Variations mondaines I : The Gilded Age et Les titans du capitalisme américain
Dans le contexte confus qui est le nôtre en ce moment,pourquoi ne pas relire un livre déjà ancien mais qui n’a rien perdu de son actualité : Les titans du capitalisme américain de Guillaume de Bertier de Sauvigny ? Descendant direct de Louis Benigne de Bertier de Sauvigny, le malheureux intendant de la généralité de Paris massacré par les révolutionnaires le 22 juillet 1789, Guillaume de Bertier de Sauvigny était un historien extrêmement solide et érudit. Il est bien sûr essentiellement connu pour ses travaux, indémodables, sur la Restauration qu’il connaissait et aura comprise mieux que personne. Sa contribution à la monumentale Histoire de Paris tout comme sa synthèse éditée pour la première fois chez Flammarion et mainte fois rééditée sont restés des classiques et ont traversé l’épreuve du temps. Comment oublier aussi son Chateaubriand homme d’état et sa monumentale biographie de Metternich tout commed’ailleurs l’ensemble de ses travaux sur Metternich ou encore sur la Sainte Alliance ? On l’oublie parfois mais, ayant enseigné longtemps outre-Atlantique, il était aussi un remarquable connaisseur des Etats-Unis et des relations franco-américaines. C’est ainsi que, jamais à court d’idées, il avait écrit deux ouvrages tout à fait passionnants : La Révolution de 1848 vue par les Américains et La France et les Français vus par les voyageurs américains (1814-1848).
En dix-huit chapitres qui sont autant de portraits, Guillaume de Bertier de Sauvigny nous fait voyager dans l’Amérique de ceux qu’on a appelé parfois les robber barons, les barons voleurs, Johann-Jacob Astor, Cornelius Vanderbilt dit le Commodore, Jay Gould qu’on surnomma à son époque le « Méphistophélès de Wall Street », Henry Joy Heinz, Andrew Carnegie, Henry Clay Frick, John Davison Rockefeller ou encore John Pierpont Morgan, le roi des rois, ces fameux Titans du capitalisme américain, les bien nommés, qui à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ont fait la grandeur et l’éclat du Gilded Age américain. Comme le souligne Guillaume de Bertier de Sauvigny dans son introduction : « Dans quel pays trouverait-on utile et rentable de publier des douzaines de livres sous des titres comme celui-ci : Wealth and Biography of the Wealthy Citizens of New York (1881) ? La richesse, dans la civilisation américaine, n’est pas un attribut qu’il faudrait occulter ou se faire pardonner ; c’est le titre essentiel de distinction sociale, comme le sont en Europe la naissance, la gloire militaire, littéraire, scientifique, artistique ; le pouvoir politique lui-même est subordonné, car, en régime démocratique il est transitoire, alors que l’argent est permanent ». Un peu plus loin, avec beaucoup de finesse, toujours dans cette même introduction, Guillaume de Bertier de Sauvigny remarque qu’« il est bien suggestif que soient aujourd’hui ignorés, même des Américains, la plupart des présidents qui se sont succédés à la Maison Blanche. Qui a seulement entendu citer des noms comme ceux de Van Buren, Harrison, Fillmore, Pierce, Georges, etc. ? Tandis que ceux des Vanderbilt, des Carnegie, des Rockefeller, des Mellon, et autres, se perpétuent dans les grandes réalisations et institutions dues à leur initiatives » (p. 14-15).
