Dans son livre Mistinguett – La danseuse qui a sauvé la France, l’historien et écrivain Bruno Fuligni met en exergue Mistinguett comme espionne pendant la Première Guerre mondiale. Pour La Nouvelle Revue Politique, il revient sur l’hommage des services de renseignement à Mistinguett. Interview.
En quoi l’hommage de la DGSE, à l’occasion des 70 ans de la disparition de Mistinguett, marque-t-il un tournant ? 
Bruno Fuligni : La Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), mais aussi la Direction du Renseignement militaire (DRM), lui ont en effet rendu hommage. C’est la première fois que les services de renseignement français saluent le travail clandestin accompli par Mistinguett. Malgré les risques qu’elle a pris, malgré le succès de ses missions en Suisse, en Italie, en Angleterre et en Espagne, l’agente secrète Mistinguett n’avait jamais reçu ni décoration ni félicitations officielles. À ses obsèques, on voit Arletty, Fernandel, Tino Rossi et le gratin du monde du spectacle, mais aucun représentant du gouvernement ni de l’armée.
Le seul à avoir réagi fut le général Gamelin, qui au lendemain de la mort de Mistinguett alla dicter son témoignage au Service historique de l’Armée de terre. Mais ce document est resté secret pendant un demi-siècle. C’est après l’avoir découvert que j’ai voulu en savoir plus et ai eu confirmation, par d’autres archives, du rôle joué par Mistinguett dans l’espionnage français pendant la Première Guerre mondiale. Je suis très heureux que ce travail ait incité les services français à reconnaître Mistinguett comme l’une des leurs. C’est justice.De quelle manière cet hommage invite-t-il à poser un autre regard sur Mistinguett ? 

Mistinguett n’est plus seulement la miss aux « belles gambettes », la meneuse de revue rigolote et délurée qui avait assuré ses jambes un million de dollars : elle est une héroïne de la Grande Guerre, une femme avisée qui a servi son pays. Cela permet d’envisager d’autres hommages, pour la rendre plus visible. Par exemple, il n’existe actuellement aucune rue ni place ni station de métro Mistinguett à Paris, alors qu’elle a incarné dans le monde entier la Parisienne par excellence.
On peut aussi la décorer à titre posthume, fleurir sa tombe au cimetière Nord d’Enghien, compléter la plaque du 24, boulevard des Capucines, où elle habitait : plaque qui salue en elle une « gloire du music-hall », mais ignore son engagement dans les services secrets. Et pourquoi pas le Panthéon, puisqu’elle a sauvé la France d’une invasion et d’une défaite dont les conséquences auraient été terribles pour l’unité nationale et la démocratie ? Les associations mémorielles, les élus, les institutions
savent maintenant que célébrer Mistinguett n’a rien de futile, cela signifie aussi célébrer une grande dame du renseignement. Sans elle, la République aurait cessé de vivre en 1918.

Pourquoi la qualifie-on d’agent secret d’élite ? En quoi cela consiste-t-il ? 

Un « agent », au sens strict, est quelqu’un qui agit pour un service de renseignement sans en faire partie, sous la supervision d’un officier traitant : beaucoup commettent des erreurs, se font prendre, trahissent… Rien de tel chez Mistinguett, qui reste fidèle au 2 e Bureau français de 1914 à 1918 et opère sans jamais être interpellée par les services de contre-espionnage adverses. En outre, elle restera très discrète sur le détail de ses missions, ce qui est une qualité appréciée dans les SR. Même à la fin de sa vie, dans ses Mémoires, elle évoque en quelques pages son activité clandestine, sans dévoiler aucun nom de personne ni date précise, si bien que ses biographes vont longtemps croire qu’elle avait purement et simplement inventé cette expérience d’espionne. Vedette dans le music-hall, elle est restée dans l’ombre comme agente secrète. Or, c’est l’un des paradoxes du renseignement : les plus grands espions sont ceux dont on ne parle pas, dont on ignore même qu’ils travaillent pour les SR. On mesure aussi la valeur d’un agent à la qualité de ses « livraisons », c’est-à-dire des informations qu’il apporte. Dans le cas de Mistinguett, deux de ses missions la placent à un très haut niveau, puisqu’elle obtient du roi d’Espagne l’assurance que ce pays restera neutre durant toute la durée du conflit, puis elle glane auprès du prince de Hohenlohe la localisation prévue pour l’offensive allemande de l’été 1918 – ce qui va permettre aux Français et à leurs alliés de remporter la seconde bataille de la Marne, ruinant ainsi les espoirs de victoire de l’état-major ennemi. Enfin, tout en assurant ses missions avec brio, Mistinguett a le génie de brouiller les pistes en jouant une espionne de cinéma dans un film muet de 1917, Mistinguett détective. Pendant la Grande Guerre, elle chante « Taisez-vous, méfiez-vous », « En douce », « Je me fais toute petite » : autant de chansons qui prennent un sens précis quand on sait qu’elle travaillait pour les services secrets…

Au fur et à mesure de vos travaux, avez-vous découvert une autre Mistinguett plus discrète, rigoureuse ? 

