Face à la crise que nous connaissons, pléthore de constats et de solutions nous sont proposés. La contribution de Jean-Michel Blanquer tranche par sa singularité et sa profondeur. « Civilisation française » résulte d’une expérience et d’une pensée. Après une carrière d’enseignant-chercheur en Amérique latine, aux États-Unis et en France puis différentes fonctions de responsabilité au sein de l’Éducation nationale, il en fut, hormis Victor Duruy, le ministre le plus stable.
Il se distinguera par une orientation républicaine et la mise en place de réformes structurelles pour préparer l’avenir de la France, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un éphémère ministre communautariste, Monsieur Pap N’Diaye.
S’ouvrira alors une nouvelle séquence dans la vie de Jean-Michel Blanquer, synonyme de retour dans sa fonction de professeur de droit public, à Assas. Elle est marquée aussi par l’action, au travers du Laboratoire de la République maillant le territoire, les liens interculturels, notamment avec l’Amérique latine, ou la mobilisation pour la libération de Boualem Sansal…
En parallèle, Jean-Michel Blanquer entame un travail de réflexion. Avec « La Citadelle » (1), il restitue son expérience au sommet de l’État, au ministère et les leçons politiques qu’il en tire.
Avec « Civilisation française » (2), l’ambition est d’une autre nature. Il traite du politique. Il s’agit de rendre raison de ce qui advient au monde, de ce qu’est la France et des moyens qu’elle sorte de sa profonde crise, ainsi que l’Europe.
C’est donc mûri par l’expérience, l’action et la pensée que Jean-Michel Blanquer s’entretient avec Stéphane Rozès pour la Nouvelle Revue Politique.
Stéphane Rozès : Je vous remercie, Jean-Michel Blanquer, de nous accorder cet entretien. « Civilisation française » est à la fois un livre de réflexion et de propositions précises, sous forme de projet politique. Son originalité tient au souci de fonder la politique sur son soubassement culturel et anthropologique à partir de la notion de civilisation appliquée à la France.
Quels sont les faits, expériences ou réflexions qui vous ont amené à explorer ce que vous appelez la « couche culturelle du temps long » ?
Jean-Michel Blanquer : Je suis frappé par la dictature de l’immédiateté qui désormais frappe le monde entier et conditionne nos existences.
Nous pouvons toujours la combattre à l’échelle individuelle par nos choix de vie et, surtout, par le type d’éducation que nous donnons à nos enfants. Mais, à l’échelle collective, que faire ? Comment donner à notre contrat social la dimension de long terme qui lui fait tant défaut aujourd’hui ?
La civilisation représente l’ancrage fondamental de toute société
Tout est finitude dans l’œuvre humaine mais il y a des dimensions temporelles différentes qui permettent tout de même de s’inscrire dans la très longue durée. C’est ainsi que les êtres humains ont créé les institutions et les civilisations. J’ai eu beaucoup recours à Fernand Braudel qui est en réalité l’un des penseurs les plus importants du XXᵉ siècle. Il distingue trois dimensions du temps : l’événement (qui se mesure en jours), l’époque (qui se mesure en décennies), la civilisation (qui se mesure en siècles). C’est la civilisation qui représente l’ancrage fondamental de toute société. Nous en avons besoin comme d’un nutriment vital. C’est pourquoi nous devons explorer en conscience ce qui nous constitue en tant que civilisation et de quelle façon nous pouvons la prolonger au cours des siècles à venir en tenant compte des prodigieuses mutations de notre temps, notamment dans le domaine scientifique et technologique. Nous devons retrouver le sens d’un « projet de société » qui nous permette de montrer un cap à nos enfants et qui soit cohérent avec notre trajectoire pluriséculaire.
Stéphane Rozès : Appliquée à la France, votre approche civilisationnelle vous amène à dire que « l’esprit des origines n’est pas mort ». Comment définiriez-vous cette civilisation française dont il procède ? Ses composantes ?
