Dans les moments où la guerre s’étend, la tentation première consiste à traiter chaque front comme un dossier distinct : l’Iran est un problème nucléaire et balistique ; le Liban renvoie à l’interminable tension de la frontière nord d’Israël ; Gaza relève du drame humanitaire et de la guerre contre une organisation armée ; le Golfe exprime la vulnérabilité des routes énergétiques et des infrastructures financières. Mais il vient un moment où les théâtres cessent d’être séparables et où la géographie elle-même se transforme en système.

Ce qui se joue ces derniers jours est une lutte portant sur le caractère même de l’ordre régional : quelles règles limitent la violence, quel équilibre des forces décourage sa déstabilisation, et quelle idée de la légitimité peut obtenir, sinon l’adhésion, du moins l’acquiescement des adversaires.

Le fondement de tout ordre : équilibre et légitimité

Tout ordre international, qu’il soit mondial ou régional, repose sur deux piliers. Le premier est une forme d’équilibre des forces, c’est-à-dire une distribution du pouvoir telle qu’aucun acteur ne puisse aisément renverser le système sans payer un prix exorbitant. Le second est une certaine idée de la légitimité, qui donne à cet équilibre une forme intelligible, une justification politique minimale, une reconnaissance par les principales parties prenantes que le cadre existant est supportable et qu’il vaut mieux l’amender que le détruire.

Lorsqu’un système perd l’un de ces deux appuis, il chancelle. Sans équilibre des forces, la tentation d’une sécurité maximale devient irrésistible, et la guerre préventive commence à paraître rationnelle. Sans légitimité, les contraintes cessent d’être perçues comme des limites acceptables et apparaissent comme les instruments d’une domination.

Le Moyen-Orient de 2026 souffre précisément d’un déficit sur les deux plans.

La région n’a jamais pleinement accédé à un ordre de type westphalien. Certes, elle est couverte d’États souverains et de frontières internationalement reconnues. Mais la souveraineté y demeure contestée dans son principe même : par les idéologies transnationales, par les milices confessionnelles, par les interventions de puissances extérieures, par la faiblesse de plusieurs États, et par l’idée, jamais totalement dissipée, selon laquelle l’ordre territorial existant ne serait qu’un accident de l’histoire.

À cette fragilité s’ajoute un phénomène propre au temps présent : la vitesse de la technique dépasse la capacité de la diplomatie à l’absorber. Les essaims de drones, la guerre électronique, la pression des marchés, l’information en temps réel et la théâtralisation immédiate de chaque décision réduisent dangereusement l’espace de délibération. Les dirigeants n’ont plus plusieurs semaines pour interpréter l’intention de l’adversaire ; ils disposent de quelques heures, parfois de quelques minutes. Or lorsque les décisions stratégiques sont comprimées dans un temps où la psychologie l’emporte sur la réflexion, les systèmes internationaux deviennent extrêmement vulnérables aux engrenages.

L’Iran : État-nation, mémoire impériale, idéologie révolutionnaire

L’Iran occupe dans ce tableau une place singulière, qui ne se comprend qu’à partir de sa densité historique exceptionnelle.

L’Iran se pense, depuis des siècles, comme une civilisation, c’est-à-dire comme le centre possible d’un ordre plus vaste que lui-même. La conscience nationale y est plus ancienne, plus dense et plus articulée que dans beaucoup d’autres entités politiques de la région. À cette profondeur historique s’ajoute une mémoire impériale et l’idée persistante que l’Iran possède une vocation structurante dans son environnement.

Depuis 1979, cette mémoire ne s’est pas effacée mais combinée avec une idéologie révolutionnaire. De là naît le trait spécifique du régime iranien : il peut agir à la fois comme État westphalien et comme cause transnationale. Il réclame les protections liées à la souveraineté lorsqu’il s’agit de condamner des frappes sur son territoire ; mais il se réserve simultanément le droit d’étendre son influence par l’intermédiaire d’acteurs non étatiques, de réseaux idéologiques, de milices alliées, de structures paraétatiques. Pour reprendre les mots de Kissinger, l’Iran agit à la fois comme État et comme cause.

C’est cette dualité qui fait de l’Iran un acteur d’une telle résilience. On peut détruire des installations, dégrader des capacités, décapiter des structures de commandement. Mais une campagne militaire ne modifie pas automatiquement la définition qu’un régime donne de lui-même. Si la légitimité interne du pouvoir dérive autant d’une mission historique que de l’exercice ordinaire de la souveraineté, alors la pression extérieure risque de renforcer l’identité de combat au moment même où elle affaiblit les instruments classiques de l’État. Il arrive alors que la faiblesse ne produise pas la modération, mais la radicalisation.

Dans ce contexte, la succession à Téhéran, qui s’ouvre sous le feu, revêt une importance particulière. Une succession dans des conditions normales permet une lutte de factions, puis un nouvel équilibre. Une succession sous la pression directe d’une guerre régionale modifie les termes mêmes de la compétition. Elle favorise les forces capables de faire valoir non pas la prudence, mais l’intransigeance, et la pureté de la mission plutôt que l’intérêt d’État.

