Alain Jourdan est journaliste. Il a couvert pendant plusieurs années les grandes affaires judiciaires pour Le Progrès puis La Tribune de Genève. En 2009, il devient correspondant permanent auprès de l’ONU et rend compte des négociations sur le nucléaire iranien, de la crise syrienne et des questions de terrorisme religieux. Il est le lauréat du prix Bouvier 2012. il est l’auteur de L’Appel de Jérusalem — Mohammed VI et la Papauté engagés pour la paix, publié aux Éditions Château & Attinger en août 2025
L’un des angles morts persistants de l’analyse géopolitique contemporaine réside dans la sous-estimation du fait religieux comme facteur structurant des relations internationales. Alors que le système multilatéral onusien peine à contenir les conflits, à réguler les rapports de force et à prévenir les radicalisations, il continue largement d’aborder les crises par le seul prisme juridique et sécuritaire.
Or la réalité géopolitique est connue : les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Le rapport de force demeure la grammaire dominante des relations internationales. Mais les peuples, eux, peuvent s’entendre. Et c’est précisément dans cet écart ( entre la logique froide des États et l’aspiration des sociétés à la coexistence ) que le dialogue interreligieux trouve toute sa pertinence stratégique.
C’est ce constat qui m’a conduit à écrire L’Appel de Jérusalem. Le texte signé en 2019 est bref, mais il s’inscrit dans une profondeur souvent négligée : celle du dialogue interreligieux comme instrument de stabilisation. Il ne propose ni médiation diplomatique ni solution institutionnelle, mais rappelle un principe devenu crucial dans les conflits contemporains : la reconnaissance de la liberté de croyance comme condition essentielle de la coexistence et comme rempart contre l’instrumentalisation politique du religieux.
À l’heure où les lignes de fracture se durcissent ( entre blocs, identités et récits civilisationnels concurrents ) les plateformes de dialogue interreligieux apparaissent comme des espaces parallèles, mais non marginaux. Elles agissent là où les mécanismes classiques du multilatéralisme sont paralysés : sur le terrain symbolique, culturel et moral. Elles rappellent que la paix ne se décrète pas uniquement par des accords, mais se prépare dans les imaginaires collectifs.
Cette dimension est d’autant plus décisive que nos sociétés sont aujourd’hui traversées par une violence verbale inédite. L’invective, la stigmatisation et la haine saturent les réseaux sociaux, accélérant les radicalisations et vidant le débat public de toute nuance. Dans ce contexte, la tolérance religieuse n’est plus un idéal abstrait : elle devient une condition politique et sociale indispensable.
Il faut également assumer un constat plus profond : le retour du sacré, ou plutôt la quête de sens, traverse nos sociétés désorientées. Le respect des espaces sacrés, des croyances et des traditions peut redevenir un facteur d’apaisement — à condition que les religions soient comprises non comme des instruments de pouvoir, mais comme des ressources spirituelles portées par des femmes et des hommes éclairés, conscients de leur responsabilité historique.
L’expérience marocaine montre qu’un État peut intégrer cette dimension sans confusion des rôles, mais avec lucidité. Elle démontre que le dialogue interreligieux peut être un pilier de stabilité, et non un simple discours d’accompagnement.
Dans un monde marqué par le retour du tragique, l’Appel de Jérusalem n’est ni un texte spirituel hors du temps, ni un manifeste diplomatique. Il constitue un signal stratégique : celui d’une géopolitique du dialogue, encore trop souvent ignorée, mais devenue indispensable.
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