On peut, sans hésitation, classer le Concours Chopin, dont la XIXe édition s’est terminée le 23
octobre dernier, parmi les quatre plus grands concours de piano du monde avec Tchaïkovski, Van
Cliburn et Reine Elisabeth. Ni le Concours Reine Elisabeth, ni le Concours Van Cliburn n’ont de
dimension politique. En revanche, le Concours Chopin et le Concours Tchaïkovski sont de ce point de
vue nettement plus… chargés. Ainsi, le Concours Tchaïkovski, créé en 1958, pour servir de vitrine à
l’Union Soviétique, tout comme le Spoutnik lancé dans l’espace peu de temps avant, est, dans son
projet même, un objet politique. Dès la première édition du Concours, il est même d’ailleurs un
problème politique puisque le jury du concours, constatant que le premier prix pouvait être attribué
à un… américain, Van Cliburn, en a référé à Khrouchtchev en personne qui aurait répondu : « Est-il le
meilleur ? Si c’est le cas, donnez-lui le prix ! ». Ce qui fut fait.

Le Concours Chopin est, de son côté, un enfant de la Polonia Restituta d’après 1918. Créé en 1927,
sur le modèle des compétitions sportives, par deux membres de la Société de musique de Varsovie,
le pianiste Jerzy Zurawlew (1886-1980) et l’industriel Henryk Rewkiewicz (1888-1955), il se fixe alors
comme but de changer l’image d’un Chopin compositeur de salon pour jeunes filles bien élevées et
un peu sentimentales tout en fixant des standards spécifiquement polonais d’interprétation d’où,
longtemps, la présence massive des polonais dans les jurys des concours successifs. Jerzy Zurawlew
(1886-1980), né à Rostov-sur-le-Don, était un aristocrate russo-polonais. Il se réclamait de la tradition
chopinienne puisqu’il avait été élève du grand Alexander Michalowski, lui-même élève de Karol
Mikuli, le grand élève de Chopin. La création du Concours, dans le contexte de la renaissance de
l’Etat polonais fait partie, durant l’entre-deux-guerres, d’un ensemble plus vaste d’actions en
relations avec chopin mais à but politique dans lequel il faut compter l’achat de la maison natale de
Chopin à Zelazowa-Wola en 1928, l’acquisition, entre autre, de divers manuscrits, partitions
autographes, lettres de Chopin contenus dans les caves de l’éditeur allemand Breitkopf&Härtel, la
création d’un premier Institut Chopin en 1934 en réalité plutôt une association qui avait en charge
tout ce qui était lié à Chopin, musée, concours, politique d’achat, l’ensemble des acquisitions, objets,
manuscrits, lieux, étant en revanche la propriété de l’Etat polonais. Ce premier Institut Chopin existe
encore aujourd’hui sous le nom de Société Chopin ou TiFC.

L’histoire du Concours Chopin est assez complexe, à l’image de la dramatique histoire de la Pologne 1 .
La première session (1927) a été l’œuvre du tandem Zurawlew-Rewkiewicz. Zurawlew en assurait la
responsabilité musicale tandis que Rewkiewicz, propriétaire d’une importante usine d’allumettes,
garantissait la solidité financière de l’entreprise. La Société de musique de Varsovie prit en charge les
deux sessions suivantes (1932-1937), conjointement avec les deux créateurs, de toute façon
membres de la Société. Après la Deuxième guerre mondiale, Zurawlew et Rewkiewicz, appartenant à
la noblesse et ayant, en plus, dans le cas de Rewkiewkcz, le tort d’être riches, furent dessaisis de la
gestion du Concours qui passa alors sous l’autorité du Ministère de la Culture et des Arts. C’est un
autre pianiste, Zbigniew Drzewiecki, mais élève, comme Paderewski d’ailleurs, de Leschetizki qui en
assura la direction, aidé de membres de TiFC. Les sessions de 1960 à 2005 retournèrent sous la
direction de TiFC et, depuis 2010, c’est le NIFC, organisme d’état créé en 2001, qui en a la charge.
Depuis 1927, à chaque session du concours, le monde entier se tourne vers la Pologne et converge
vers Varsovie.

