Les municipales sont souvent commentées comme une répétition générale de la présidentielle. Or, le scrutin d’hier a produit des effets de loupe : il a mis sous les projecteurs les grandes villes, alors que l’essentiel du pays vit ailleurs. Il a aussi mobilisé un électorat d’une composition différente de celui de la présidentielle, avec des biais de participation qui favorisent certaines expressions politiques.

Pour autant, derrière ces précautions méthodologiques, une leçon de fond apparaît : la progression de radicalités différentes qui se nourrissent d’un même affaiblissement du commun. J’essaie dans cet article de tirer de ces municipales quelques leçons sur l’état du pays – et sur la suite.

1/ Deux biais quant aux conclusions de ce scrutin sur le rapport de forces national :

  • D’abord, ce scrutin produit un puissant effet de loupe.

Les villes commentées le soir des résultats sont presque toujours des communes de plus de 100 000 habitants (des villes comme Nancy, Orléans, Rouen, Amiens ou Limoges sont déjà de cet ordre de grandeur). Or, dans ces villes ne vivent que 15 % des Français. 85 % résident dans des communes plus petites où les dynamiques politiques sont rarement commentées, parce qu’elles sont beaucoup plus difficiles à agréger et à interpréter à chaud.

Le cahier de résultats du journal Le Monde, le plus détaillé de la presse nationale, ne recense pour sa part que les villes de plus de 20 000 habitants. 70 % des Français ne sont pas représentés par ces résultats. Il faut donc se méfier des effets d’optique.

Adrien Abecassis - Une lecture du premier tour des municipales

  • Ensuite, l’électorat des municipales n’est pas celui de la présidentielle.

La participation, hier, a été plus élevée dans les métropoles que dans les petites villes. C’est l’inverse de ce que l’on observe généralement à la présidentielle, où la mobilisation est plus homogène, et a même longtemps été plus forte dans les petites villes que dans les grandes agglomérations.

Ce scrutin municipal tend donc mécaniquement à surreprésenter des comportements électoraux typiquement métropolitains, notamment LFI, qui ne se reproduiront pas nécessairement à l’élection présidentielle avec une participation d’une autre composition.

2/ Cela posé, un mouvement de fond apparaît : la radicalité, sous des formes différentes, gagne du terrain, comme une réponse à une société qui peine à produire du commun

Ces radicalités se regardent, se nourrissent et se durcissent mutuellement.

  • Dans une société où s’affaiblissent les cadres collectifs et où le récit partagé se fragmente, la confiance spontanée entre citoyens s’érode.

La multiplication de revendications identitaires, territoriales, communautaires, nourrit le sentiment d’une société moins lisible, moins capable d’intégrer les individus, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, dans un horizon commun.

La demande de protection et de sécurité exprime cette crainte d’un pays qui se délite, d’une communauté nationale qui ne sait plus ce qui la tient. L’archipel est un cauchemar. Et peu importe que cette demande ne soit pas une réaction à des expériences personnelles : ce serait prendre les électeurs pour des consommateurs politiques (ce qu’ils ne sont pas) ou mépriser leur intelligence (ce qui serait une faute politique grave) que de supposer qu’ils ne s’intéressent qu’à leur vie quotidienne la plus proche. Beaucoup refusent la perspective, même hypothétique, d’une France morcelée en blocs irréconciliables, ou dissoute dans l’indifférence.

Lorsque, en plus, une partie des élites médiatiques et intellectuelles s’habitue à disqualifier ces inquiétudes, en les renvoyant au mépris, à l’irrationalité ou à la manipulation des esprits, elle alimente exactement ce qu’elle prétend combattre : la conviction que le système ne veut même plus reconnaître des aspirations élémentaires. Beaucoup en concluent qu’il faudrait une autre classe politique. Faute de mieux, cette sensibilité trouve souvent, aujourd’hui, son expression dans le vote RN.

  • De l’autre côté, porté par des populations urbaines, jeunes, éduquées, et déclassées ou qui s’anticipent comme telles, monte un sentiment d’injustice de plus en plus vif.

Elles peinent à transformer leurs diplômes en trajectoires ; ne croient plus en la possibilité du progrès ; se vivent comme fragiles professionnellement ou socialement ; sont souvent dépendantes d’un État social dont elles doutent de la solidité future ; et ne voient plus comment elles pourraient retrouver une trajectoire d’ascension ou simplement de stabilité.

Ce malaise est agité par plusieurs types d’entrepreneurs politiques. Certains relèvent d’une gauche radicale classique, qui conclut de cette situation à l’illégitimité globale du système. D’autres appuient sur les leviers communautaires ou religieux et poussent vers une politique de confrontation plus directe. Dans les deux cas, puisque le système serait structurellement biaisé, injuste, illégitime, il ne s’agirait plus de le réformer, mais de le combattre. Non pas de l’aménager, mais de le renverser. Et le chaos lui-même peut alors apparaître, sinon comme un bien, du moins comme une issue acceptable : il redistribuerait les places, et, au fond, ne pourrait guère être pire que l’ordre existant.

Cet amalgame est aujourd’hui celui de la France insoumise, et s’exprime particulièrement dans les très grandes villes.

3/ L’enjeu de la présidentielle sera d’entendre ces Français, non séparément en satisfaisant des clientèles contre les autres, mais en reconstruisant une perspective commune

  • La France, dans sa longue histoire, a continuellement prospéré en traversant des transformations démographiques, territoriales et culturelles.

C’est même, depuis plus de deux siècles, l’un des ressorts profonds de la République : ne pas être un pays fondé sur une ethnie, une appartenance, une race, une tradition, une religion ; mais être une nation capable d’intégrer, sans cesse, des individus différents dans une société tendue vers un projet commun. Telle est, au fond, son identité propre.

Cette ambition est l’inverse d’une société permissive ou communautarisée. Elle suppose au contraire de la rigueur des obligations réciproques, des efforts demandés à chacun, des politiques puissantes – éducatives, territoriales, migratoires – ainsi que toute la force du droit pour contenir et marginaliser ceux qui ne conçoivent la vie collective que sous le signe permanent de la confrontation, parce qu’ils refusent par principe l’idée même d’un monde commun.

  • Or ce ressort s’est affaibli. Il ne se rétablira pas sans une volonté et une intelligence politique exceptionnelles.

Car personne n’acceptera de dépasser ses intérêts immédiats, ni de consentir aux disciplines qu’exige une vie collective forte, s’il n’a pas la certitude que tous y contribueront. Chacun redoutera d’être le seul à céder, le seul à faire effort, le seul, en définitive, à se voir encore davantage dépossédé.

C’est ici qu’intervient le rôle décisif de grands dirigeants politiques : tracer une voie qui redonne crédit à l’idée de destin commun. Leur tâche n’est pas de gérer des équilibres existants. Elle est de montrer que la France peut tirer parti de toutes ses composantes sans cesser d’être elle-même : un puissant alliage républicain, tendu vers un but de progrès, de volonté de peser sur le cours du monde, d’émancipation, de puissance collective et de solidarité.

Au fond, les Français aspirent encore à un monde commun, et non à la coexistence de visions devenues incompatibles. Mais peu de responsables politiques semblent aujourd’hui en mesure de répondre à cette exigence.

C’est précisément pourquoi le temps vient, de nouveau, des femmes et des hommes d’État.

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