« L’ambassade d’Iran à Paris est un centre névralgique des services secrets iraniens. Il faut la fermer. Car ils finiront par tuer »
Franco-iranien, Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions du Figaro Magazine, de Paris Match, d’Atlantico, DE VA et d’Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il vient de publier, avec le grand reporter Jean-Marie Montali, le livre « Paris-Téhéran, le grand dévoilement : 50 ans de falsification française sur l’Iran ». (éditions du Cerf).
Pouvons-nous parler d’une stratégie d’influence du régime iranien en France et plus largement en Europe ? Et si oui, quelles formes prend cette dernière ?
Depuis 1979, la République islamique d’Iran a fait de la propagande une part essentielle de sa stratégie d’exportation de sa révolution islamique et du jihad Dans l’un des ouvrages qu’il a écrits, l’ayatollah Khomeini, le fondateur de la République islamique, écrit cela : « Nous devons régler clairement nos comptes avec les puissances et les superpuissances et leur démontrer que, malgré toutes les graves difficultés que nous rencontrons, nous affronterons le monde avec notre idéologie. » Pour diffuser sa stratégie d’influence, Téhéran utilise ses ambassades et représentations diplomatiques dans le monde. C’est ainsi que dès les années 1980, des dizaines d’agents des services du renseignement iranien sont nommés à des postes de « conseillers culturels » ou de chefs de cabinets dans les ambassades, en Allemagne, en Angleterre et en France. Ils ont pour mission d’approcher les associations universitaires d’extrême gauche, les mouvements propalestiniens, mais aussi des binationaux qui pourront à la fois faire du renseignement et diffuser leurs éléments de langage. Rappelons-nous que cette période, c’est aussi celle des attentats terroristes commandités par la République islamique d’Iran en France. Elle ressemble à ce que nous vivons aujourd’hui. Car pour les services secrets iraniens, l’influence et la séduction accompagnent toujours le terrorisme dès lors que survient une période de crise diplomatique ou une guerre. Ce qui est le cas actuellement.
Comment s’organisent les recrutements qui nourrissent cette stratégie ? Et quels sont les liens des recrutés avec les gardiens de la révolution ?
Les agents des services secrets iraniens opèrent de véritables castings depuis les ambassades iraniennes. Ils regardent et écoutent chaînes de télévision et radios, lisent la presse pour trouver des personnalités potentiellement recrutables pour servir leurs intérêts. Ils ciblent ainsi des universitaires, des anciens diplomates, des journalistes, des personnalités politiques. Ensuite, dès lors qu’une personne a retenu leur attention, un agent va tenter de la rencontrer, de la jauger. Puis, si elle est intéressante, vient le temps du recrutement. Ce recrutement ne coûte pas forcément cher. Car certains influenceurs agissent par idéologie. Cela peut être le cas à l’intérieur de partis politiques d’extrême gauche propalestiniens, notamment. Ou alors au sein de groupes d’étudiants. Il y a aussi une politique qui consiste à donner des visas pour l’Iran à des universitaires, des journalistes et des consultants pour se rendre en Iran. Sur place leurs travaux sont facilités. À leur retour, ils vont pouvoir vendre leur expertise en tant que spécialistes à des entreprises ou des journaux, écrire des rapports, des articles ou des livres, se rendre sur des plateaux de radio ou de télévision, en ayant des éléments de langage bienveillants à l’égard du régime iranien. Les services secrets iraniens peuvent utiliser aussi le chantage sur des binationaux vivant en France, qui ont de la famille en Iran. On les oblige à communiquer des informations sur leur entourage dans les pays dans lesquels ils résident, ou à diffuser des éléments de langage, en contrepartie de quoi leurs proches, en Iran, sont laissés tranquilles.
En France, l’ambassade de la République islamique d’Iran est le véritable quartier général de cette guerre d’influence. L’homme qui a la charge de cela, c’est le directeur de cabinet de l’ambassadeur, AliReza Khalili. Il a notamment pour mission d’animer ces réseaux, de recevoir ces agents d’influence à l’ambassade, de les inviter à déjeuner ou à dîner Il peut participer aussi à des soirées privées organisées par ses proches ou des agents, où l’on retrouve un certain nombre de personnalités politiques et parfois même des diplomates de pays alliés à l’Iran.