Jean-Michel Blanquer : L’Europe est issue de deux courants de civilisation dont la convergence a donné un résultat inédit et fructueux : la civilisation gréco-romaine et la civilisation judéo-chrétienne. Des penseurs comme saint Thomas d’Aquin ont tiré les conséquences de cette confluence dans tous les domaines de la pensée : théologique, philosophique, scientifique, politique, juridique, culturel. La pensée des Lumières elle-même est fille de la redécouverte de l’Antiquité au prisme des valeurs morales issues du christianisme. Des idées auxquelles je tiens beaucoup, comme la République ou la laïcité, viennent de cette généalogie. Au sein de l’ensemble européen, la France a déployé une civilisation particulière par la rencontre entre de multiples « civilisations » locales, que Braudel identifie si bien dans « L’identité de la France », et une volonté politique venue d’en haut, par la Monarchie d’abord puis par l’Empire et par la République. Cette continuité a été très bien vue par Tocqueville dans « L’Ancien Régime et la Révolution ». La France est d’abord une idée qui progressivement se fait chair par un territoire, une langue, une « res publica », c’est-à-dire par un bien commun que traduit la loi commune.
La civilisation française est donc le résultat de cette triple dimension : par « en haut » avec les grands courants civilisationnels qui façonnent l’Europe, par « en bas » avec les multiples terroirs qui ont développé leurs identités au fil des siècles à partir des peuples présents avant la colonisation romaine, « en son centre » par la vision des rois puis de l’Empire et de la République d’un État-nation au territoire ample et équilibré, unifié par une langue qui hisse et rassemble.
Une politique publique doit être reliée à une vision d’ensemble
Stéphane Rozès : Vous énoncez cette conviction que « tout réside toujours dans l’esprit dans lequel les choses sont accomplies » et dans l’adhésion qu’elle suscite. Avez-vous souvenir de réformes ou de mesures qui illustrent ce constat ?
Jean-Michel Blanquer : L’esprit est tout. Le reste est accomplissement. Une politique publique doit donc toujours être reliée à une vision d’ensemble qui fait sens pour tout le monde. Bien sûr, en démocratie, cette vision peut toujours être contestée mais elle doit être claire. Pour quoi et pourquoi faisons-nous les choses ? Je me suis efforcé d’être toujours explicite en ces matières à l’Éducation nationale. C’est vrai pour les réformes comme pour les gestions de crise.
Par exemple, ma politique de l’école primaire a toujours été guidée par l’idée d’un ancrage des savoirs fondamentaux chez tous les enfants de France dès les premières années de la vie : « Lire, écrire, compter, respecter autrui ». C’est le capital pour la vie que l’on doit donner à chaque enfant. Le dédoublement des classes en grande section, CP, CE1 qui concerne 400 000 élèves par an, les évaluations de début d’année, le plan de formation des professeurs en français et mathématiques, la promotion de la pédagogie explicite et tout ce qui a été fait renvoient à un même objectif. Toutes ces politiques ont été complémentaires les unes des autres et c’est ce qui a permis d’avoir de premiers résultats. Et c’est ainsi que, pour la période qui correspond au premier quinquennat, nous sommes le seul pays au monde, avec le Portugal, à avoir progressé quant au niveau de lecture des élèves de huit ans (enquête PIRLS).
Pour traverser les crises, cette approche est encore plus indispensable. Pendant la crise sanitaire, il était très clair que ma priorité absolue était que les écoles devaient fermer le moins possible. J’ai subi des critiques d’une violence extrême mais nous avons maintenu un cap grâce à un esprit partagé. Et nous sommes ainsi le pays au monde qui, avec la Suisse, a le moins fermé ses écoles (12 semaines contre 38 en Allemagne ou en Italie par exemple). Il fallait d’abord et avant tout pour réaliser cela un esprit et une conviction qui prend sa racine dans l’école de Jules Ferry : tous les enfants ont droit à l’école et tous doivent y aller. En temps de crise comme en temps ordinaire, les enfants doivent être notre priorité.
Nous sommes devenus un pays exagérément pessimiste
Stéphane Rozès : Vous dites votre étonnement de ce que les premières améliorations suscitées par vos réformes structurelles aient eu peu d’écho. Quel en est le fondement ? Une dépression nationale ? D’où vient-elle ?