Les titans du capitalisme américain a été publié en 1992. Bien évidemment, en trente ans, la recherche a progressé, évolué. Un lecteur accoutumé à la méthodologie et à la langue des sciences humaines pourra trouver ces portraits, écrits dans une langue merveilleuse, trop classiques. Pourtant, l’ouvrage de Guillaume de Bertier de Sauvigny reste, par bien des côtés, unique, en raison du regard de son auteur. En dehors de John Pierpont Morgan qui est un héritier, tous les personnages évoqués dans le livre sont partis de rien et Guillaume de Bertier de Sauvigny, descendant de son côté d’une grande dynastie de la noblesse parlementaire française est fasciné par le savoir-faire, l’ingéniosité, l’imagination, le culot, l’absence de scrupule aussi, de ces flamboyants parvenus. Il y a une dimension balzacienne dans tous ces portraits, ce qui n’a rien d’étonnant. L’autre apport, encore plus irremplaçable, selon nous, du regard de Guillaume de Bertier de Sauvigny réside dans l’évocation très subtile de l’influence de la religion dans le comportement humain. Claude Fohlen, qui a écrit la préface du livre, qualifie le travail de l’auteur de La Révolution de 1848 vue par les Américains et de La France et les Français vus par les voyageurs américains (1814-1848) d’« approche humaine de l’histoire économique » (p. 12). C’est tout à fait ça. En dehors de Meyer Guggenheim et d’Etienne (Stephen) Girard, toutes ces grandes figures du capitalisme américain du XIXe siècle sont d’origine protestante. Peut-on même considérer Etienne (Stephen) Girard comme catholique ? Certes, il avait été baptisé catholique. Pourtant, n’ayant jamais fait mystère de son athéisme dans cette Amérique si religieuse, Stephen Girard était en réalité bien plus proche de l’irréligion des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle français et de l’athéisme revendiqué d’un Helvetius que du catholicisme proprement dit. Là encore, on voit Guillaume de Bertier de Sauvigny qui était, lui, profondément catholique et même prêtre et eudiste, fasciné par une radicale étrangeté protestante notamment en ce qui concerne le rapport à l’argent, au travail, à l’épargne etc. Il y a du Max Weber dans ce livre. John Davison Rockefeller et son austérité légendaire, Johann-Jacob Astor et sa lésinerie, « son audace et sa ténacité d[e] grand rapace » (p. 49), Henry John Heinz et son paternalisme, Andrew Carnegie et sa philanthropie, sont autant d’illustrations interrogatrices, en même temps empathiques, avec un je ne sais quoi de La Bruyère et des grands moralistes français, du propos fondamental de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
Sur le plan chronologique, les dix-neuf chapitres du livre proposent un dégradé allant d’Etienne (Stephen) Girard né à Bordeaux en 1750 à James Buchanan Duke né en Caroline du nord en 1856. Cette galerie, qui n’est pas sans rappeler la suite de portraits de familles d’un château européen, montre combien les élites des Etats-Unis sont une ploutocratie, une aristocratie de l’argent, intégrant, méthodiquement, générations après générations, les plus riches. On remarque toutefois dans le livre un net déséquilibre en faveur des « Titans » nés entre 1831, Georges Mortimer Pullmann, et 1856, James Buchanan Duke, soit douze chapitres sur les dix-neuf du livre. Cela illustre parfaitement l’importance des entrepreneurs, financiers, du Gilded Age. Le dégradé des générations n’exclut pas pour autant des moments de plus forte concentration qui en viennent presque à définir, à l’intérieur de ce dégradé, de véritables strates. Pour cette raison, on peut analyser l’histoire des élites américaines certessous la forme d’une intégration régulière de personnalités nouvelles mais aussi comme un empilement de couches, de strates, successives. Cet empilement et ces strates sont à mettre en relation, même si nous ne le développerons pas, avec une « diversification progressive de la géographie de l’ultra-richesse : côte est d’abord (Boston-New-York-Newport-The Hampstons) puis côte ouest à partir des années 1930 et enfin sud (Texas-Floride exclusivement) à partir de 1980 ». On peut discuter de la typologie mais il est possibled’isoler au moins cinq strates : celle des premiers arrivants, les Pilgrim fathers, mais qui revendique encore des descendants aujourd’hui ; celle liée à la période de l’Independance Wardont la branche américaine des Cincinnati donne un aperçu tout à fait fiable et précis et qui a aussi ses grosses fortunescomme justement Etienne (Stephen) Girard, les Du Pont de Nemour ou encore les Garesché fondateurs avec les Du Pont de Nemour de l’Etat du Delaware ; celle des Titans du GildedAge, évidemment, et dont les noms sont tellement connus qu’on s’abstiendra de les citer ; celle des fortunes plus récentes des deux derniers tiers du XXe siècle dont le contexte géopolitique a été la Guerre froide : les famille Bush, Trump, Kennedy, Hammer, Soros, Black, Kravis et autres ; et enfin, pour finir, les GAFAM d’aujourd’hui. Les limites temporelles de chacune de ces strates sont assez difficiles à établir et peuvent faire l’objet de discussion infinies. On peut toutefois faire commencer la strate 1 (Pilgrim Fathers) à 1620 (arrivée des premiers bateaux), la strate 2 (Independance War) à 1773 (Boston Tea Party), la strate 3 (Gilded Age) à 1863 (fin de la Secession War), la strate 4 (Bretton Woods-Cold War) à 1944-1945 (accord de Bretton Woods et élection d’Harry Truman) et la strate 5 (GAFAM) à 1975-1976 (fondation de Microsoft et Apple).
