Bernard Bruneteau, professeur émérite de science politique à l’université Rennes 1 et spécialiste de l’histoire de l’idée européenne et du totalitarisme, revient sur l’itinéraire de Jean Luchaire, le personnage principal du film Les Rayons et les Ombres Il y retrace l’itinéraire d’un homme de presse passé de la Fédération européenne briandiste à l’« Europe nouvelle » nazie.

Le film Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli offre un tableau chatoyant du Paris de l’Occupation sous l’angle peu commun d’un personnage central de la collaboration, l’homme de presse issu de la gauche, Jean Luchaire. Il peine toutefois à nous faire comprendre les mécanismes qui font passer celui-ci, en dix ans, de l’engagement pacifiste à la promotion de l’« Europe nouvelle » hitlérienne dans son journal Les Nouveaux Temps financé par le Reich. Si le lâche fatalisme et la vénalité de Luchaire ne font pas de doute, on perd sans doute un peu de sens à ne voir dans sa célébration de la nécessaire entente franco-allemande qu’un simple alibi pour une triviale entreprise de conquête d’un poste d’influence, source de vie mondaine, en l’occurrence la présidence de la Corporation nationale de la presse française. La dérive est en fait idéologique et toute cohérente, emblématique de la gauche de la collaboration.

Lorsque le 8 mars 1941 Luchaire reproduit purement et simplement son article écrit neuf ans plus tôt dans son hebdomadaire Notre Temps à l’occasion de la mort d’Aristide Briand, il ne s’agit pas seulement d’une volonté de mise en sens de son parcours d’« Européen » aux fins de voiler un dévoiement présent. À ce moment-là, Luchaire croit aussi défendre et sauvegarder une position passée, faite d’une somme de rencontres, d’expériences et aussi de gratifications (par le ministère de Briand…), celles qui en somme ont fait Jean Luchaire et l’ont illusionné déjà depuis longtemps sur sa qualité de porte-parole d’une « génération réaliste », titre de son livre de 1929. Comme nombre d’hommes de gauche pacifistes qui se retrouveront dans la collaboration, le patron des Nouveaux Temps s’est socialisé et engagé lors du moment fort de l’européisme, entre le traité de Locarno (1925) et la mort de Briand (1932). Après ses premières armes dans l’appareil de presse de Joseph Caillaux, l’apôtre du rapprochement franco-allemand, financé déjà par l’argent allemand (celui de Weimar…), sa proximité avec les « Jeunes Turcs » du parti radical dont l’idée européenne assure la cohésion, débouche en 1927 sur la création de Notre Temps qui va devenir le porte-parole, ici aussi subventionné, du briandisme officiel. Notamment lorsque le ministre appelle en 1929 à la création d’« une sorte de lien fédéral » européen, une initiative précisée l’année suivante par un mémorandum gouvernemental sur l’organisation de cette fédération européenne. C’est à l’épanouissement d’un « milieu luchérien » que l’on assiste alors, pour reprendre le qualificatif de son ami « jeune turc », Bertrand de Jouvenel. Membre de l’Union douanière européenne, animateur du comité d’entente de la jeunesse pour le rapprochement franco-allemand (où il croise le délégué de Francfort, le jeune professeur Otto Abetz), Luchaire est alors, à l’instar de l’économiste, ex-syndicaliste révolutionnaire et futur collaborationniste, Francis Delaisi, un agent de liaison de la nébuleuse européiste. On le voit dans le manifeste signé par 186 intellectuels majoritairement de gauche qu’accueille Notre Temps le 18 janvier 1931 « contre les excès du nationalisme, pour l’Europe et pour l’entente franco-allemande ». Une publication qui subit les attaques de la jeune droite nationaliste réagissant dans un contre-manifeste publié par la Revue française et que signent Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Georges Blond, Henri Massis, Thierry Maulnier…

L’européisme de Luchaire et de son milieu doit alors être compris au-delà de la simple position pacifiste. Pour cette « génération réaliste », Europe unie doit rimer avec réforme de l’État, en un temps où se conjuguent crise du libéralisme économique et crise de la représentation politique. Un double argumentaire logique s’épanouit où l’union économique européenne est supposée faire pression sur le régime parlementaire obsolète, afin de faire advenir un État technicien seul capable de s’imposer les disciplines intérieures qu’exige l’Europe. C’est ce qu’expose sa brochure de 1931 intitulée justement De l’union fédérale européenne à la réforme de l’État français. Un modèle interprétatif que Luchaire juge à ce point pertinent que ses éléments essentiels en sont republiés dans Notre Temps cinq ans plus tard, le 17 mai 1936, à un moment où il soutient le Front populaire et Léon Blum, avec une tonalité désormais très impérative : « L’Union européenne exige la Réforme de l’État français ». Et de préciser : « À un plan d’union de l’Europe doit correspondre un plan de réorganisation français. Les deux sont indispensables, les deux s’interpénètrent ». Cet axiome fait-il toujours écho lorsqu’à l’été 1940 il médite sur le plan Funk d’« Europe économique nouvelle » qu’il peut corréler avec le plan de « France nouvelle » promis par Vichy ?

Car pour Luchaire, « l’Europe est une », même depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, même après la répudiation des accords de Locarno et la remilitarisation de la Rhénanie, ainsi qu’il l’écrit le 12 février 1937. Dès 1933, il a rompu avec un principe de l’européisme qui sous-entendait l’unité de régime (parlementaire) du continent uni. « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements quels qu’ils soient », proclame-t-il alors, précipitant le départ de deux piliers de son équipe, Jacques Kayser et Pierre Brossolette, s’éloignant de son ami Bernard Lecache, le dirigeant de la Ligue contre l’antisémitisme (LICA). Avec son rédacteur en chef, l’ultrapacifiste Guy Crouzet, fils d’un célèbre dreyfusard, Luchaire est resté sur cette position, s’obstinant à faire fonctionner les rencontres de jeunesse franco-allemande, supportant les revues du pacifisme intégral Europe d’abord et Jeune Europe, appuyant après Munich la politique d’« apaisement » du ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet. Car, à l’instar des pacifistes et de certaines fractions socialistes (Delaisi, les néos de Déat, les paul-fauristes de la SFIO, la tendance Redressement de Zoretti, la revue Syndicats de René Belin, Le Pays socialiste de Charles Spinasse…), il fait foi dans une interprétation banalisante et complaisante du régime nazi, dont le nationalisme serait une maladie guérissable, l’antisémitisme regrettable quoique explicable, le « socialisme » estimable et l’antibolchevisme plutôt salutaire.

« L’idée européenne est profondément ancrée en France. Depuis que l’Europe s’identifie avec l’Allemagne, cette idéologie joue en notre faveur », écrit l’ambassadeur Otto Abetz dans son rapport de juin 1941 à son ministre Ribbentrop. Luchaire y participait pleinement, au zénith de son illusion européenne. Instrument privilégié de la paix internationale et de la réforme de l’État, son Europe unie avait troqué, comme rouage principal, la génération réaliste pour l’État totalitaire. À l’heure où son ancien équipier et ami, Pierre Brossolette, choisissait de se sacrifier pour une autre Europe.

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