Le seuil nucléaire et la préemption

Il existe peu de combinaisons plus dangereuses, en relations internationales, qu’une rivalité historique saturée de récits existentiels et soumise à l’apparition d’une capacité nucléaire de seuil.

Les débats sur le dossier iranien ont souvent traité la prolifération comme un mécanisme technique de contrôle, alors qu’elle relevait déjà d’un problème d’ordre. Israël y voit la mise en cause de sa sécurité ultime. Les monarchies arabes y voient l’annonce d’une hiérarchie nouvelle dans laquelle la puissance iranienne deviendrait intimidante jusque dans la diplomatie quotidienne. Un État placé au seuil nucléaire sans être clairement arrêté ni clairement intégré altère tout le calcul stratégique de ses voisins. Il introduit une instabilité permanente, car chacun se demande non seulement ce qu’il fera aujourd’hui, mais ce qu’il pourrait faire demain en un laps de temps trop bref pour permettre une réaction diplomatique.

Dans ces conditions, la stratégie de préemption devient une tentation. Plus le seuil est proche, plus la fenêtre de décision se rétrécit ; plus la fenêtre se rétrécit, plus la pression pour agir en premier grandit. Ce mécanisme n’implique pas que la guerre soit moralement ou juridiquement justifiée. Il signifie qu’un ordre qui tolère l’installation durable d’ambiguïtés nucléaires dans une région déjà traversée de rivalités prépare inévitablement une résolution de ce type.

Israël accélère cette crise avec sa logique historique propre. Sa stratégie se fonde sur la conviction que l’initiative constitue la première forme de sécurité. Un État de taille réduite, concentré géographiquement, entouré d’adversaires ou de concurrents potentiels, et profondément marqué par la mémoire de la vulnérabilité, élève plus que d’autres l’anticipation au rang de principe. Le calcul israélien impose ainsi à la région quelques lignes décisives : aucune menace existentielle ne doit parvenir à maturité ; aucune coalition adverse ne doit acquérir une profondeur stratégique insupportable ; aucun voisin ne doit offrir un sanctuaire opérationnel à une force hostile.

Le dilemme des monarchies du Golfe

Les monarchies du Golfe ont, de longue date, des raisons profondes de craindre l’expansion de l’influence iranienne, qu’elle soit militaire, idéologique ou subversive. Elles incarnent la charnière entre sécurité régionale et économie mondiale. Elles ont intérêt à l’endiguement de la puissance iranienne, car celle-ci menace leur souveraineté, leurs infrastructures et leur autonomie stratégique.

Le Golfe représente donc, dans cette crise, un ancrage fondamental. Mais ces monarchies ne souhaitent pas être transformées en théâtre d’une guerre définie ailleurs, selon un calendrier qu’elles n’ont pas choisi, avec des coûts économiques, sécuritaires et intérieurs qu’elles devront assumer.

Leurs économies reposent sur la combinaison de l’énergie (les hydrocarbures), des flux financiers, du commerce, de la réputation de stabilité, des grands hubs aériens et de l’attraction de villes-refuges pour le capital international. Une guerre régionale prolongée met en cause cet équilibre délicat. Elle érode la promesse selon laquelle ces États offrent à la fois prospérité, ordre intérieur et sécurité stratégique. Elles ont également intérêt à un ordre régional lisible, dans lequel leurs villes, leurs ports, leurs compagnies aériennes et leurs centres financiers continuent d’être perçus comme des espaces de sûreté, de croissance.

Elles doivent aussi pouvoir justifier de leur alignement auprès de leurs populations.

La question palestinienne comme puits de délégitimation régionale

Aucune architecture anti-iranienne ne pourra être stable si la question palestinienne demeure le foyer principal de discrédit moral et politique de l’ordre régional.

La question palestinienne exerce, dans la région, une fonction corrosive. Elle sape la capacité des gouvernements arabes à justifier ouvertement leur coopération avec Israël ou avec les États-Unis, même lorsque leurs intérêts de sécurité convergent avec eux sur l’Iran. Tant que Gaza apparaît, dans l’imaginaire régional, comme le symbole d’une injustice sans issue, chaque tentative de bâtir un front ordonné contre Téhéran reste vulnérable à une objection élémentaire : au nom de quelle légitimité cet ordre serait-il défendu ?

Les accords d’Abraham tentaient d’y répondre. Il n’est pas certain que le Board of Peace imaginé par le président Trump puisse y satisfaire. Une population qui se vit comme gouvernée de l’extérieur par des architectures de gouvernance sans souveraineté reprendra, tôt ou tard, une contestation politique.

Ainsi, la région se trouve placée devant un paradoxe. Les États arabes ont des intérêts stratégiques croissants à limiter la projection iranienne. Mais plus Gaza demeure une source de scandale politique et de décomposition morale, moins ces mêmes États peuvent assumer publiquement un alignement durable au service d’un ordre qui ne répondrait pas à la question palestinienne.

