En quoi les municipales pourraient peser sur la recomposition de notre vie politique ?
Nous pourrions reprendre la phrase du Premier ministre Sébastien Lecornu : « Les urnes n’ont sacré personne ». Nous pourrions aussi affirmer que la France modérée est sortie victorieuse de ces élections municipales (PS LR DVD…), nous pourrions évoquer la dichotomie entre la politique nationale et les choix locaux de nos concitoyens, le dégagisme à Pau, Brest, Issoudun, Chartres, Cholet…, ou encore la défiance qui s’est traduite par un faible taux de participation.
Mais ces municipales révèlent en réalité bien plus qu’un simple affrontement local : elles illustrent la confrontation de deux imaginaires politiques. Celui d’une « nouvelle France », portée par LFI, urbaine et multiculturelle. Et celui d’une « France éternelle », défendue par le RN, attachée à ses repères (sécurité, immigration, pouvoir d’achat), inquiète face au déclassement et au sentiment de déclin.
À un an de la présidentielle, après les élections européennes, les élections législatives et ces municipales, deux visions s’imposent progressivement comme les pôles structurants du débat politique. Entre les deux, le vide reste frappant. Le bloc central, les sociaux-démocrates et la droite traditionnelle peinent encore à formuler un récit, un imaginaire, une projection. Car au fond, une élection ne se gagne pas seulement sur un programme ou un bilan. Elle se gagne sur une vision et une incarnation ; sur une capacité à faire rêver, à donner du sens, à projeter un avenir commun. Aujourd’hui, force est de constater que seuls deux récits semblent en mesure de mobiliser massivement. Reste donc à savoir si les sociaux-démocrates, le bloc central et la droite républicaine pourront se mettre en ordre de bataille et répondre eux aussi aux attentes de nos concitoyens !
Les alliances à gauche ont été au cœur des débats de l’entre-deux-tours. Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?
Lionel Jospin, homme de la « gauche plurielle », le rassembleur, est mort dimanche 22 mars. Un clin d’œil de l’histoire, alors que depuis que les résultats du second tour sont tombés, socialistes et insoumis s’écharpent, chacun renvoyant à l’autre la responsabilité de défaites dans des villes où l’union PS-LFI s’était faite. LFI a tenté d’imposer son leadership, mais les résultats montrent un décalage entre le récit et la réalité. Si on prend les chiffres du premier tour : LFI, c’est 640 000 voix et le PS, c’est 5 millions. Certes, LFI gagne Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) au premier tour, qui est extrêmement symbolique, puisque c’est la deuxième ville d’Ile-de-France après Paris, mais le rapport de force reste en faveur du PS. En effet, malgré quelques victoires symboliques, comme à Saint-Denis, Roubaix… le poids électoral reste inférieur à celui du Parti socialiste. Les alliances de second tour ont souvent échoué, voire désorienté les électeurs, révélant une difficulté à rassembler au-delà de son socle. Plus profondément, LFI apparaît comme un « glouton » de la gauche, captant des parts d’électorat aux écologistes, au PCF et au PS, sans pour autant parvenir à fédérer durablement.
Et pourtant sur la ligne de départ de la présidentielle, la gauche, c’est Jean-Luc Mélenchon qui en impose le récit national. En face, la gauche social-démocrate est structurellement divisée comme l’a montré le dernier congrès du PS où Olivier Faure a été réélu à la tête du parti avec 50,9 % des bulletins. Les Écologistes sortent très affaiblis à l’issue de ces élections et ne pourront pas jouer le trait d’union entre LFI et le PS. Quant au malgré sa belle victoire à Nîmes, il ne pourra faire entendre sa voix. La bataille de demain, c’est donc celle de l’union de la gauche mais surtout celle de son leadership.
La faiblesse de la participation est-elle le signe d’une extension à l’échelon local de la crise de confiance qui traverse la relation des Français au politique ?
C’est vrai que ces élections municipales s’inscrivent dans une érosion progressive de la participation électorale observée depuis les années 1980. Néanmoins nous avons vu au second tour, dans certaines villes, des électeurs se mobiliser pour s’élever en « front républicain », ou s’opposer à des alliances LFI/PS. Au-delà de la singularité du vote municipal et de sa territorialisation, cela montre que l’existence d’enjeux politiques, de débats, de vision peut encore mobiliser les électeurs. Ne jamais oublier que les Français restent un peuple politique.
Pourtant il ne fait aucun doute que l’éclipse du politique, accélérée par la crise politique et parlementaire née des législatives de 2024, a modifié le regard des Français sur leurs élus communaux. Et nous l’avons constaté, l’édile municipal se trouve bien seule face, d’une part, à la mutation des attentes citoyennes marquée par une individualisation de la demande, et, de l’autre côté, à un désengagement de l’État sur le régalien (sécurité, santé…). Une situation qui peut créer un désenchantement, une frustration chez nos citoyens et finalement une défiance inattendue à l’échelle locale.
Interview de Brice Socco par Arnaud Benedetti
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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