Jean-Michel Blanquer : Il y a un problème français spécifique qui est que, en quelques décennies, nous sommes devenus un pays exagérément pessimiste. Cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons pendant des siècles été au contraire le pays de l’art de vivre, de la joie, du progrès, de l’allant et de la vaillance. Cela se voit encore dans certaines parties de la France, dans la gentillesse qui existe au quotidien dans les rapports humains avec beaucoup de nos compatriotes, dans notre façon de pratiquer le rugby ou d’autres sports où brillent le sens de l’élan, de l’équipe et de la créativité. Nous avons donc ce ressort en nous qui s’est un peu perdu mais pas complètement. Il faut le retrouver ;
Lorsque vous avez la charge de l’Éducation nationale, vous retrouvez ces problèmes. Nos atouts sont énormes par notre langue, notre cartésianisme, notre créativité, la qualité de tant de professeurs. Mais il y a un tel degré de politisation des débats par toute une série de protagonistes qu’il est difficile de faire bouger les lignes sans rencontrer des résistances considérables. C’est pourquoi je tenais à rester cinq ans en fonction pour montrer qu’il y avait une ligne claire et ferme et que la parole ministérielle avait du poids et de la durée. Cela a permis d’agir très concrètement mais en ayant à faire face à des obstructions, des mensonges et des violences verbales disproportionnés.
Un exemple typique est la réforme du lycée. Elle a été l’objet de très larges concertations. Elle correspondait à un besoin profond pour des parcours mieux choisis et plus approfondis pour nos lycéens. L’objectif était clair : plus de liberté et un meilleur niveau. C’est ce qui a été accompli, notamment par des parcours plus choisis et des programmes plus exigeants, et j’en suis fier. Pour autant, les intérêts et les passions ont été tellement bousculés par cette réforme que les campagnes mensongères les plus incroyables ont été menées. On a ainsi ancré dans l’esprit public que les mathématiques et les sciences ont été affaiblies par la réforme. C’est totalement faux ! Ma visée allait évidemment dans le sens du renforcement, suite au rapport Villani-Torossian que j’avais moi-même commandé en arrivant pour renforcer le niveau des élèves en mathématiques en France. Et c’est ce qui s’est passé. Pour vous donner un exemple, le vivier des élèves qui faisaient le plus de maths en 2018 était de 48911. Ils faisaient 8 heures par semaine avec un programme plus facile. En 2023, ils étaient 60 583, en faisant 9 heures par semaine avec un programme plus exigeant. Résultat : il n’y a jamais eu autant d’étudiants en prépa scientifique en France qu’aujourd’hui. Et le nombre de filles en études supérieures scientifiques a augmenté aussi, contrairement à ce que l’on a entendu sur toutes les ondes.
Cet exemple illustre à la fois le degré de négativité et le degré de superficialité que peut atteindre notre débat public. On perd une énergie considérable.
L’autre problème est parfois le manque de suite dans les idées, de constance. À partir de 2022, les choix du président de la République ont conduit à une instabilité inédite rue de Grenelle, avec sept ministres en quatre ans. Le sens des politiques menées s’est fortement perdu en route.
Notre école primaire progresse moins vite que cela aurait pu être le cas. J’observe d’ailleurs que certains pays francophones qui se sont inspirés de mesures que nous avions prises, notamment autour de la pédagogie explicite, progressent aujourd’hui nettement plus vite.
La convergence des gauchisme, technicisme et utilitarisme ont affaibli la culture générale
Stéphane Rozès : Pourquoi, à ce point, au sein des élites intellectuelles et parmi les classes dirigeantes, à l’université et dans les grandes écoles, cette dimension culturelle, la culture générale, le fait de penser ensemble les questions culturelles, religieuses, politiques, les rapports sociaux et géopolitiques ont-ils laissé place à l’économicisme et à l’expertise ces dernières décennies ?
Jean-Michel Blanquer : C’est une tendance générale qui vient de loin. L’une des grandes causes du phénomène vient de la critique que Pierre Bourdieu a faite de l’école française au travers notamment du livre « Les Héritiers La thèse principale, intéressante mais très discutable en réalité et réfutée, était que l’école des années soixante était faussement méritocratique et qu’elle reproduisait voire amplifiait les inégalités sociales. En dénonçant des insuffisances bien réelles, on a en fait sapé ce qui était des points forts. On a oublié que l’école de la République et la patrie sont les biens réels de ceux qui n’ont pas d’autres biens. Et c’est ainsi que l’on est parti en guerre contre la « culture bourgeoise ». On a éloigné Molière et La Fontaine de ceux qui n’avaient que l’école pour les connaître.
Si on ajoute à cela que notre époque favorise les approches techniques en silo dans tous les domaines, la culture générale est apparue à certains comme une vision vieillotte.
