Comment expliquer la participation timide de ce premier tour ?

57,6% des français ont pris part au premier tour des élections municipales ; Nous pourrions nous réjouir au regard du décrochage observé lors des élections municipales de 2020 pendant la crise de la Covid, mais ce serait une satisfaction en trompe-l’œil ! Ce chiffre est en fait assez médiocre et s’inscrit dans une tendance que l’on observe depuis les années 80. En effet, hormis lors des législatives de 2024 (66,7% des électeurs se sont mobilisés) qui font exception, l’abstention a pris beaucoup d’importance en France au fil des élections. Depuis 1983, elle est en augmentation constante. Plusieurs raisons à cela… Tout d’abord la défiance à l’égard de la politique et plus particulièrement de la politique nationale ; la crise des partis politiques traditionnels, la gouvernance d’Emmanuel Macron, le spectacle affligeant de la représentation parlementaire, la succession d’élections, la fatigue démocratique… ont certainement éloigné nos concitoyens des urnes. Dans ce conteste, post dissolution, les gouvernements successifs empêchés d’agir, faute de majorité sont désormais appréhendés uniquement sous le prisme de l’inaction et de l’inefficacité. Une défiance qui touche progressivement la sphère locale et les maires en particulier, pris en étau entre les nouvelles exigences de nos concitoyens et un recul des prérogatives de l’État.

De manière plus conjoncturelle, nous pourrions également souligner une entrée en campagne tardive suite au prolongement de la discussion budgétaire et aux différentes crises internationales qui sont venues percuter l’agenda national. Nous pourrions également noter un gouvernement et un président de la République très en retrait par rapport à cette élection de proximité ; enfin l’application d’une nouvelle loi supprimant le panachage et les candidatures isolées dans les communes de moins de 1 000 habitants, ayant entraîné dès le premier tour de ces élections municipales 63 % de listes uniques, affaiblissant ainsi la démocratie locale.

Quels sont, au regard du premier tour, les principaux enseignements de ce scrutin ?

Le clivage droite-gauche ressurgit dans nos territoires sur l’étiolement du macronisme, mais sous une forme plus radicale ! Depuis 2002, les élections européennes et les élections législatives de 2024 deux dynamiques politique s’imposent à nous : celles du Rassemblement national et celle de LFI. Deux partis qui imposent deux imaginaires différends dans un paysage politique fragmenté et une polarisation politique forte. Avec Frédéric Dabi, nous nous interrogions dans notre dernier ouvrage « L’Écharpe et les tempêtes » sur « l’influence que pourraient avoir ces radicalités sur le prochain scrutin municipal ». Le premier tour des municipales a apporté une partie de la réponse : un fort enracinement du RN et une territorialisation de LFI mais avec deux stratégies différentes ; Géographiquement, « les listes de La France insoumise sont quasiment présentes partout dans les villes de plus de 100 000 habitants », dans 504 communes dont 380 avec une tête de liste. A contrario, « le Rassemblement national est davantage présent dans les villes moyennes ou les petites villes », ce qui illustre deux stratégies d’implantation territoriale différentes entre les deux formations politiques. Même si le PS et les Républicains possèdent encore une majorité de collectivités, la poussée de ces deux radicalités a comme conséquence une fragilisation de nombreuses villes détenues par la droite et une gauche social-démocrate sous dépendance et à l’heure des choix.

Quels enjeux pour les seconds tours marqués par une multiplication des listes susceptibles de se maintenir ?

Il va falloir clarifier les équations à choix multiples qui vont être nombreuses dans les grandes villes et les villes moyennes. Les appareils politiques vont tenter de s’y employer, a moins que finalement ce soient les électeurs qui prennent leur destin en main ! À Paris, Lyon, Marseille Toulouse, Limoges, Valenciennes, Nantes, Mulhouse… Le Parti socialiste fera-t-il le choix d’une alliance avec LFI dans certaines villes, assumant le cordon sanitaire, ou choisira-t-il « le front antifasciste » proposé par Jean-Luc Mélenchon ? Les électeurs de droite vont eux aussi parfois devoir choisir entre voter pour le candidat RN arrivé en tête ou persister avec le candidat républicain ; choix du cœur ou choix de raison ? Alliance des droites ou Front républicain ? Les fractures ou les alliances de second tour dessineront peut-être la construction de nouveaux équilibres politiques qui mèneront à l’élection présidentielle.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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