La 17ᵉ vague du baromètre Cevipof sur la confiance des Français dans la politique objective une nouvelle dégradation de cette dernière. Quels en sont les principaux enseignements par rapport à la vague précédente ?
La dix-septième vague du baromètre de la confiance politique marque, par rapport à celle de l’an dernier, une évolution négative en termes de confiance politique et de moral du pays. Tous les indicateurs de confiance politique et de confiance dans les institutions politiques sont à la baisse et parfois de manière très substantielle : La confiance générale dans la politique chute de 4 points et n’est plus qu’à 22 %, la confiance dans l’Assemblée nationale chute également de 4 points pour atteindre son niveau le plus bas de tout l’historique du baromètre depuis sa création en 200, la confiance dans le Sénat chute de 6 points (26 %). La satisfaction dans le fonctionnement de la démocratie atteint également son point le plus bas de tout notre historique avec seulement 23 %. Cette chute d’importance de la confiance politique n’épargne pas, loin de là, les responsables politiques pour qui toutes les mesures de confiance sont dans une fourchette très basse : 17 % de confiance pour le gouvernement, 18 % pour le président de la République, 26 % pour le Premier ministre. De nombreux indicateurs de confiance dans le personnel politique ou les institutions sont à des niveaux égaux ou plus bas que ceux que nous observions en décembre 2018 en pleine crise des Gilets jaunes. Avec mes collègues Luc Rouban et Damien Bol du Cevipof, nous pensons que cette vague du baromètre laisse penser à un « point de non-retour » en matière de divorce entre les Français et la classe politique.
Cela ne veut pas dire que les Français ne sont pas intéressés par la politique ou qu’ils n’expriment pas une demande de réformes, de prise de parole : c’est tout le contraire ! Notre enquête mesure de multiples manières que les Français souhaitent plus de démocratie directe (référendum), plus de démocratie délibérative (conventions citoyennes suivies de référendums) et adressent au système politique de vraies demandes d’ouverture. Derrière la défiance politique, ce n’est pas l’apathie politique qui se cache, mais plutôt la déception, la désillusion et la colère contre un système politique jugé comme capté par des professionnels pas empathiques et qui ne rendent pas compte et s’exonèrent de leurs responsabilités : 83 % jugent que les élus, lorsqu’ils sont en échec, n’assument pas leurs responsabilités.
Un autre résultat important de notre enquête est que l’automne-hiver de discussions parlementaires autour d’un budget n’a nullement été célébré comme un retour du Parlement par les personnes que nous avons interrogées, bien au contraire ! Jamais la confiance dans l’Assemblée nationale n’a été aussi faible et 49 % souhaitent que l’on revienne en 2027 à une situation où un bloc dispose d’une majorité claire.
La comparaison avec l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie fait ressortir une singularité française. Pourquoi selon vous ?
Le niveau local de la gouvernance est toujours mieux perçu que le niveau national, depuis le début de l’historique de notre enquête. Le différentiel de confiance est particulièrement important cette année : 20 % de confiance dans l’Assemblée nationale contre 60 % de confiance dans les maires et 58 % dans le conseil municipal. Plusieurs explications peuvent être avancées. L’action des collectivités, notamment les municipalités et leurs maires, est plus proche des gens : elle est tangible, visible, on peut sortir de chez soi et voir concrètement les projets de la mairie et leur avancement. Cela donne une dimension plus concrète et empirique à l’action publique locale et cela favorise le sentiment d’une responsabilité plus directe du politique. Les lecteurs de la PQR (presse quotidienne régionale) peuvent suivre et être informés des projets locaux, ces projets portant sur des lieux connus et identifiables. Le maire et les membres du conseil municipal peuvent être plus facilement rencontrés ; n’oublions pas en effet que la plupart des 35 000 communes françaises sont de petites tailles (70 % de communes de moins de 1000 habitants). La politique nationale a beaucoup de mal à visibiliser empiriquement ses réalisations mais surtout elle donne le sentiment de vivre dans une sphère coupée du pays. Avec mes collègues nous avons même parlé d’un « corps étranger à son propre pays ».
Comment expliquer le différentiel de confiance entre le local et le national ?
Le rapport des Français à la démocratie, tel que nous le mesurons dans notre baromètre, est double : d’une part un attachement qui reste fort au principe de la démocratie représentative et d’autre part une forte insatisfaction vis-à-vis du fonctionnement de la démocratie en France accompagnée d’importantes demandes de réformes démocratiques. Si 82 % des personnes interrogées pensent qu’avoir un système politique démocratique est une bonne forme de gouvernement pour la France, 43 % pensent qu’en démocratie rien n’avance et qu’il faudrait moins de démocratie pour plus d’efficacité. D’autres données montrent un rapport des Français à la démocratie plus inquiétant : 36 % pensent qu’avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper des élections et du parlement serait un bon système de gouvernement pour la France, 20 % que ce soit l’armée qui dirige le pays.
Ces tendances montrent que des tensions sur la démocratie existent à des niveaux importants dans notre pays mais elles n’indiquent pas un saut de l’opinion vers l’illibéralisme. Si l’on retient comme définition de l’illibéralisme un projet politique qui estime que le libéralisme centré sur la liberté individuelle et les droits humains est allé trop loin, on voit que des tendances ou traces d’illibéralisme existent dans l’opinion en France mais qu’elles ne forment pas un tout homogène ou cohérent. La remise en cause de l’État de droit ou des libertés individuelles, au nom d’une « majorité silencieuse », du « peuple » ou de la « nation », n’est pas majoritaire dans notre pays. L’aspiration majoritaire dans le pays va davantage dans le sens d’une importante demande de réformes politiques (58 % pensent que nous devons changer de Constitution), rendant le système plus inclusif et donnant davantage la main aux électeurs. Au fond ce que demandent beaucoup de personnes, c’est que le politique descende de son piédestal et qu’il redonne la main au pays sous la forme de référendums ou de conventions citoyennes suivies d’effets. Si ces demandes de réformes politiques profondes ne sont pas écoutées, notre système politique continuera de produire structurellement insatisfactions, tensions et colères. Nul ne peut prédire son degré de résilience face à une accumulation de colères : dans notre enquête, sur une échelle de 0 à 10, la note moyenne de colère face à la politique du gouvernement est de 7/10.
La confiance dans l’efficience de la démocratie s’érode dangereusement. Faut-il y lire une tentation illibérale ?
Par rapport à nos voisins européens, britanniques, allemands et italiens, l’opinion publique française est à la fois nettement moins confiante dans la politique et plus inquiète. Nos voisins ont également connu les chocs exogènes que nous avons connus (Covid, Ukraine), sont exposés aux mêmes transformations du monde que nous. L’explication ne peut être « culturaliste », comme si un « tempérament français » pessimiste et mécontent de tout existait (« les Gaulois réfractaires »). Cette explication, pourtant souvent mise en avant, n’est pas une explication scientifique sérieuse. Il faut plutôt rechercher du côté des variables systémiques, celles qui touchent à notre système politique et à son présidentialisme, à notre système social qui a du mal à tenir sa promesse d’émancipation et d’égalité des chances. La corrélation est forte en France entre la défiance politique et le sentiment de ne pas être traité par le système social avec dignité ou de ne pas être récompensé des efforts faits dans sa vie professionnelle. La promotion sociale et la mobilité sociale ne sont pas à la hauteur de la promesse d’égalité en France, notre vie sociale et politique s’éloignent souvent de la fraternité, les libertés démocratiques pourraient être poussées plus loin comme nous l’avons vu à propos des demandes de démocratie directe et plus inclusive de la parole citoyenne.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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