George Russell, héros de la récente série télévisée The GildedAge, est un peu, avec son épouse Bertha, une sorte de type idéal, presqu’intemporel, de ces titans du capitalisme. Dominique Moïsi dans La Géopolitique des séries a montré toute la valeur des séries télévisées, et on ajoutera des ouvrages de fictions, pour qui veut analyser les ressorts profonds des sociétés. On ne peut que suivre son conseil car rien de mieux que la série The Gilded Age de Julian Fellowes, l’auteur aussi de Downtown Abbey, ou encore évidemment Gatsby le magnifique, pour comprendre les mécanismes qui régissent en profondeur l’intégration des générations successives de milliardaires dans l’Upper class états-unienne. Julian Fellowes, dans The Gilded Age, met bien en évidence le mécanisme de double conflictualité qui structure les dynamiques intégratrices de l’Upper class new-yorkaise et plus globalement de la côte est. Le premier conflit est intragénérationnel. Les candidats aux premières places de la même strate sont tous concurrents. Ainsi, pour la strate du GIlded Age, les Vanderbilt, Rockefeller, Morgan, Carnegie, Berwind concourent tous au statut d’homme le plus riche du monde et, à défaut, veulent être dans les fameux « 400 » dont la liste, ultra-sélective, avait été établie par Caroline Schermerhorn Astor. Les flamboyantes Mansions de Newportpar exemple sont la trace de cette concurrence sans merci où le faste est l’expression de la puissance. Le second conflit est intergénérationnel. Ce n’est pas tout d’être le plus riche, il faut que les héritiers des strates précédentes, tous plus ou moinsamis, alliés, cousins entre eux, vous acceptent. La série de Julian Fellowes en s’appuyant, pour la première saison, sur le fameux bal Vanderbilt du 26 mars 1883 et, pour la deuxième saison, sur la non moins fameuse guerre des opéras opposant l’Académie de musique et le Metropolitan Opera, montre admirablement que se faire accepter c’est forcer les héritiers,issus des strates précédentes, à vous accepter parce que vous êtes devenu tellement fort qu’ils n’ont plus d’autre choix. En définitive, les anciens ont intérêt à tuer les impétrants en voie d’intégration et les impétrants ont intérêt à se tuer entre eux. Gatsby le magnifique s’appuie sur la même stratification. Le couple Buchanan est un couple d’héritiers tandis que Gastby, lui, est en voie d’intégration, le père de Gatsby symbolisant de son côté les valeurs traditionnelles de l’Amérique populaire. Le père de Gatsby, Gatsby lui-même et Tom Buchanan incarnent successivement à la manière d’un type idéal les étapes d’un processus où l’enrichissement est indissociable de la corruption des valeurs fondatrices des Etats-Unis lesquelles,paradoxalement, auront été celles qui auront permis ce même enrichissement.
