Le 5 avril 2014, il devenait à 39 ans le plus jeune Premier ministre d’un Mali récemment réconcilié avec la démocratie. Ce 5 avril 2026, Moussa Mara est la victime emblématique de la répression, dans un Mali où transition militaire rime cette fois avec dictature au long cours.

Comme un roc ! Du fond de sa cellule de Koulikoro, Moussa Mara imprime toujours sa marque sur la vie politique malienne. Imperturbable ! Durant le mois de Ramadan, ses proches ont continué d’apporter, en son nom, une aide à des familles démunies. Chaque mois les mêmes restituent à l’État, en son nom toujours, la pension et les différentes indemnités associées à son statut d’ancien Premier ministre Il avait renoncé à ses avantages en août 2024, devant la situation difficile des finances publiques. Depuis, c’est une interminable partie de ping-pong. La junte passe outre, lui verse une somme qu’il renvoie aussitôt à l’expéditeur. Moussa Mara est un opiniâtre, un intègre aussi. Le moteur de cet ancien expert-comptable n’est certainement pas l’argent.

Le prisonnier politique le plus célèbre du Mali purge donc une peine d’une année de prison ferme. Son crime est un banal post sur les réseaux sociaux. Il s’y risque à une incursion dans un registre délicatement poétique. « Aussi longtemps que dure la nuit, le soleil finira par apparaitre », écrit ainsi l’homme politique. La formule se double d’une « solidarité indéfectible » à des détenus d’opinion qu’il vient de visiter. Las ! Les putschistes ne sont guère sensibles au charme de la poésie. Le tweet vaut à son auteur une condamnation pour « atteinte au crédit de l’État » et « opposition à l’autorité légitime ». Bienvenue au royaume d’Ubu, l’autre nom d’Assimi Goïta !

Moussa Mara rejoint donc derrière les barreaux la longue cohorte des voix libres emprisonnées au Mali depuis parfois plusieurs années. À l’annonce du verdict, il demeure impassible. Les demandes de libération immédiate, réclamées par les ONG Human Rights Watch et Amnesty International, résonnent dans le vide. Le fondateur du parti libéral Yelema – mot bambara pour le changement – voit sa peine confirmée en appel. Il est désormais en attente d’un jugement en cassation. Le pourvoi est déposé mais la procédure est pour le moment en suspens. Près de deux mois après avoir rendu son arrêt, la cour d’appel n’a en effet toujours pas rédigé de jugement. Pas d’arrêt écrit, pas d’attendus, sans doute est-il difficile de légitimer l’injustifiable ! Reste que faute de texte, la cour suprême ne peut programmer l’examen du recours.

Au Mali, cette arrestation surprend. Moussa Mara fait figure d’exception et de rescapé dans un paysage politique dévasté. Des figures majeures de l’opposition sont décédées depuis le coup d’État, Soumaïla Cissé, Soumeylou Boubèye Maïga tombé gravement malade et mort en détention et plus récemment Tiébilé Dramé. D’autres ont choisi l’exil, comme Tiéman Hubert Coulibaly ou encore Oumar Mariko. Moussa Mara a fait un choix inverse, celui de rester au pays. Un pari politique audacieux, la conviction aussi pour ce réformiste que le combat du retour à l’ordre constitutionnel se mène d’abord chez soi. À petits pas, mais sans faiblir.

Chez Moussa Mara, la prudence des mots est d’abord l’expression d’un tempérament…

Le libéral Mara portait jusqu’à son arrestation une voix singulière dans un espace public où la liberté d’expression s’est réduite au fil des ans comme peau de chagrin. Aux premiers temps de la transition, plutôt que de dénoncer, il préfère prodiguer des recommandations. Au risque d’agacer une junte qui guette le moindre faux pas. Celui-ci ne vient pas. Moussa Mara est habile. Il insiste sur la nécessaire union nationale face au péril djihadiste. Il apporte son soutien loyal à tout ce qui peut consolider l’intégrité du pays, à commencer par les forces armées maliennes dont ce fils de militaire n’a jamais cessé de louer « le courage et un sens exceptionnel du sacrifice ». Il exprime son souci d’une transition réussie, afin de sortir au plus vite d’une situation d’exception. Ses détracteurs dénoncent une forme d’ambiguïté, non sans une bonne dose de mauvaise foi. Sa modération ne constitue pas une adhésion à un régime d’exception, mais bien l’acceptation d’une parenthèse afin de sauver l’essentiel, l’unité nationale en situation de crise aiguë.

Au fil des mois, la parenthèse devient confiscation radicale du pouvoir ; la transition s’inscrit dans le temps long. Report sine die des élections prévues en 2022, dissolution des partis au prétexte d’efficacité et d’union, emprisonnement de toute voix discordante, intimidation par le biais d’arrestations extrajudiciaires et d’enlèvements, instauration d’un régime de non-droit sur fond de privation des libertés les plus élémentaires. Moussa Mara hausse le ton. Il le fait à sa manière, dans un registre toujours pédagogique. Lors de sa conférence de presse du 8 janvier 2025, il rappelle calmement une règle d’or, valable pour toute gouvernance : « Je l’ai toujours dit. Quand vous dirigez un pays, vous avez intérêt à ce qu’il y ait des voix divergentes, des critiques, de l’opposition. Cela aide à savoir ce qu’il se passe ». Un discours inaudible pour une junte de plus en plus rétive à la moindre contradiction. Dans son rapport de février dernier, Eduardo Gonzalez, expert indépendant auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, dresse un tableau sombre et pointe notamment « la dénonciation du statut de Rome et de la Cour pénale internationale, qui favorise l’impunité ».

