Entré en fonction ce 1er janvier 2026, le maire « démocrate-socialiste » de New York est attendu au tournant par les Républicains. Mais Zohran Mamdani est aussi scruté par la gauche américaine, en pleine recomposition idéologique.
« Aujourd’hui commence une nouvelle ère », a promis Zohran Mamdani à ses administrés, au cours d’une cérémonie d’investiture rassemblant plusieurs figures de la gauche radicale américaine devant l’hôtel de ville de New York en ce début d’année. À ses côtés, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, qui a remercié Mamdani d’« inspirer la nation ». Il a également supervisé l’assermentation du nouveau maire, qui s’est engagé à remplir sa tâche main sur le coran, en ayant pris soin d’alterner entre plusieurs éditions du livre saint de l’islam lors des diverses cérémonies d’investiture auxquels il a participé.
Dans son discours d’inauguration, il a évoqué son ambition de « remplacer la frigidité de l’individualisme forcené par la chaleur du collectivisme ». Charismatique, « il pourrait presque rendre le socialisme attirant, à condition de fermer les yeux sur le siècle dernier, ce qui s’est avéré être son cas », sanctionnait ce 3 janvier le comité éditorial du Wall Street Journal, médusé par la volonté de Mamdani de « démontrer que “la gauche peut gouverner” ». Reste à déterminer quelle gauche : le maire de New York a été élu en novembre 2025, en même temps que d’autres candidats démocrates ailleurs dans le pays. En Virginie, par exemple, Abigail Spanberger, sortie victorieuse d’une course gouvernorale, a exprimé son souhait que les Démocrates ne « prononcent plus jamais le mot “socialisme” », affirmant sa désapprobation de la ligne radicale de son camarade new-yorkais.
Si la campagne de Zohran Mamdani avait été émaillée de polémiques pour le moins surprenantes, comme le désarroi suscité par sa camaraderie affichée avec un imam radical de Brooklyn, ouvertement homophobe et co-conspirateur non inculpé des attentats contre le World Trade Center de 1993, la période écoulée depuis son élection n’a pas marqué une accalmie s’agissant de ses soutiens identitaires. Selon l’Anti-Defamation League, près du quart des membres de son équipe de transition sont des antisionistes extrémistes, certains étant allés jusqu’à « justifier » sur les réseaux sociaux les attentats du 7 octobre. Le conflit à Gaza a précisément été l’un des moteurs de la rhétorique mise en œuvre par Mamdani, qui a dénié le droit d’Israël à « exister en tant qu’État juif » et promis d’arrêter Benjamin Netanyahu si celui-ci venait à New York, bien que les États-Unis ne soient pas parties à la Cour pénale internationale ayant lancé un mandat d’arrêt contre le premier ministre israélien.
Dès le premier jour de son règne, le nouvel édile de la « Big Apple » a d’ailleurs honoré les gages donnés aux militants antisionistes qui l’ont supporté, en annulant des ordres exécutifs adoptés par son prédécesseur, Eric Adams. Certains d’entre eux affirmaient le soutien de la ville à Israël, par exemple en empêchant toute institution publique de rompre des partenariats avec des organismes établis dans l’État hébreu. Le ministère israélien des Affaires étrangères a immédiatement blâmé la décision sur X, en la comparant à de « l’essence antisémite versée sur un feu déjà allumé ».
Néanmoins, le New York Times précise qu’une partie des engagements de l’ancien maire de New York en faveur d’Israël ont vite pris l’apparence d’un « piège » tendu à Mamdani, qui allait forcément être scruté sur la question. Certains des ordres exécutifs tout juste révoqués ont par exemple été adoptés par Eric Adams dans les derniers jours de son mandat. De surcroît, Mamdani avait indiqué sa volonté d’invalider l’intégralité des décrets prononcés par son prédécesseur depuis septembre 2024, moment auquel Eric Adams a été inculpé pour corruption. Les poursuites contre lui ont finalement été abandonnées en février 2025 par le Département de la Justice de l’Administration Trump, après qu’Eric Adams, pourtant démocrate à l’époque, a donné nombre de gages politiques au président républicain.
Si le nouveau maire a pour cette raison annulé les mesures prises par son prédécesseur indistinctement de leur teneur, Politico a, en outre, remarqué « plusieurs exceptions, incluant un décret établissant le Bureau du maire pour la lutte contre l’antisémitisme ». Néanmoins, Mamdani est revenu sur la définition large de l’antisémitisme, adoptée par Eric Adams conformément aux préconisations de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, qui comprenait les critiques virulentes de l’État d’Israël dans le spectre des discours haineux.
Les New-Yorkais de confession juive font-ils ainsi montre d’une hostilité toute particulière à l’encontre de leur nouveau maire ? Selon les sondages réalisés à la sortie des urnes, 33 % d’entre eux ont voté pour lui en novembre, le reste des suffrages s’étant répartis entre deux autres prétendants. Si le chiffre semble réfuter l’existence d’un clivage confessionnel autour de Mamdani, il rappelle que les Américains de confession juive se sont toujours démarqués par leur progressisme affirmé : près de 80 % d’entre auraient voté pour Kamala Harris en novembre 2024, par exemple. Et peu avant le scrutin, le « socialiste » est parvenu à récolter le soutien de figures culturelles importantes dans l’hémisphère du judaïsme libéral (historiquement implanté à New York), notamment celui de l’acteur Mandy Patinkin.
Ne négligeons pas non plus qu’une dimension majeure de la campagne de Mamdani a été sa focalisation sur le coût de la vie, préoccupation partagée par l’essentiel des résidents de la ville la plus chère d’Amérique. En promettant de geler les loyers et de rendre gratuits garderies et transports en commun, son message a naturellement fait écho dans une large partie des électeurs de confession juive à New York. En effet, comme le souligne l’historien Daniel Soyer dans son livre de référence The Jewish Metropolis: New York City from the 17th to the 21st Century (« La Métropole juive. New York City du XVIIe au XXIe siècle »), « comme leurs semblables ailleurs, les Juifs new-yorkais non harédim sont bien plus progressistes que conservateurs, et ils sont bien plus démocrates que républicains dans leur identification partisane ». Ils ont néanmoins une spécificité, relève l’ouvrage : ils sont significativement plus pauvres que les autres Américains partageant leur religion. Selon une étude réalisée dans le courant des années 2010, ainsi, 28 % des Juifs new-yorkais ne gagnent que 30 000 dollars par an, contre 19,5 % dans le reste du pays. Le salaire médian des 25-64 ans avoisine pourtant les 100 000 dollars annuels dans la ville…
La victoire de Zohran Mamdani n’annonce ainsi pas nécessairement une bascule idéologique de l’intégralité du Parti démocrate. Sa radicalité sur les questions identitaires n’a pas été rédhibitoire du fait de la spécificité de la sociologie new-yorkaise, encline à des discours plus progressistes que le reste du pays, mais c’est sur sa capacité à remplir ses promesses en matière économique qu’il sera principalement évalué en amont des élections de mi-mandat de novembre prochain.
Eliott Mamane
Eliott Mamane est journaliste et chroniqueur pour plusieurs médias. Il travaille principalement sur la politique française et sur la politique américaine, en se focalisant sur la vie partisane de ces deux pays ainsi qu’aux configurations des débats intellectuel et médiatique sur place. Il a notamment écrit pour Le Figaro et Marianne. Il intervient régulièrement à la radio sur les ondes d’Europe 1 et à la télévision sur la chaîne d’information France Info.
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