Un fauteuil pour deux : ça ne marche pas… En tout cas jamais dans la sphère publique ! La dégradation accélérée des relations entre le président de la République sénégalaise Bassirou Diomaye Faye et son ancien mentor, le Premier ministre Ousmane Sonko, en est la démonstration éclatante.

Pour une fois, ils étaient d’accord. D’accord pour mettre en musique une promesse phare du PASTEF lors de la campagne électorale : le doublement des peines réprimant les relations homosexuelles. Depuis le vote de ce mercredi, une relation amoureuse entre personnes du même sexe peut valoir 10 ans d’emprisonnement. Les arguments évoqués lors du débat parlementaire empruntaient largement à la rhétorique souverainiste chère au PASTEF. L’homosexualité est souvent présentée dans les milieux dits « panafricanistes » comme une pratique dévoyée qu’un Occident dépravé tenterait d’importer au reste du monde. Sur cette question donc, il n’y avait pas l’ombre d’une feuille de papier à cigarettes entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre, Ousmane Sonko. Sur le reste, le fossé se creuse chaque jour davantage. La fin d’un conte de fées.

Sur le papier, c’était pourtant beau comme l’antique. Un candidat naturel empêché de se présenter fait la passe à l’un de ses proches, favorisant l’élection très large de ce dernier au premier tour de l’élection présidentielle. En 2024, le Sénégal inspirait l’Afrique, pour son modèle démocratique, pour l’abnégation d’Ousmane Sonko, pour la cohésion du couple politique. Le slogan « Diomaye Moy Sonko », « Diomaye, c’est Sonko », sonnait comme une formule magique. Il est si rare en politique de savoir transcender les égos et de placer le projet au cœur de la stratégie de victoire.

Dans la vraie vie, les choses n’ont pas tardé à se gâter. Comme le dit justement la formule, le fauteuil présidentiel n’est pas un banc. À l’épreuve du pouvoir, la symbiose affichée de la campagne a cédé la place à une vraie fracture entre les deux hommes. Celle-ci s’est installée progressivement mais semble désormais irrémédiable. Dès l’origine, l’enjeu était pour chacun de trouver ses marques. L’ancien « plan B » devenu président devait son élection à l’empêchement judiciaire d’Ousmane Sonko. Il lui fallait donc occuper pleinement sa fonction mais positionner son ex-mentor à la hauteur de son leadership et de l’attachement des militants à sa personne. La réussite du tandem imposait à chacun de jouer pleinement son rôle institutionnel et de rester à sa juste place.

Il leur fallait aussi savoir ensemble passer de la radicalité de l’opposition à l’empirisme de la gouvernance. La rupture promise devait désormais être déclinée sous le prisme des réalités de la pratique du pouvoir.

Sonko l’éternel opposant versus Diomaye le pragmatique

Si le combat semble aujourd’hui frontal, le petit vent de la division a soufflé en réalité très rapidement. Il tient à une double raison : un banal conflit de leadership sur fond de divergence réelle dans la manière de gouverner.

Les images ne mentent pas, celles du Premier ministre marchant devant le chef de l’État, au mépris de tous les usages protocolaires. Les phrases ne trompent pas, cette aigreur qui éclate pour la première fois au grand jour en juillet dernier à l’occasion d’un conseil national des Patriotes et ce curieux : « Je ne démissionnerai pas ; si le président de la République ne veut plus de moi, qu’il me limoge ». Les premiers temps, le chef de l’État prend sur lui, multiplie les signaux envers celui qu’il appelle « son ami ». Il donne à sa fille le prénom de la grand-mère très aimée de son Premier ministre. Un geste d’apaisement insuffisant.

Le conflit est profond. L’ego du chef du gouvernement apparaît au fil du temps comme une vraie difficulté. Son mode de gouvernance aussi lorsque, dans l’affaire de la « dette cachée », il dresse un tableau dramatique de l’état du pays. L’objet est de régler des comptes avec Macky Sall, mais le moment est sensible et ses propos risquent de fragiliser le Sénégal face aux agences de notation et aux bailleurs de fonds. Ousmane Sonko démontre sa réelle difficulté à troquer la posture d’opposant charismatique pour celle de dirigeant responsable. Il découvre aussi le décalage entre les promesses de campagne et la nécessaire recherche de compromis qu’impose le pouvoir. La renégociation des contrats gaziers et pétroliers conclus avec les compagnies étrangères en est un exemple.

Opposant, c’est le costume dans lequel le Premier ministre excelle. L’endossera-t-il à nouveau, cette fois contre celui qu’il a contribué à faire élire ? La menace existe sur fond d’accusations de « trahison ». Depuis la nomination de Mimi Touré à la tête de la coalition Diomaye, le conflit s’inscrit dans une nouvelle séquence avec en ligne de mire la prochaine élection présidentielle. Ousmane Sonko n’avait jamais imaginé que Bassirou Diomaye Faye ne lui céderait pas le fauteuil à l’issue de son mandat. Pour lui, les choses devaient en 2029 rentrer dans ce qu’il considère comme l’ordre naturel des choses. Il joue désormais le PASTEF contre la coalition Diomaye, cette alliance plus large qui a porté le président au pouvoir.

Un troisième homme fait sans doute les frais de cette guerre froide au sommet de l’État : le président Macky Sall, candidat à la présidence des Nations Unies sans l’aval de la nouvelle équipe dirigeante. L’ancien président a demandé son appui à son successeur. Une démarche restée à ce jour sans réponse. Le silence de son pays devant une candidature de l’un des siens étonne. Certes le contentieux est lourd, mais l’ancien chef de l’État a à son actif une solide expérience diplomatique. L’élection d’un Sénégalais à cette éminente fonction serait enfin un honneur qui retentirait sur le pays tout entier. Macky Sall le découvre à ses dépens : le climat au sein de l’Exécutif ne favorise pas une paix des braves.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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