Les enregistrements dont nous disposons de Jerzy Zurawlew tout comme ceux des lauréats des trois
premiers concours qui furent les seules sessions sous l’autorité directe de Jerzy Zurawlew révèlent
une conception de l’interprétation de la musique de Chopin conforme au projet de Zurawlew : jeu

puissant, admirablement construit, sans aucun alanguissement, ni sentimentalisme. Sous les doigts
de Lev Oborine (1927), Alexandre Uninsky (1932) 2 et Yakov Zak (1937) Chopin a quelque chose de la
puissance de la « Marche des chevaliers » de Roméo et Juliette de Prokofiev, de la logique de Bach et
des grandioses architectures de Beethoven ou Brahms. C’était le but. Montrer que Chopin était l’égal
des plus grands. Certes, il reste toujours profondément poétique et mélodique, infiniment civilisé,
mais se retrouve débarrassé de tous les pseudos maniérismes de la mauvaise esthétique de salon.
On pourrait en dire autant des autres concurrents récompensés de la première session (Stanislaw
Szpinalski, Roza Etkin et Grigory Ginsburg), de la deuxième, comme le fantastique 2 e prix, Imre Ungar,
et de la troisième (Rosa Tamarkina, Witold Malcuzynski). Le peu d’enregistrements qui nous reste de
Roza Etkin, disparue tragiquement lors de la destruction de Varsovie en 1945, montrent un jeu
extrêmement puissant, passionné (par exemple Etudes op. 8 n° 2 et 12 de Scriabine), avec des basses
amples et sonores, un rubato très sobre et une conduite du discours toujours fermement articulée
(Chopin, Nocturne op. 15 n°2). Force est de constater que Jerzy Zurawlew en fixant, par les moyens
d’un concours, les standards d’interprétation qui étaient les siens non seulement renouvelait l’image
de Chopin mais construisait l’image sonore du musicien iconique d’une grande nation qui renaissait
de ses cendres après avoir été partagée entre trois empires. En ce sens, Jerzy Zurawlew s’est révélé
être un très grand politique.

Le Concours Chopin est, de par sa nature même, une institution performative, productrice de normes
qu’il a pour fonction de construire et garantir. Les standards d’interprétation chopiniens ont-ils
beaucoup bougé depuis 1927 ? Tout le monde constate une asiatisation massive des lauréats et une
diminution du nombre des musiciens polonais dans les jurys. La question de l’identité chopino-
polonaise du Concours, au sens esthétique évidemment, est un débat récurrent, surtout depuis
l’arrivée massive des concurrents asiatiques. Il ne faut pas oublier que le projet de départ du tandem
Zurawlew-Rewckiewicz était politiquement bien plus intelligent que celui d’un nationalisme étroit.
Les deux appartenaient de toute façon à des familles aristocratiques assez trans-frontalières.
Zurawlew était, nous l’avons dit, à moitié russe, et Rewkiewicz, polonais et biélorusse, si tant est que
ces distingos aient eu un sens à ce moment-là. De plus, Chopin était lui-même de père français. Leur
raisonnement était plutôt de prouver, par la fixation des standards adéquats, que Chopin était l’égal
des plus grands et que s’il était l’égal des plus grands et avait pu, étant l’égal des plus grands,
magnifier à ce point la Pologne, entre-autre dans ses Polonaises et ses Mazurkas, alors il devenait
celui qui symbolisait, au plus haut point, la nation polonaise tout juste ressuscitée. De ce point de
vue, on observe de sessions en sessions une étonnante continuité qui pourtant n’a rien
d’académique ou de figée. Martha Argerich n’est finalement pas si loin que ça du jeu passionnel et
en même temps très construit de Roza Etkin (3 e prix, 1927), Maurizio Pollini, de celui peut être plus
formaliste, plus rationnel d’Alexander Uninsky (1 er prix,1932), David Khrikuli, le candidat géorgien un
peu malchanceux de 2025 du côté de Lev Oborine. De plus, ne l’oublions pas, la grande tradition
d’interprétation chopinienne a été marquée, hors des lauréats du Concours Chopin, en premier lieu
par Artur Rubinstein, sans oublier parmi d’autres Clara Haskil, mémorable 2 e Concerto, ou Dinu
Lipatti, mémorables enregistrements des Valses ou de la 3 e Sonate, que les jurys successifs du
Concours ont toujours su intégrer dans leurs critères de jugements. Eric Lu (5 e prix, 2015 et 1 er prix,
2025) ne serait-il pas à situer de ce côté-là ? De ce point de vue, on ne peut pas dire que l’afflux de
candidats asiatiques ait eu des conséquences esthétiques majeures, au moins si l’on se réfère au
projet de départ des fondateurs du Concours. Adossé à une politique de communication
extrêmement dynamique, il est un des atouts majeurs du rayonnement culturel de la Pologne

1 Sur l’histoire du Concours Chopin, on peut mentionner, entre-autre, la publication récente de l’ouvrage
coordonné par Ada Arendt-Marcin Bogucki-Pawel Majewski, The Chopin Games. History of the International
Fryderyk Chopin Piano Competition in 1927-2015, Varsovie, Wydawnictwa Uniwersytetu Warszawskiego, 2021.
2 Merci à mon si cher et si érudit ami Frédéric Gaussin de m’avoir rappelé qu’Alexander Uninsky avait été élève
de Lazare-Lévy et était donc de formation française.

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