des cercles hostiles à l’Algérie », avant de parler de « complots ourdis par des cercles marocains et sionistes afin d’influencer les décisions souveraines de l’Algérie ».

Sur les réseaux sociaux, les Kabyles s’exprimant de manière critique face à la politique algérienne sont systématiquement appelés « sionistes » avec une intention infamante.

Sociologiquement, il est intéressant de constater que depuis le départ des Juifs d’Algérie dans les années 60, le bouc émissaire est devenu le Kabyle qui doit à son tour disparaître, parce qu’il est le grain de sable dans la mécanique d’arabisation et d’islamisation du pays, la mémoire amazighe vivante, le pluralisme, qui contredit le récit national monolithique forgé après 1962.

 

Charlotte Touati, chercheuse affiliée à l’université de Lausanne, faculté de théologie et de sciences des religions

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