On a donc eu la convergence d’un certain gauchisme, d’un certain technicisme et d’une forme d’utilitarisme pour affaiblir la notion de culture générale. Je me suis efforcé de lutter contre cela, par exemple par une liste de grands auteurs incontournables aux oraux du baccalauréat de français ou par la distribution des Fables de La Fontaine à tous les élèves de CM2 de France chaque année. Les élèves sont avides de culture générale, de récits, d’histoire, de cette sève civilisationnelle qui permet de se sentir bien quand on comprend d’où l’on vient et où l’on va.
Le pacte républicain doit réduire la fracture sociale
Stéphane Rozès : Ceux qui vous connaissent et ont suivi votre action ne seront pas étonnés que vous accordiez une place centrale à la République. Vous rappelez que la République n’est pas seulement des règles, mais une « eunomie » qui mêle chez Aristote bonheur et vertu. Pourriez-vous nous préciser ce point qui importe centralement à vos yeux ?
Jean-Michel Blanquer : L’économie peut être comprise comme un ordre politique harmonieux reposant sur trois principes fondamentaux : la liberté, l’équité et la justice. Elle suppose avant tout l’adhésion libre des citoyens aux règles communes, condition indispensable de la concorde sociale.
Cette adhésion ne peut toutefois exister sans certaines conditions, qui renvoient à ce qu’Aristote appelait la vertu civique. Elle exige d’abord l’exemplarité de ceux qui gouvernent, dont la conduite doit incarner les principes qu’ils énoncent. Elle suppose ensuite une compréhension partagée de l’État de droit, non comme une addition de droits particuliers mais comme un cadre normatif orienté vers le bien commun.
Elle repose enfin sur la transmission des savoirs : une instruction accessible à tous, tout au long de la vie, accompagnée du développement de l’esprit critique et de la conscience d’un héritage culturel, artistique et patrimonial à préserver et à enrichir.
C’est pourquoi j’insiste tant aussi sur la redécouverte indispensable de la notion grecque de paideia qui est à la fois un projet éducatif et un projet de société. Les Grecs avaient un idéal qui se traduisait par le caractère complet des savoirs et valeurs que l’individu acquérait au cours de sa formation d’enfant puis d’adolescent. La Paideia désigne bien plus qu’une éducation : c’est le processus par lequel la cité grecque forme l’homme dans toutes ses dimensions, intellectuelle, morale, esthétique et politique. La culture grecque est une entreprise consciente de formation de l’homme selon un idéal, celui de l’homme accompli. La paideia vise ainsi à intégrer l’individu dans la cité en lui transmettant des valeurs communes (mesure, raison, vertu), faisant de l’éducation le cœur même de la civilisation et de la politique grecques.
Dans cette perspective, le pacte républicain, fondé sur la circulation des connaissances et le partage de la culture, doit contribuer à réduire les fractures sociales, notamment celles qui tiennent à l’accès inégal au savoir. Il crée ainsi les conditions d’un citoyen pleinement acteur et bénéficiaire de l’eunomie, entendue comme l’accord profond entre les lois de la cité et les conduites individuelles, c’est-à-dire comme une harmonie durable entre ordre juridique et vertu civique. Nous en sommes loin aujourd’hui. C’est ce chemin qu’il faut reprendre.
La République s’est délitée car nous avons cessé d’être fiers de notre civilisation
Stéphane Rozès : Pourquoi la République s’est-elle délitée ? Qu’est-ce qui s’est délité et pourquoi ? Pourquoi, en certains endroits de l’État et de la société, de telles avancées du communautarisme et même l’idée, chez les islamistes, que la loi de Dieu devrait prévaloir ? De telles attaques contre la République et la laïcité ?
Jean-Michel Blanquer : La première cause est que nous avons cessé d’être fiers de notre civilisation. Il y a peu de chances de réussir l’intégration si nous ne sommes capables de dire de nous-même que du mal. La haine de soi en Europe occidentale a laissé la place à la joie mauvaise de ceux qui ont un projet de société aux antipodes de nos valeurs et de notre civilisation et qui profitent de la désorientation des esprits. Eux ont le sens du long terme et les idées claires. Depuis les années 1920, les Frères musulmans portent un projet d’hégémonie culturelle avec ses tentacules politiques et sociales.
