Professeur agrégé de musique et docteur en musicologie, Bruno Moysan a enseigné à l’IEP de Paris et au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Son ouvrage Liszt (Gisserot, 1999) a reçu en 2000 le prix de l’Association des professeurs et maîtres de conférences de Sciences-Po.

 

Il y a quelques années encore, on pouvait trouver sur youtube, la plus étrange Valse de l’Empereur de la discographie. Assez raide, dans un tempo relativement rapide, avec une sorte de sécheresse rythmique presque mécanique, elle était pourtant en même temps élégante, très fine, par moment pleine d’esprit mais sans ironie. Une chose est sûre, on n’y trouvait pas ce persiflage envers les Habsbourg que certains se plaisent à voir dans le piquant un peu distancié de cette valse de Johann Strauss II. A d’autres moments, les forte et les tuttipresque excessifs devenaient grandioses comme s’il avait été question de rendre compte, par la seule magie des sons, de la grandeur passée d’un Empire qui fut immense. Le plus étrange était pourtant dans la coda. Soudain, après le dernier refrain d’une raideur et d’une puissance toute militaire, presque encasernée, le climat change. Une sonnerie de cor, piano, ouvre un espace poétique tandis que les sol réguliers de hautbois deviennent un peu plus souples. C’est alors que, dans un tempo démesurément étendu, comme s’il était question d’arrêter la marche du temps, se déploie une nostalgie infinie déclinée tour à tour par le solo bien connu de violoncelle accompagné des bassons, les sol de harpe, le rappel du thème principal au violoncelle solo avec ce sublime contrechant de cors et enfin ce non moins sublime solo de flûte. Étonnamment, là où la plupart des chefs maintiennent un climat ataraxique jusqu’à la fin du solo de flûte, le chef du concert du Nouvel An viennois de cette année-là, nous sommes en 2003, introduit une lourdeur étrange, presque tragique, fatale, dans le pizzicato de violoncelle qui ponctue l’entrée de la flûte. Les vibrations des cordes qui accompagnent le solo de flûte se chargent progressivement d’une tension presque maléfique et le dernier tutti se métamorphose alors en un cataclysme tragique, d’une violence insoutenable et ce jusqu’au dernier roulement de timbale tellement rapide, brutal et fortissimo que les timbales en sont au bord de l’explosion. Le plus déroutant, dans cette Valse de l’Empereur si étrange du concert du Nouvel An viennois de 2003, reste pourtant les images accompagnant ce dernier tutti : un chef égaré, dans un état second, les yeux exorbités, communiquant la violence qui l’habite à un orchestre entier.

A notre connaissance, jamais un chef avant Nikolaus Harnoncourt, car c’est évidemment de lui qu’il s’agit, n’avait donné un tel contenu à une valse viennoise. Bien sûr, on connaît tous les interprétations canoniques de Willy Boskovsky, les lectures élégantes et extrêmement raffinées de Carlos Kleiber sans oublier les versions historiques de Krips, Karajan, Böhm, Furtwängler, Szell, Krauss, Knappertsbusch, Erich Kleiber, Bruno Walter. Il n’en reste pas moins qu’avec Harnoncourt, on change de dimension et d’esthétique. On n’attendrait pas a priori celui qui fut le pionnier du renouveau baroque avec Gustav Leonhardt et William Christie dans le répertoire viennois du XIXe siècle. C’est oublier qu’il a commencé sa carrière comme premier violoncelle solo de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, qu’il a joué tout le répertoire classico-romantique et post-romantique sous la direction des plus grands chefs. Et puis, quoiqu’originaire de Graz, il est naturellement viennois.