Des moments durant lesquels il leur passe les éléments de langage à diffuser. Il faut bien comprendre que cet homme répond de sa mission à l’ambassadeur. Et que l’ambassadeur, lui, est lié aux Gardiens de la révolution islamique. Car aucun diplomate de ce niveau ne peut être nommé dans une ambassade sans l’aval du Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Paris ne fait pas exception. Ce qui veut dire clairement que les Gardiens de la révolution islamique, comme leurs services secrets, sont présents et actifs à Paris via cette ambassade.
La NRP a été l’objet voici 48 heures d’une cyberattaque sourcée depuis l’Iran. Pourquoi cette attaque, selon vous ?
La Nouvelle Revue politique a consacré énormément d’articles et d’entretiens aux évènements dramatiques qui frappent l’Iran depuis le 28 décembre 2025. Elle couvre aussi le conflit, avec toujours une même ligne, factuelle, sur ce qui se passe, car c’est une revue d’analyse et de décryptage. Elle donne également la parole à des journalistes comme moi ou mon co-auteur Jean-Marie Montali, ou encore à la sociologue Manaz Chirali et à Funji Benedict. Alors que nous documentons tous notre travail de façon professionnelle, nous sommes considérés comme des opposants par le régime des mollahs. Au mieux comme des gens qui gênent, et qu’il faut faire taire. Ce qui gêne les services secrets iraniens et les Gardiens de la révolution islamique, c’est que la NRP est une revue respectée et influente, et qu’elle va sur le fond des choses, n’ayant pas peur de révéler des informations qui gênent les services secrets iraniens. Cette attaque est donc à considérer comme une mise en garde. Soyez certains que ce n’est qu’un avertissement, pour faire pression sur la rédaction. Et de façon générale, que son cas serve d’exemple à tous ceux qui ont un travail critique sur les Gardiens de la révolution islamique. La question est : après cet avertissement, quel sera le prochain niveau d’attaque ? Je rappelle que nous avons affaire à un régime de terroristes.
Comment se défendre par rapport à cette guerre hybride ?
Il faut fermer l’ambassade de la République islamique d’Iran en France, et renvoyer tous les diplomates iraniens présents sur notre territoire. Les mollahs et leurs gardiens de la révolution se servent de cette ambassade pour faire de la propagande, recruter leurs agents d’influence, etc. Cette ambassade est le centre névralgique, sur notre territoire, d’opérations menées par un pays qui nous est hostile. Regardez juste le parcours de l’ambassadeur Amin Nejad. C’est un proche de la Force al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la Révolution islamique en charge de leurs opérations extérieures. C’est un type ultra dangereux, totalement acquis à l’idéologie islamiste. Il est le représentant en France d’un régime qui a du sang sur les mains. Sa place est dans un avion en direction de Téhéran, pas en France. Je rappelle que les Gardiens de la révolution sont classés en tant qu’organisation terroriste en Europe. Soyons clairs : ces gens nous menacent. Nos services de renseignement, qui effectuent un travail remarquable sur les réseaux iraniens, le savent. Il est donc temps que le pouvoir politique agisse, et renvoie ces gens chez eux. C’est une folie de les tolérer encore en France, car nous finirons par le payer très, très cher. Je rappelle que nous sommes plusieurs personnalités à être aujourd’hui sous protection de la police, en raison des menaces de mort émanant des services secrets iraniens. Il faut arrêter de céder à ces islamistes qui menacent des citoyens français, et commanditent des attentats sur notre territoire. Ils finiront par tuer.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
Voir aussi
31 mars 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Sansal : laissons vivre la liberté !
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire7 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 décembre 2025
Didier IDJADI – La république islamique : une répression sanglante
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire23 minutes de lecture
30 décembre 2025
Emmanuel Razavi – En Iran, la colère gronde à nouveau
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire11 minutes de lecture
30 décembre 2025
Didier IDJADI – Des manifestations en Iran contre le régime totalitaire
par La Nouvelle Revue Politique
1 Commentaire16 minutes de lecture