Elle semble vive, drôle, enjouée, mais sa fantaisie n’est qu’apparente, y compris sur scène : Mistinguett est d’abord une travailleuse acharnée qui répète chaque jour et épuise les girls de sa troupe… C’est aussi une femme d’affaires redoutable, qui négocie durement ses cachets et saura se faire respecter comme directrice artistique du Moulin Rouge. Sur ses activités de renseignement, je le répète, Mistinguett est restée très floue, respectant son obligation de secret. En 1918, traduit en Haute Cour, l’ancien ministre de l’Intérieur Malvy livre son nom au public, ce qui laisse croire qu’elle renseignait la police sur ses camarades du monde du spectacle : on la traite de moucharde, on écrit que « Mistinguett a la peau lisse »… Elle tente de démentir, mais sans dévoiler ce qu’elle a fait en réalité, c’est-à-dire des missions de renseignement extérieur assez risquées. Elle se rend compte que c’est impossible et finalement laisse dire. Sur sa jeunesse, sa vie intime, Mistinguett sait également rester discrète : elle se met en scène quand cela l’arrange, fait de la publicité, pose avec art devant les photographes, mais elle sait aussi dissimuler ses secrets au
public.

Quel regard portait-elle sur son pays ? 

Difficile à dire, car elle a toujours évité de s’exprimer publiquement sur les questions politiques, sans doute parce qu’elle ne croyait guère aux grandes réformes et aux solutions collectives. Ainsi, peu de femmes ont vécu aussi librement qu’elle, mais elle ne se veut pas du tout féministe. En 1914, interrogée sur la question du droite de vote des femmes, elle répond : « Je m’en fous. Je laisse ça aux hommes qui ont du temps à perdre… » Mais son patriotisme ne fait aucun doute.
Il faut se souvenir que son père était Belge et que sa mère, née à Lille, était issue d’un couple originaire de Gand : aucun de ses quatre grands- parents n’est né Français. Malgré le martyre de la Belgique occupée durant la Première Guerre mondiale – destructions, travail forcé, exécutions sommaires –, Mistinguett ne revendique pas ses origines belges : c’est la France qu’elle sert, comme espionne aussi bien que comme artiste. Colette voyait en elle « un monument national ».

Au fond, Mistinguett incarne assez bien l’esprit de liberté de la III e République. Elle se produit devant le Président Doumer, ce qui la fait haïr des révolutionnaires de son temps, qui combattent le colonialisme et l’affairisme du régime. Mistinguett s’en accommode, ce qui ne l’empêche pas de se montrer critique sur l’injustice de la société dans laquelle elle a grandi, ni de brocarder les puissants, comme le président du Conseil Camille Chautemps en 1933 : « On dit partout et l’on répète, / Que j’lâche pas mes pépettes, / C’est vrai. / Mais si M. Chautemps f’sait comme moi pour sa galette, / Marianne n’aurait pas / Un budget aussi bas. / Si l’on
mettait à la tête / Des finances Mistinguett, / On en serait pas là ! » La mémoire de Mistinguett a pâti de sa passivité durant la Seconde
Guerre mondiale. Elle se retire dans le Midi jusqu’en juin 1941, mais ne se livre à aucune activité clandestine. « L’espionnage n’est plus de mon âge », résumera-t-elle dans ses Mémoires. À la Libération, le comité national d’épuration des professions artistiques lui inflige un blâme, pour avoir repris ses activités de meneuse de revue à Paris en novembre 1941, mais contrairement à Maurice Chevalier, elle a toujours refusé d’aller donner des spectacles en Allemagne et on ne trouve aucune déclaration
antisémite ou collaborationniste à lui reprocher. Fin 1944, dans sa revue Paris revient, elle apparaît en jeep, habillée en kaki, aux côtés de danseurs costumés en GI’s, et elle participe à des galas au profit des œuvres sociales de la Résistance. Mais elle est éclipsée par sa rivale Joséphine Baker, héroïne de la France libre.

Quelles étaient les missions du 2 e Bureau ? Quels sont ses héritiers aujourd’hui ? 

Il s’agissait des services de renseignement des armées. Aujourd’hui, la DRM et la DGSE en sont les héritières. Le ministère des Armées dispose en outre d’un service de contre-ingérence, la Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense (DRSD). Les missions restent les mêmes – évaluer les forces en présence, connaître et éventuellement détruire le potentiel ennemi, repérer et neutraliser les agents étrangers –, même si le contexte, les moyens d’investigation et le recrutement ont complètement changé. En particulier, les services modernes se sont fortement féminisés. Cela explique aussi leur intérêt pour les premières femmes à avoir accompli avec succès des missions de renseignement, comme Mistinguett.

 Mistinguett – La danseuse qui a sauvé la France, Bruno Fuligni (Editions Buchet-Chastel)

Mathilde Aubinaud

Diplômée du CELSA et ancienne auditrice de l’École de Guerre, Mathilde Aubinaud est communicante. Après Foxintelligence (Nielsen), le ministère de l’Économie des Finances et Deloitte, elle est directrice associée chez Havas Paris et dirige le think tank #NEWDEAL. Elle enseigne depuis 2014 la communication et l’étude des médias dans l’enseignement supérieur. Elle a écrit plusieurs livres dont La Saga des Audacieux (VA Editions).

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