Outre les deux concerts du Nouvel An de 2001 et 2003, on doit à Nikolaus Harnoncourt de très beaux enregistrements consacrés à Johann Strauss II : Die Fledermaus, Der Zigeunerbaron, et deux ensembles de valses, le premier avec le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le deuxième avec le Philharmonique de Berlin. La lecture faite par Harnoncourt des valses de la famille Strauss est un peu déroutante au premier abord. Nous sommes très loin de l’élégance bon enfant de Willy Boskovsky ou du raffinement presque excessif de Carlos Kleiber. Il y a chez Harnoncourt une simplicité, une forme de raideur, voire de rudesse, un subtil manque de raffinement qui étonne. Plus qu’un manque de raffinement, il vaudrait mieux parler d’ailleurs d’un raffinement qui n’est pas le raffinement habituel car il y a beaucoup de finesse et de subtilité dans ces valses. En fait, Nikolaus Harnoncourt nous rappelle une chose, c’est que tout simplement les valses de la famille Strauss étaient dansées par des… militaires !Tous ces archiducs, ces princes Trauttmansdorff, Windisch-Graetz, Lichnowsky, Schwarzenberg étaient des militaires et Nikolaus Harnoncourt, qui portait cette histoire et cette culture au plus profond de lui, a su nous le rappeler. Dans cette façon très particulière et qui n’appartient qu’à lui de valser, le grand chef d’orchestre autrichien fait plus que dépoussiérer ou moderniser la tradition viennoise de la valse. Il pratique un retour aux origines par-dessus une certaine vision mythologique et idéalisée de la Vienne impériale, celle de Sissi impératrice quand elle est mise au niveau d’un grand public à qui on donne ce qu’il a envie de voir et celle du Rozenkavalier quand cette vision est transfigurée par le génie de Strauss et Hofmannsthal.

A ce titre, les deux Concerts du Nouvel An dirigés par Harnoncourt en 2001 et 2003 sont profondément originaux. Ils sont aussi singuliers à un autre titre. Tout le monde sait bien que le Ier janvier, la salle du Musikverein se remplit, outre de touristes étrangers venus pour la circonstance, de tout le Gotha de la Vienne impériale. L’espace d’un concert quelque chose de la Vienne impériale et de la cour de François-Joseph ressuscite. En 2001 et 2003, ce que les touristes étrangers présents dans la salle ne savent pas forcément c’est que le chef d’orchestre du jour est non seulement une des stars du renouveau baroque de la deuxième moitié du XXe siècle mais un aristocrate autrichien d’origine lorraine, le comte von la Fontaine undHarnoncourt-Unverzagt. En revanche, les descendants du Gotha venus au concert, eux, le savent très bien, celui dirige le Beau Danube bleu et se retourne vers eux en frappant dans les mains les temps de la Marche de Radetzky est, par sa mère, un descendant direct de l’Impératrice Marie-Thérèse, un petit-neveu avec quelques générations en plus de l’Empereur Joseph II, de la Reine Marie-Antoinette… et, dans un certain nombre de cas, leur petit-cousin. En 2001 et 2003, le Concert du Nouvel An aura été par deux fois une affaire de famille.

Etonnante histoire en effet que celle de la famille de la mère de Nikolaus Harnoncourt. Comme les Hohenberg, descendants de l’archiduc François-Ferdinand tragiquement assassiné à Sarajevo en 1914, la famille von Meran, dont est issue la mère du grand chef d’orchestre,est une branche morganatique des Habsbourg. L’histoire de l’archiduc Jean-Baptiste d’Autriche, 9e fils de l’Empereur Léopold II et frère de deux empereurs, François II et Ferdinand III, est tout aussi profondément romantique que celle de l’archiduc François-Ferdinand tout en ayant eu une fin moins tragique. Jean-Baptiste d’Autriche ayant épousé une fille d’aubergiste de la forêt viennoise a vu en effet son fils unique, François, privé lui et sa descendance de tout droit à la succession impériale et retitré comte de Meran. Nikolaus Harnoncourt est un des nombreux descendants de ce mariage romantique où un archiduc d’Autriche accepta, un jour, de tout perdre par amour.

Ces éléments éclairent d’un jour singulier l’interprétation si étonnante de la Valse de l’Empereur de Johann Strauss II par Nikolaus Harnoncourt car c’est en définitive un authentique descendants des Habsbourg qui révèle, au sens presque d’un révélateur photographique, et par la seule force de la musique, une tragédie qu’il porte en lui, dans toutes les profondeurs de son être, tragédie qui est aussi une tragédie familiale, celle de tous les Habsbourg, et qui reste une des plus grandes tragédies de l’histoire de l’Europe. Ces éléments donnent aussi une densité particulière à l’action d’Harnoncourt au sein du renouveau baroque. L’œuvre de Nikolaus Harnoncourt dépasse, et de loin, les simples questions de musicologie et de recherche d’authenticité. Elle aura été une revanche contre la mort et la violence de l’Histoire. Au moment où tout l’immense héritage culturel et artistique des Habsbourg risquait d’être balayé par la modernité et le travail fatal du Temps, un authentique descendant des Habsbourg aura su, par son génie musical, lui donner une seconde vie et en renouvelant la façon d’interpréter Bach, Haydn, Mozart et Beethoven mais aussi Brahms et Strauss donner à cet héritage une dimension d’éternité.

Privacy Preference Center