Le second tour des municipales a livré un verdict clair : les banlieues françaises ne forment ni un bloc homogène, ni une périphérie secondaire. Elles sont devenues un terrain de confrontation centrale. À Sartrouville, Pierre Fond (DVD) a été réélu avec 61,91 % des voix. À Argenteuil, Georges Mothron (DVD) l’emporte avec 55,22 %. À Mantes-la-Jolie, Adama Gaye (DVG) s’impose avec 54,16 %. À Vaulx-en-Velin, Abdelkader Lahmar (LFI) gagne avec 50,49 %. À Vénissieux, Idir Boumertit (LFI) arrive en tête avec 34,11 %, soit 25 voix d’avance. À Aubervilliers, Sofienne Karroumi (DVG) l’emporte avec 68,63 %. Une conclusion s’impose : les banlieues ne votent pas en bloc. Elles arbitrent. Elles sanctionnent.

Ce scrutin envoie un message simple : la promesse morale ne suffit plus. Le récit compassionnel non plus. Les électeurs de ces villes ne demandent pas qu’on parle d’eux. Ils demandent qu’on change leur vie. Or nous continuons à traiter ces territoires comme un sujet social, parfois sécuritaire, souvent urbanistique, trop rarement comme un sujet économique majeur. C’est une erreur de lecture.

Les 1 609 quartiers prioritaires rassemblent plus de 6 millions d’habitants. Le taux de pauvreté y atteint 44,3 %. La part des 16-25 ans non scolarisés et sans emploi s’élève à 25,8 %. Les familles monoparentales représentent 33 % des ménages. Le chômage des 15-64 ans y était encore de 18,3 %, contre 7,5 % dans les autres quartiers des mêmes unités urbaines. Tant que cette fracture économique restera ouverte, la colère électorale restera disponible.

Le vote des banlieues doit donc être lu comme un indicateur économique. À Vaulx-en-Velin, l’élection se joue à 104 voix. À Vénissieux, à 25. À Aubervilliers, l’abstention atteint 55,45 %. À Vénissieux, 61,70 %. Dans beaucoup de grandes villes populaires, la première force politique reste la démobilisation. Le courant qui saura convertir l’abstention en perspective économique prendra la main.

Réduire cette séquence à un affrontement partisan serait une faute. Quand la population ne croit plus à l’ascenseur social, elle vote soit pour celui qui promet l’ordre, soit pour celui qui incarne la rupture, soit pour celui qui paraît le plus proche et le plus utile. Ce n’est pas une crise de communication. C’est une crise de rendement économique des territoires.

Pourtant, le potentiel existe. Nos 1609 QPV ne sont pas des déserts économiques : 250 000 TPE-PME y génèrent près de 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Le problème n’est pas l’absence d’énergie. Le problème est l’absence de structuration, de solvabilisation, de capital patient et de débouchés commerciaux.

Les outils existent : Entrepreneuriat Quartiers 2030, Bpifrance, ANCT, Banque des Territoires, Régions. Mais l’architecture publique reste trop dispersée, trop technocratique, trop peu lisible.

La bataille qui s’ouvre est limpide. Il ne suffira plus de promettre plus de police, plus de rénovation urbaine ou quelques médiateurs sociaux. Il faut bâtir une doctrine de prospérité territoriale. Une doctrine sérieuse. Exécutable. Une doctrine simple : faire de ces quartiers des territoires de production, de commerce, d’investissement et d’ascension sociale.

Concrètement, cela suppose cinq ruptures : mettre le développement économique au centre de la politique de la ville ; organiser une rencontre massive entre nos grands groupes et les TPE-PME de ces territoires d’opportunités ; flécher davantage de capital ; assumer une stratégie de marque avec des labels crédibles comme Made in Banlieue audité par l’AFNOR ; enfin, sortir de l’illusion selon laquelle la paix civique se financerait uniquement par la dépense sociale.

Le message des municipales 2026 est sans ambiguïté : les banlieues ont faim de résultats. La prochaine bataille politique ne se gagnera pas seulement avec des slogans. Elle se gagnera avec des carnets de commandes et des projets d’investissement.

Tribune d’Aziz Senni,
Président fondateur du Forum économique des banlieues
Auteur de « Made In Banlieue » (Éd. Michel Lafon – nov. 2025)

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