Arnaud Teyssier est un haut fonctionnaire et historien français. Il est président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle ainsi que du Conseil scientifique de la Nouvelle Revue Politique. Normalien et énarque, il a consacré une large part de sa carrière à l’étude de l’État, du gaullisme et de l’histoire politique de la Ve République.

Il est l’auteur, notamment, de l’ouvrage Charles de Gaulle : L’angoisse et la grandeur publié aux éditions Perrin en 2024. Ce livre propose une biographie approfondie du général de Gaulle, explorant sa personnalité, sa pensée et les ressorts de son action politique, depuis son enfance jusqu’à ses derniers jours, en mettant l’accent sur l’idée que de Gaulle a cherché toute sa vie à vaincre l’angoisse par la grandeur.

 

Il y a très exactement seize ans, le 7 janvier 2010, disparaissait Philippe Séguin, à l’âge de 66 ans. Je fus l’un des tout premiers à l’apprendre car le conseiller de permanence à l’Elysée n’était autre que mon vieux camarade Maxime Tandonnet – décédé lui-même, depuis, en septembre 2024. J’étais à l’étranger et rentrant en France le lendemain, je fus frappé par le nombre et l’importance des hommages qui lui étaient rendus dans la presse et dans le milieu politique, et qui paraissaient bien considérables si l’on se référait aux seules fonctions nationales qu’il avait exercées (comme ministre une seule fois, aux affaires sociales, de 1986 à 1988, et comme président de l’Assemblée nationale de 1993 à 1997). Séguin faisait la « une », alors, pourtant, qu’il n’était que premier président de la Cour des comptes et qu’il avait quitté la politique depuis huit ans, se faisant depuis résolument silencieux et discret. Ce bel unanimisme (ou quasi-unanimisme, sachant que deux anciens premiers ministres se firent remarquer par leur absence lors de ses obsèques nationales aux Invalides) n’était pas que de façade. Chacun sentait confusément qu’une figure politique singulière quittait la scène, etchacun pressentait aussi qu’elle ne serait pas remplacée. Un physique, une voix, des dons oratoires exceptionnels, et une présence – un ton, par-dessus tout – qui n’avaient pas d’équivalent. Le mauvais caractère de l’homme, ses emportements étaient notoires. Jacques Chirac le redoutait tellement qu’il avait peut-être été presque soulagé de perdre les législatives anticipées de 1997, qu’il avait si imprudemment provoquées par une dissolution hasardeuse et fort peu gaullienne : mieux valait Jospin que Séguin à Matignon, à tout prendre, puisque Juppé, ce n’était plus possible, et que l’euro arrivait, que les promesses de 1995 ne seraient pas respectées, etc. etc.

Dans cette pompe impressionnante qui accompagna le cercueil de Philippe Séguin, il y avait de l’admiration assurément, de la considération et parfois de l’affection, mais aussi une forme de soulagement ou de remords. La grande ombre ne pèserait plus sur la vie politique, et Cassandre ne serait plus là pour rappeler la qualité de ses prédictions. Il est intéressant de noter que si Séguin échappe encore à l’oubli, et s’il est toujours présent dans le souvenir d’une jeune génération qui ne l’a pas connu dans sa gloire des années 1990, c’est en raison de son célèbre discours sur Maastricht le 5 mai 1992. Il faut dire que l’ouverture était impressionnante. « Foin d’arguties ! Il me faut dire avec beaucoup d’autres, au nom de beaucoup d’autres, qu’il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne. Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été signé et que d’Acte unique en règlements, de règlement en directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne se fait sans les peuples, qu’elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets, dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de Justice. Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d’experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise lei conséquences. » Et il avait conclu ainsi : « L’avenir de la France ne dépend pas seulement du succès de l’Europe, mais l’avenir de l’Europe, à ce moment crucial de son histoire, passe certainement par le redressement de la France. En entravant sa liberté d’agir, en la contraignant à renoncer un peu plus à elle-même, on rendrait un bien mauvais service à l’Europe. Car la République française pourrait être l »âme ou le modèle de cette Europe nouvelle, aujourd’hui aspirée par le vide et qui hésite entre espoir et angoisse, goût de la liberté et peur du désordre, fraternité et exclusion […] En votant l’exception d’irrecevabilité, nous ne signifions pas un congé, nous exprimons la volonté de construire une autre Europe, la seule Europe qui vaille à nos yeux […] oui, nous voulons l’Europe, mais debout, parce que c’est debout qu’on écrit l’histoire ! »