Avant Moussa Mara, des figures de la société civile ont fait les frais de cette plongée dans l’arbitraire, à commencer par l’animateur de radio Ras Bath, condamné à 9 mois de prison ferme en juillet 2023 et détenu sine die depuis cette date. Beaucoup d’autres ont suivi, l’activiste Ben le Cerveau, l’influenceuse Rose Vie Chère, des voix indépendantes, des visages connus, victimes d’une répression de plus en plus drastique. Au Mali, la contestation est même désormais étouffée lorsqu’elle s’exprime à l’encontre des autorités des pays alliés de l’AES. Youssouf Sissoko a ainsi été déclaré en mars coupable « d’offense à un chef d’État étranger ». Le directeur de l’hebdomadaire l’Alternance avait qualifié de « mensonges » les récentes déclarations du Nigérien Abdourahamane Tchiani accusant la France, la Côte d’Ivoire et le Bénin d’être impliqués dans une attaque contre l’aéroport de Niamey, attaque au demeurant revendiquée par l’État islamique. Le journaliste avait qualifié le Niger de « laboratoire pour une expérimentation politique toxique ».

Face à une pression djihadiste qu’ils ne maitrisent plus, les régimes d’exception de l’AES se font chaque jour plus brutaux. Ils sont aussi de plus en plus isolés, dans une posture d’hostilité envers leur environnement régional, algérien pour ce qui concerne spécifiquement le Mali, ouest-africain pour chacun d’entre eux. Lors de la rupture avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, Moussa Mara avait condamné la décision : « Quitter la CEDEAO, c’est aller contre la marche de l’histoire ».

La marche de l’histoire, justement, ne se fera sans lui… Son incarcération le positionne davantage encore comme un possible recours.

Quel sera l’impact de cette épreuve sur le destin présidentiel de Moussa Mara ? Ses visiteurs le confirment : La prison ne l’a pas broyé. L’ancien Premier ministre croit en son destin et fait face. Dans sa longue marche vers Koulouba, le fondateur de Yelema sait disposer d’atouts solides. L’enjeu pour lui consistera à capitaliser au mieux sur cette séquence. Son procès est déjà l’une des affaires judiciaires les plus suivies du Mali. Le verdict suscite un malaise réel dans une opinion qui subit les conséquences d’un fiasco multidimensionnel, asphyxiée par la pénurie de carburant, les coupures d’électricité parfois pendant plusieurs jours, et bien sûr l’insécurité. Son parti est certes dissous mais ses idées sont bien vivantes et ses militants restent mobilisés : une équipe solide et professionnelle qui ne lâche rien. Ils lui vouent un mélange de considération et d’affection sincère. Ils relèvent le flambeau, multiplient les actions en son nom et alimentent les réseaux sociaux. La prison gomme par définition toute suspicion de complaisance envers le régime, ce soupçon que certains, à l’extérieur du pays, auraient tant aimé lui accoler.

Sa popularité progresse. Très significatives, ces excuses présentées récemment par un jeune Malien de la diaspora qui l’avait violemment pris à partie il y a 18 mois dans un foyer de Vitry-sur-Seine. De fait, ce dérapage avait choqué. Moussa Mara est apprécié pour sa simplicité, son sens du contact, son implication auprès des plus fragiles, son indéniable volonté de rassemblement. Fils d’un père chrétien et d’une mère musulmane, il incarne personnellement par ses origines familiales ce Mali « divers, pluriel et uni » qu’il entend bâtir.

Depuis le coup d’État militaire, son image personnelle s’est donc renforcée. Le jeune premier ministre fougueux et pressé est devenu un quinquagénaire solide et pondéré. Une sorte de force tranquille ! Lors de son équipée à Kidal en 2014, son patriotisme avait été loué mais la prise de risque désapprouvée. Si certaines aspérités semblent désormais gommées, son patriotisme demeure en revanche incontesté. Un point fort dans un contexte de revendication de souveraineté qui ne s’éteindra pas avec la fin du régime militaire.

Moussa Mara a su accompagner l’évolution de l’opinion publique durant ces cinq dernières années avec constance et résilience. Envers ses compatriotes, il a démontré une compréhension, affiché des aspirations partagées. Son refus de l’excès a été apprécié, sa volonté de ne pas donner dans l’outrance, de tenter aussi d’influencer de son mieux un processus toxique sur lequel il n’a finalement eu aucune prise. Autres cartes maitresses : son indéniable courage qui s’est traduit par une authentique prise de risque, ce choix de privilégier le combat de l’intérieur, avec la menace assumée de perdre sa liberté ; son projet aussi, à forte dimension sociale, fondé sur l’autorité d’un État fort et une décentralisation respectueuse de chacun.

Reste enfin sa patience. Depuis le 18 août 2020, Moussa Mara démontre une capacité à laisser du temps au temps. Il n’a pas vraiment le choix. De la patience, il lui en faudra peut-être encore un peu. En juillet 2025, le régime militaire a accordé à Assimi Goïta un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable autant de fois que nécessaire et sans élection. Il lui faut tenir encore, avec l’espoir chevillé au corps que le Mali ne sombre pas entre temps sous la coupe des groupes armés terroristes. Un long tunnel, à moins que le peuple malien ne finisse par braver sa peur et par reprendre la main sur son destin. Nul ne peut désormais l’ignorer : « Aussi longtemps que dure la nuit, le soleil finira par apparaître ».


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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