Face à cela, nous ne proposons rien. La politique est devenue une technique de réparation plutôt qu’un art de cristallisation. C’est pourquoi je crois au renouveau du modèle républicain qui puisse se traduire par des perspectives concrètes pour la France de 2050 et celle de 2100.
Stéphane Rozès : Une des singularités de Civilisation française est de mêler dans le même mouvement analyse de fond et propositions adaptées à la France de 2026 dans les bouleversements qui nous tenaillent. Vous balayez l’essentiel des champs, de l’immigration à l’IA en passant par l’écologie et la dette, avec des pistes précises. Ce n’est pas un programme politique, c’est mieux, il me semble : c’est un projet. Pourriez-vous nous en restituer la cohérence et les axes forts ?
Jean-Michel Blanquer : Par cette méthode qui consiste à partir du concept de civilisation, je m’efforce de revisiter les composantes de cette civilisation pour envisager ce qui peut les revitaliser. C’est pourquoi le premier élément que j’approfondis est le territoire. Comment lui redonner vie ? Comment faire en sorte que le phénomène de métropolisation du monde innerve le territoire national au lieu de le stériliser ? Quelle renaissance pour nos petites villes et villages, pour l’agriculture, l’industrie et les services ? Quel rebond démographique ? Je commence donc par insister sur le rôle clé de notre façade maritime et de tout le potentiel qu’elle nous offre, surtout si nous savons renforcer nos axes fluviaux Le Havre-Paris et Marseille-Lyon. Je plaide pour un renouveau d’une politique d’aménagement du territoire qui puisse structurer notre renouveau industriel dans un sens qui fasse de la transformation écologique un moteur de croissance. Toute cette vision territoriale relie les enjeux économiques et les enjeux sociaux.
C’est le cas par exemple de l’indispensable réforme des retraites qu’il y aura à mener pour drainer notre immense épargne (6000 milliards d’euros) vers les investissements productifs. Je prône une série de mesures aboutissant au regain démographique pour mieux réhabiter notre territoire qui est notre trésor et non notre boulet. Il y a donc un projet de société très concret qui se déduit de l’approche civilisationnelle.
La civilisation française déborde la civilisation européenne avec la francophonie.
Stéphane Rozès : Dans Civilisation française, et notamment à la fin de votre ouvrage, vous mêlez le destin de la France et celui de l’Europe. Quelle est la singularité française ? Et qu’ont en commun les peuples européens ?
Jean-Michel Blanquer : La civilisation française est indéniablement singulière et elle fait indiscutablement partie de la civilisation européenne et elle la déborde avec la francophonie et l’outre-mer. Non seulement ces deux réalités ne s’opposent pas, mais elles se renforcent mutuellement. Le projet européen garde toute sa pertinence dans un monde qui aujourd’hui va vers un duel ou duopole États La vision européenne à long terme doit même inclure la Russie quand celle-ci sera sortie de la guerre folle qu’elle a enclenchée et que le pouvoir au Kremlin aura changé, ce qui n’est pas pour demain mais arrivera un jour. Il y a une communauté de civilisation de l’Atlantique à l’Oural et cela peut devenir le pivot du monde si nous faisons les bons choix politiques et économiques.
L’Europe de demain ne se limite pas à l’Union européenne des 27 telle que nous la connaissons. Elle passera par des alliances pragmatiques entre quelques pays selon des thèmes donnés. Ce qui a été réussi dans un domaine fondamental comme l’aéronautique avec Airbus nous montre le chemin.
Si l’on prend le sujet existentiel de la défense, il faudra aller vers un Conseil de sécurité européen associant les États aux armées les plus puissantes avec un authentique désir de mettre en commun leurs potentiels industriels. Ce ne sera pas une lourde machine à 27 mais une alliance agile à quatre ou cinq. On peut faire le même raisonnement avec l’intelligence artificielle.
Le prochain président de la République devra tendre la main aux États qui ont envie d’être nos alliés sur ces bases. Nous serons plus crédibles pour le faire si nous avons un plan de rétablissement de nos finances publiques sérieux, ce qui est faisable si l’on accomplit les réformes essentielles, comme celle des retraites que je mentionnais et la grande refonte de notre administration dans le sens d’un État plus puissant parce que moins gras.
La liberté était au cœur de plusieurs réformes de l’Éducation nationale
Stéphane Rozès : Au sein de l’Éducation nationale, vous avez parié sur l’autonomie, la liberté de ses acteurs. Était-ce la conviction que remonterait ainsi, de façon immanente, « ascendante », le substrat culturel de la civilisation française comme énergie vitale ?