Seul un véritable spécialiste de l’histoire de l’Upper class de la côte est des Etats-Unis pourrait confirmer ce qui n’est qu’une simple hypothèse mais le contexte actuel donne l’impression d’une fracture entre les strates 1-2-3 réunies et les strates 4 et 5, les strates 4 et 5 étant elles-mêmes en situation de tension. Plusieurs questions se posent. Les descendants des strates 1-2-3 (Pilgrim Fathers, IndependanceWar et Gilded Age) ont-ils encore un réseau familial suffisamment homogène ainsi qu’une forme de cohérence et de richesse culturelle permettant de marquer une spécificité objective en face des nouveaux venus des strates 4 post-1945 (Bretton Woods-Cold War) et 5 (GAFAM) ? Les mêmes, ou au moins les mieux placés d’entre eux dans les réseaux de pouvoir et d’influence, disposent-ils encore d’une puissance d’agir en mesure de les positionner favorablement par rapport aux élites et aux fortunes plus récentes surtout dans le contexte actuel de développement de la mondialisation ? Quelle partition jouent les géants du capitalisme américain issus des strates 4 et 5 ? Comment situer le trio des élections de 2024 : Donald Trump, Robert Francis Kennedy Jr et Elon Musk ? Quelle est la place de la famille Trump et de la famille Kennedy dans la strate 4 ? Quid des relations d’Elon Musk et des GAFAM (strate 5) ? Dans Qui sommes-nous ?, livre dont le sous-titre est, significativement, « Identité nationale et choc des cultures », Samuel Huntington, qui est assez emblématique des élites anciennes anglo-protestantes de la côte est, constate que les flux migratoires du XXe siècle ont profondément modifié les rapports de force internes de la société américaine. Ces flux ne peuvent que générer des modifications des tensions structurelles héritées du passé aussi bien dans la société globale que dans les élites dirigeantes et influentes. Il est probable que le monde des élites capitalistesne soit que très peu sensible aux déterminismes culturels et religieux voire même y soit totalement hermétique. Dès les premières banques italiennes de la Renaissance, le monde de l’argent a ses lois propres. Celui-ci, toutefois, ne peut être totalement décorrélé d’éléments « culturels » tout simplement parce que la confiance, base même du fonctionnement bancaire et qui « est plus facilement acquise au semblable qu’au différent », a une infrastructure socio-psychologique. De même, on ne peut nier les va-et-vient permanents entre le pouvoir financier, le pouvoir politique et le monde de la culture et de la religion y compris sur le plan géopolitique. Onle voit dans les stratégies d’expression artistiques, culturelles, mondaines et matrimoniales des Vanderbilt, Gould, Carnegie, Morgan etc… Sortis de leurs bureaux, ces « titans du capitalisme » deviennent collectionneurs, bâtisseurs, maris, amants, paroissiens, membres actifs d’un parti politique, élus, cela dans un vaste système qui est tout simplement le mécano complexe de la vie sociale. Bien souvent, aux Etats-Unis comme en Europe, ce sont les crises, les affaires et les scandales (« Crise des subprimes », « Scandale de Panama », « Affaire Stavisky », « Affaire des ballets roses ») qui révèlent certaines lignes de forces de ce mécano. Enfin, comment interpréter à la lumière des Titans du capitalisme américain, de Gatsby le magnifique et de la série de Julian Fellowes, The Gilded Age, le MAGA de Donald Trump ? Rendre sa grandeur à l’Amérique ne peut se concevoir que par rapport à un moment, plus ou moins mythique, où l’Amérique a été grande. S’agit-il de l’époque du Gilded Age ? Des années vingt de Gatsby ? D’une époque plus récente ? Revenir aux valeurs traditionnelles et fondatrices de l’Amérique, certes… mais lesquelles ? Celles du père de Gatsby ? Celles finalement qui ont été à l’origine de la construction des Etats-Unis entre 1620 et 1914 (strates1-2-3) ? Comment lire et entendre un discours de retour à.. mis en scène et martelé sous la forme d’un slogan de marketing politique par un personnage comme Donald Trump qui est, par beaucoup de côtés, un trublion à l’intérieur des strates 4 et 5 ? Autant de questions, qu’il faut seposer, certaines étant sans doute inutiles ou mal formulées, même s’il est pour l’instant prématuré de donner des éléments de réponse…
Amy Beach (1867-1944) Concerto pour piano et orchestre en ut # mineur op. 45 (1900)
Originaire du New-Hampshire, Amy Beach a vécu la majeure partie de sa vie à New-York. Elle laisse un catalogue important touchant presque tous les genres. En quatre mouvements, comme le Concerto en si b majeur de Brahms et le Concerto de Moszkowski, et non trois, ce concerto ne se différencie guère sur le plan du style, du langage et de la facture, des concertos européens de la même époque. Il est un peu, la recherche du faste en moins, à la musique européenne ce que les Mansions de Newport sont à l’architecture et aux art décoratifs du Vieux continent. Néanmoins, de délicates inflexions modales à caractère celtique, ce qui n’a rien d’étonnant de la part de l’auteur d’une Symphonie gaëlique, donnent à ce concerto un je ne sais quoi de la poésie et du charme de la Nouvelle Angleterre. Dès l’énoncé du premier thème, on ne peut s’empêcher de penser que ce concerto n’est plus totalement européen même s’il n’est pas encore tout à fait américain.
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