Lorsque les rues d’Alger et d’autres villes d’Algérie se sont remplies de milliers, voire de millions de manifestants le vendredi 22 février 2019, une euphorie insondable s’est emparée du peuple algérien, heureux de pouvoir enfin prendre son destin en main. Des semaines de manifestations pacifiques ont eu raison de la persistance du gérontocrate Abdelaziz Bouteflika, grabataire, qui voulait coûte que coûte briguer un cinquième mandat après 20 ans de règne. Les images d’un président physiquement absent, mais présent avec ses seuls portraits portés par des partisans zélés ne pouvaient passer pour un peuple qui avait déjà trop subi pour accepter une humiliation de plus, une de trop. Le Hirak est né. Mais personne à ce moment-là ne pouvait imaginer que sept ans plus tard, tous les acquis démocratiques – relatifs – d’une trentaine d’années de souffrances et de combats, partiraient en fumée.

Nous sommes début 2019. Les composantes du pouvoir, dont il ne restait que l’état-major de l’armée et les puissants oligarques qui tournoyaient autour du Régent du pays, Saïd Bouteflika, le frère cadet du président de la République, pendant que les jadis puissants services secrets étaient neutralisés 4 ans auparavant, n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la succession à Abdelaziz Bouteflika, alors âgé de 82 ans. À un moment donné, l’idée de présenter deux Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et à un degré moindre Ahmed Ouyahia, a traversé les esprits. Mais chacun avait des opposants au sein du régime. S’est imposée alors l’option du pire : reconduire l’homme malade. Depuis son hospitalisation à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce en mai 2013, celui qui aura le plus long règne à la tête de l’Algérie a perdu peu à peu ses facultés physiques, puis cognitives. Il ne parlait plus et ses apparitions publiques étaient rarissimes. Le pays était tenu « par des forces anticonstitutionnelles », dénonçait l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à trois élections présidentielles, Ali Benflis.

Incapable de faire lui-même acte de candidature, Abdelaziz Bouteflika – ou son entourage – a laissé ses partisans organiser une grande kermesse le 9 février 2019 pour annoncer que le président sortant postulait officiellement à sa succession. À la place de l’homme, les organisateurs du meeting ont présenté un cadre – oui, ce n’est pas une blague ! C’était une provocation de trop. Moins de deux semaines plus tard, le 22 février, les rues du pays sont devenues noires de monde. Même avec la démission humiliante, le 2 avril suivant, de l’ancien président sous la pression à la fois de la rue et du lâchage du tout-puissant général Gaid-Salah, chef de l’armée, qui avait changé de fusée d’épaule devant la furie populaire, les manifestants ne sont pas rentrés chez eux. Ils ont continué à manifester en faveur d’un régime réellement démocratique, débarrassé de l’emprise des militaires et pour une lutte réelle contre la corruption. Le mouvement n’a été stoppé qu’avec l’avènement du Covid début 2021.

Une responsabilité partagée de l’échec

Pourtant, ce doux rêve d’une Algérie démocratique s’est rapidement évaporé et le pays d’Afrique du Nord est entré, petit à petit, dans un long tunnel dont il n’est pas encore sorti. Aujourd’hui, la presse, jadis libre parfois jusqu’à l’excès, est désormais bridée ; l’opposition est laminée et des dizaines d’Algériens sont en prison juste parce qu’ils se sont exprimés sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Qui en est responsable ? Il est difficile de répondre à ces questions avec exactitude. Mais une série de couacs, de ratés et surtout d’erreurs stratégiques et un contexte international ont éloigné toute possibilité de changement dans le pays. À commencer par l’absence totale d’une volonté du changement de la part du régime. Ce dernier a vacillé, pris peur, douté. Mais il a su se refaire une santé, renaître de ses cendres. Il a profité des divisions apparues au sein des oppositions pour commencer à opérer d’abord des arrestations parmi des personnalités du Hirak avant d’élargir la répression, par petites doses, à d’autres activistes et des militants. Un hubris qui a permis non seulement de consolider l’assise du système, mais de semer la terreur parmi les populations qui ont renoncé, semaine après semaine, aux manifestations. « Plus jamais ça ! » est le message que répandaient des représentants du pouvoir qui ont estimé que c’était « un trop-plein » de liberté qui avait permis les manifestations de 2019. En plus de la division des oppositions, le pouvoir a également réagi dans un réflexe d’auto-défense, estimant qu’un changement radical du système de gouvernance pouvait faire disparaître les privilèges de certains dirigeants. D’autres figures du pouvoir ont agi de bonne foi, pensant qu’une transition pouvait mener le pays vers l’inconnu, surtout qu’une brève ouverture démocratique au début des années 1990 avait donné lieu à un raz-de-marée de la mouvance la plus radicale parmi les islamistes. Une position partagée, y compris dans les rangs des oppositions, dont certains représentants proposaient la désignation d’un président intérimaire qui devait mener le pays vers un nouveau processus électoral.

Dans cet échec d’une des révoltes populaires les plus marquantes de ces dernières décennies dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient, le pouvoir algérien ne porte pas la responsabilité seul. Des personnalités de l’opposition se sont opposées, dès les premières semaines des manifestations, à une structuration du Mouvement populaire et, pire, à toute solution négociée avec le pouvoir. En décrétant que toutes les figures du système politique devaient partir, ce sont les rares libertés dont disposaient les Algériens qui sont parties. Aujourd’hui, certains de ces représentants de l’opposition, à l’image de Karim Tabbou, Mohcine Belabbas et Fethi Ghares, qui ont constitué la nouvelle génération d’hommes politiques algériens, sont dans un régime de semi-liberté : ils ne sont pas en prison, mais ils sont soumis à un contrôle judiciaire permanent qui les empêche de faire des déclarations, de pratiquer la politique. Dans les prisons, des dizaines d’Algériens (des ONG parlent de près de 200 détenus) purgent des peines d’emprisonnement pour avoir exprimé des opinions sur les réseaux sociaux, tandis que d’autres attendent un procès depuis des mois. La répression est telle qu’il n’existe presque plus d’opinions contradictoires dans le pays en dehors de quelques partis de l’opposition qui survivent encore ; du moins tant qu’ils sont agréés par l’administration.

Face à ce désastre, des opposants appellent constamment au dialogue avec le pouvoir incarné par Abdelmadjid Tebboune. Ce dernier répond qu’il est favorable à une ouverture sur l’opposition, mais la promesse tarde à se concrétiser. Et le pouvoir algérien reste hermétique à tout changement.

Ali Boukhlef, Journaliste indépendant

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