Jean-Michel Blanquer : Oui, la liberté était au cœur de plusieurs réformes que nous avons menées.
Et la liberté doit toujours aller de pair avec la notion de responsabilité, laquelle est trop souvent mal perçue dans notre pays où l’on n’aime rien tant que critiquer l’État (et les responsables politiques réformateurs) mais où l’on ne pense trop souvent qu’à s’abriter derrière lui au moindre coup de vent.
Ma conviction est en effet que l’on doit laisser une grande place aux initiatives de terrain dès lors qu’elles ne portent pas atteinte à l’unité nationale. C’est par cette approche que l’on pourra faire converger les approches différentes au service de l’idéal républicain commun.
Par exemple, il faudra à l’avenir déconcentrer davantage encore la gestion des ressources humaines à l’Éducation nationale afin d’avoir des professeurs plus heureux de leurs affectations territoriales. De nombreuses universités devront être régionalisées pour être au service du développement du territoire où elles se trouvent et dont elles sont normalement des matrices fondamentales, économiquement, culturellement et socialement.
Revenir au principe de subsidiarité européenne
Stéphane Rozès : Mais qu’est-ce qui bloque au plan national et européen ? Vous mentionnez la question de la souveraineté. Le contournement de la souveraineté nationale par l’Union européenne n’empêche-t-il pas de construire un avenir commun par le politique, en y substituant au sommet de l’État la technostructure ? L’éducation n’est-elle pas l’institution par excellence au service de l’avenir de la nation ?
Jean-Michel Blanquer : Il faut revenir avec méthode au principe de subsidiarité et donc laisser de nombreuses initiatives aux collectivités territoriales. Ce faisant, on retrouvera un État exerçant pleinement et souverainement ses prérogatives dans les domaines où on l’attend, notamment l’ordre public et la vision d’ensemble de l’équilibre territorial.
L’éducation est l’épine dorsale de la Nation. C’est pourquoi il est important qu’elle soit un service public national, ce qui n’empêche pas de déconcentrer de nombreuses compétences. Quand un chef d’établissement est habilité à prendre des décisions au plus près des réalités de terrain, c’est au nom de l’État qu’il agit. Demain, ce sujet pourrait concerner par exemple une gestion des ressources humaines au plus près du terrain de la part de chefs d’établissement plus autonomes.
Stéphane Rozès : Vous indiquez que la France doit se redéployer dans un monde multipolaire, tout en invoquant la formule de Paul Valéry de 1919 : « Nous autres civilisations savons que nous sommes mortels ». En ce début du second quart de ce nouveau siècle, assiste-t-on à une guerre des civilisations ou à un moment de recomposition heurtée de reprise en main des peuples sur leurs destins ? Sommes-nous face au retour des nations et du politique contre les marchés et la technique, ou cela prend-il la forme du nationalisme et des guerres ?
Jean-Michel Blanquer : Les peuples sont désorientés par l’accélération de transformations qu’ils subissent. La métropolisation du monde (70 % des habitants de la planète vivront dans des grandes villes en 2050) déracine les individus et mène à un monde où les individus se sentent seuls par la destruction de liens ancestraux et de valeurs essentielles pour la condition humaine comme la transmission et le partage entre les générations. L’histoire s’accélère par des innovations de plus en plus puissantes. L’intelligence artificielle est la dernière en date et nous fait entrer dans un monde nouveau. Dans un monde de plus en plus technologique, il faut introduire de plus en plus d’humanité. Domaine par domaine, c’est avec ce critère qu’il faut agir avec des causes communes qui unissent. Par exemple, la dégradation de la biodiversité est une catastrophe mondiale dont chacun perçoit la perte que cela représente pour tous. Les projets locaux, nationaux et transnationaux pour le renouveau de la biodiversité feront partie des éléments d’espoir que nous devrons créer pour la jeunesse de tous les pays.
Proposer une autre lecture du monde
Stéphane Rozès : Vous dites votre scepticisme à l’égard de la notion de Sud global. Il regroupe certes des civilisations fort différentes : eurasienne, asiatique, africaine, arabo-musulmane et latino-américaine, que vous connaissez très bien du fait de vos travaux d’enseignant-chercheur en Colombie. Au sein de ces civilisations, les grandes nations ont des intérêts géopolitiques et des puissances économiques différents. Mais ne pourrait-on dire qu’elles ont en commun de vouloir se moderniser sans s’occidentaliser ?
