La fontaine Ain Fouara qui se dresse en plein centre de la ville de Sétif en Algérie a encore été agressée, pour la septième fois, par les islamistes le matin du mardi 24 février 2026.
Il existe des œuvres qui dépassent leur matérialité pour devenir des repères moraux, culturels et presque existentiels. Aïn Fouara appartient à cette catégorie rare. Pour moi, elle n’est pas seulement un monument connu, elle se dresse au cœur de ma ville natale, Sétif, comme une présence familière, presque intime, inscrite dans la mémoire quotidienne autant que dans l’histoire collective.
Parler d’Aïn Fouara, c’est évoquer bien plus qu’une fontaine ornée d’une statue. C’est convoquer un siècle et demi de vie urbaine, de tensions culturelles, de regards croisés sur l’art, le corps et la liberté.
Une œuvre née dans l’Algérie du XIXᵉ siècle
La fontaine Aïn Fouara est inaugurée en 1898, à l’époque de l’Algérie coloniale. La statue qui la surplombe, représentant une femme nue dans une posture sereine, est réalisée par le sculpteur français Francis de Saint-Vidal. Installée au cœur de la ville, elle devient rapidement un point de repère majeur, un lieu de passage et de rassemblement.
Le nom « Aïn Fouara » vient de la source d’eau qui alimentait autrefois cet espace, bien avant l’installation du monument. La fontaine s’inscrit ainsi dans une continuité plus ancienne, liée à l’eau et à la vie urbaine, transformant un lieu utilitaire en symbole esthétique.
Au fil des décennies, la statue s’est intégrée au paysage mental des habitants. Elle est devenue un point de rencontre, un repère géographique mais aussi affectif, traversant les périodes coloniale, puis postindépendance, sans perdre sa place dans le cœur de la ville.
Une présence familière devenue symbole
Ce qui frappe lorsqu’on évoque Aïn Fouara, c’est la manière dont une œuvre d’origine coloniale a été réappropriée par la population locale. Elle n’est plus perçue comme un vestige étranger mais comme un élément constitutif de l’identité urbaine de Sétif.
Elle a accompagné les transformations de la ville, les évolutions sociales, les espoirs et les crises. Des générations entières ont grandi avec son image, au point qu’elle est devenue un marqueur de mémoire collective, presque un témoin silencieux du temps.
Les attaques et leur signification
Les agressions dont la statue a été la cible à plusieurs reprises ne sont pas de simples actes de vandalisme. Elles révèlent des tensions profondes autour de la place de l’art, du rapport au corps nu de la femme et de la liberté d’expression dans l’espace public.
S’en prendre à une œuvre comme Aïn Fouara, c’est tenter d’effacer ce qu’elle représente : la permanence de la culture face aux crispations idéologiques. Ces épisodes ont suscité à chaque fois une émotion considérable, preuve de l’attachement profond de la population à ce monument.
Les restaurations successives ont ainsi pris une dimension symbolique forte. Elles traduisent une volonté collective de préserver un patrimoine qui dépasse les clivages et les époques.
Entre héritage et modernité
Aïn Fouara pose une question essentielle : comment une société assume-t-elle la complexité de son héritage ? Cette fontaine incarne précisément cette complexité, à la croisée de l’histoire coloniale, de l’identité locale et de la modernité culturelle.
Elle rappelle que le patrimoine n’est jamais figé. Il se transforme par le regard que chaque génération porte sur lui. En cela, elle constitue un cas exemplaire de réappropriation culturelle, où une œuvre devient pleinement partie intégrante du récit national et urbain.
Une mémoire personnelle et collective
Parce qu’elle se trouve dans ma ville natale, Aïn Fouara n’est pas pour moi un objet d’étude abstrait. Elle appartient à ces images fondatrices qui accompagnent l’enfance et façonnent la perception d’un lieu. Elle est à la fois un souvenir intime et un symbole partagé.
Sa présence rappelle que certaines œuvres finissent par incarner l’esprit même d’une ville : sa continuité, ses tensions, sa capacité à traverser le temps sans perdre son âme.
Aïn Fouara demeure aujourd’hui l’un des symboles les plus puissants de Sétif. Par son histoire, par les débats qu’elle suscite, par l’attachement qu’elle inspire, elle illustre la force du patrimoine lorsqu’il devient un élément vivant de la mémoire collective.
Elle nous rappelle, enfin, qu’une société se mesure aussi à la manière dont elle protège ses œuvres, accepte leur complexité et reconnaît en elles une part de son propre récit.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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