C’était en 1992. Il y avait, dans cette vaste harangue que Philippe Séguin avait ruminée avec une sourde énergie, un rappel plus profond encore, qui résonne fortement aujourd’hui : il n’est pas de démocratie sans souveraineté nationale. Aujourd’hui, on devine ce que ressentirait Philippe Séguin face à l’impuissance de l’Europe, qui s’est construite sur le modèle euro-atlantique cher à Jean Monnet – contre celui de l’Europe politique voulu par de Gaulle – et face à un monde totalement déréglé, lui qui fut l’un des premiers à développer le thème de la « mondialisation » et des dangers qu’elle faisait peser sur nos libertés et sur la dignité du travail humain. Sa vision de la politique française était également âpre et lumineuse. Il s’était opposé très tôt à ce qu’il appelait la « dégaullisation » du RPR, mise en œuvre par Jacques Chirac et son entourage dans les années 1990, et plus résolument encore à la création de l’UMP et d’une formation unique de ce qui n’était plus que la « droite », oublieuse de l’idée même de « rassemblement » : il annonçait, à travers ce double processus, un déclin inéluctable pour la formation politique qui était la sienne. Et il prédisait une montée en puissance, parallèle et tout aussi inéluctable, du Front national, qui se saisirait des thèmes fondateurs abandonnés sur le sable : la nation, la souveraineté, l’Etat, le social…. Dès 1991, il avait noté : « le front républicain mettra Le Pen à 40 %. » Trente-cinq ans plus tard, nous y sommes, et il ne reste plus aux formations politiques issues de la « droite » classique que les yeux pour pleurer, ou, à défaut, le thème de « l’union des droites » à cultiver, dont on ne perçoit plus très bien le sens puisque le RN occupe désormais la plus grande partie de l’espace laissé vacant…

Lors d’une conversation que nous avions eue en 1998 ou 1999, à l’époque de la cohabitation émolliente, des 35 heures et de la gauche plurielle, je lui avais confié mon désespoir, mon sentiment que nous étions « au fond du trou ». Il m’avait répondu : « détrompez-vous, nous en sommes loin, et même très loin ! Et c’est seulement alors, peut-être, quand nous y serons vraiment, que notre pays trouvera en lui les ressources pour remonter de l’abîme. » C’est en ce sens que le souvenir de cet homme étonnant doit nous accompagner aujourd’hui : même s’il avait parfois l’esprit sombre, et l’âme mélancolique, il ne désespérait jamais, et surtout pas de la France. Car il était profondément, viscéralement gaulliste, et donc, pour lui, le désespoir était un péché contre l’esprit. S’il avait choisi de Gaulle dans sa jeunesse, c’est« parce que, disait-il, il refusait déterminisme et pesanteurs sociologiques, et qu’il plaçait la politique au-dessus de tout. Je l’ai choisi parce qu’il avait lui-même choisi la démocratie et la République ». La démocratie, à raison de ses valeurs universelles, et la République, parce que c’était la manière bien française de l’incarner, avec un Etat fort, seul « garant de l’incalculable » selon la belle expression d’Alain Supiot. Pour Philippe Séguin, la démocratie ne s’est jamais résumée à des mécanismes constitutionnels ni à la garantie des grandes libertés politiques et des droits individuels : il voyait en elle une véritable civilisation, portant une vision, exaltant la force d’un destin commun ainsi que l’émancipation, et non l’asservissement par le travail.

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