Jean-Michel Blanquer : Le mot de « sud global » est une victoire sémantique de ceux qui veulent marginaliser et culpabiliser l’Occident. Mais ça ne correspond à rien, à aucune unité réelle, à aucune solidarité véritable, à aucune alliance de défense. Par exemple, l’Inde, le pays le plus peuplé du monde, est de plus en plus un grand allié de la France et cela forme un excellent axe stratégique qui contredit totalement l’idée d’une opposition Nord-Sud. Il faut donc proposer une autre lecture du monde qui produise de la paix plutôt que des confrontations et du progrès plutôt que des régressions.
La mondialisation se traduit par une forme de standardisation du monde liée tout particulièrement au déploiement des nouvelles technologies. Il y a une part d’inéluctable dans cela.
Mais il y a aussi une compensation à trouver par l’affirmation des identités propres des nations et des groupes humains divers à travers la planète. Il faut cependant éviter que cela dégénère en affrontements communautaires ou en guerres civilisationnelles. Nous devons desserrer l’étau dans lequel nous sommes pris entre la mondialisation technique et les réactions fondamentalistes. Il y a en effet une troisième voie qui permet de rechercher une harmonie entre les différentes façons d’être au monde qui font la beauté du genre humain. Cela passe par des projets communs (la transformation écologique, la conquête spatiale, la lutte contre la pauvreté, etc.) qui renforcent notre commune humanité en s’appuyant sur les nations au lieu de les nier.
Retrouver le bonheur d’être français
Stéphane Rozès : Au total, si l’on devait recenser les principales difficultés pour le salut de la France, quelles sont-elles ? Et les principaux atouts et leviers, quels sont-ils ?
Jean-Michel Blanquer : Le principal ennemi de la France est le doute qu’elle entretient sur elle-même et les ferments de division qui viennent avec cela. Il faut maintenant affirmer notre fierté et notre capacité à dessiner l’avenir en rassemblant. Il faudra pour cela réancrer nos enfants dans les réalités de la nature et de notre culture, réhabiliter la valeur travail, réhabiter notre territoire en revitalisant tous les territoires oubliés, définir des budgets en équilibre, restaurer l’autorité de l’État et libérer les énergies créatives au service d’une économie de l’innovation et des investissements de long terme.
La combinaison de réformes que je propose dans « Civilisation française » doit permettre de drainer l’épargne au service de cette vision et de retrouver le bonheur d’être français.
Stéphane Rozès : Comment voyez-vous se profiler la présidentielle ? Comment pensez-vous y contribuer, peser avec le Laboratoire de la République notamment ?
Jean-Michel Blanquer : Je suis persuadé qu’il y a une voie pour rendre aux Français une espérance collective. Cela passe donc par une vision d’ensemble revigorante et donc par un projet de société. C’est pourquoi il faut commencer par le fond : les sept leviers qui peuvent changer la France et que devra actionner le nouveau président au lendemain de son élection.
C’est à la précision et à l’efficacité de ces leviers que je m’attèle avec le Laboratoire de la République. Notre université d’été à la fin du mois d’août à Sens sera l’occasion de montrer la maturité de nos approches en ces matières. Il faut se retrousser les manches, travailler sur les sujets importants, ne pas se laisser impressionner par tous ceux qui veulent autre chose que le renouveau de notre pays et avancer avec les idées claires par amour de la France.
Stéphane Rozès : Je vous remercie, Jean-Michel Blanquer, pour cet entretien.
(1) La Citadelle, Albin Michel, 2024.
(2) Civilisation française, Albin Michel, 2026.
Stéphane Rozès
Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d'honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.
Voir aussi
31 mars 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Sansal : laissons vivre la liberté !
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire7 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?
par Serge GuérinSociologue et professeur à l’INSEEC Grande École.
En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…
0 Commentaire8 minutes de lecture
5 décembre 2025
L’auto-sabordage du Front républicain
par Philippe GuibertConsultant, enseignant et chroniqueur TV.
Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.
0 Commentaire17 minutes de lecture
8 décembre 2025
La France en panne sèche de « simplification administrative » ?
Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».
0 Commentaire12 minutes de lecture