Peut-on encore construire une stabilité ?

L’erreur, dans une crise de cette ampleur, serait de confondre l’activité militaire avec le résultat politique. Détruire des radars, neutraliser des lanceurs, atteindre des centres de commandement, infliger des pertes sévères à un appareil militaire ou paramilitaire : tout cela peut être nécessaire du point de vue opérationnel. Rien de cela ne garantit, par soi-même, un règlement.

L’objectif d’une diplomatie sérieuse n’est pas d’annoncer l’harmonie universelle. L’harmonie n’existe pas dans une région traversée à ce point par les mémoires impériales, les blessures nationales, les fractures confessionnelles et les interventions extérieures. L’objectif serait d’établir un équilibre tolérable, c’est-à-dire un cadre dans lequel les principaux acteurs reconnaissent des limites qu’ils n’aiment pas mais qu’ils préfèrent encore à l’abîme.

Un tel équilibre supposerait au moins quatre éléments liés ; à les énoncer, on voit le chemin qu’il reste à faire.

Le premier serait une définition du rôle de l’Iran qui soit ramené à des proportions compatibles avec l’existence d’autres centres de puissance dans la région. L’Iran gardera sa profondeur historique, sa centralité géographique et son importance civilisationnelle ; nul arrangement sérieux ne peut être bâti sur la fiction de son effacement. Mais il y a une différence entre une grande puissance régionale et une puissance qui exerce son influence en combinant l’État, la menace balistique et le réseau de relais armés.

Le deuxième serait une garantie crédible de sécurité pour le Golfe. Une limitation du rôle iranien n’aurait aucune consistance si, dans le même temps, le Golfe restait exposé et dépendant d’une garantie américaine dont la crédibilité est désormais mise à l’épreuve. Leur problème n’est pas seulement militaire, il est aussi politique ; ils ont besoin de savoir non seulement qu’ils seront défendus, mais que leur prospérité ne sera pas sacrifiée à une guerre dont ils n’auront ni choisi le moment ni défini les fins. À défaut, ils compensent : par la prudence diplomatique, par l’ajustement de leurs engagements financiers, et à terme par la recherche de capacités propres.

Le troisième serait, en parallèle, qu’Israël traduise sa supériorité militaire en sécurité politique. Israël dispose d’une puissance militaire écrasante par rapport à ses voisins immédiats ; pourtant cette supériorité n’a pas produit un environnement durablement légitime, ni pour les Palestiniens, ni pour une grande partie du monde arabe, ni même, en réalité, pour une partie de l’opinion israélienne lorsqu’elle se pense condamnée à une mobilisation perpétuelle. La sécurité d’Israël ne sera pas assurée à long terme par la seule répétition d’opérations punitives à Gaza, au Liban, en Syrie ou demain en Iran. Elle le sera seulement si la réduction concrète des menaces (missiles, fronts périphériques, réseaux armés, et bien sûr seuil nucléaire) s’accompagne d’une insertion régionale suffisante, qui ne peut s’appuyer que sur une reconnaissance absolue et non équivoque de l’existence d’Israël, pour que la logique d’urgence existentielle cesse d’être le principe organisateur de la vie politique israélienne.

C’est ici qu’apparaît le quatrième élément : aucune formule de sécurité pour Israël ne sera politiquement durable si elle ne rencontre pas, au moins partiellement, la question palestinienne. Depuis l’épuisement du cadre d’Oslo, cette perspective s’est progressivement dissoute. Du côté israélien, les gouvernements successifs, particulièrement sous Benjamin Netanyahu, se sont de plus en plus éloignés d’une logique de compromis historique pour privilégier des politiques d’unilatéralisme, de supériorité sécuritaire et de gestion périodique de la violence. Du côté palestinien, l’Autorité palestinienne a vu sa légitimité s’éroder, tandis que le Hamas s’est affirmé, à l’inverse d’un partenaire potentiel d’un ordre négocié, comme le porteur d’une logique de résistance absolue.

On voit pourquoi la stabilité ne peut pas être décrétée comme un programme. Elle dépendrait de la convergence, aujourd’hui absente, de plusieurs transformations simultanées : un Iran plus étatique et moins messianique ; un monde arabe capable d’assumer un équilibre anti-hégémonique sans être le simple auxiliaire d’une guerre étrangère ; un Israël plus intégré régionalement et moins enfermé dans la mobilisation permanente ; une représentation palestinienne plus crédible que l’Autorité actuelle sans retomber sous l’emprise du Hamas.

Autrement dit, la stabilité est concevable ; elle n’est pas, en l’état, imminente. Elle supposerait que les acteurs les plus puissants de la région renoncent à certaines de leurs définitions absolues d’eux-mêmes. C’est précisément ce qui la rend si difficile.

La dernière épreuve : faire naître un ordre de la guerre

Le Moyen-Orient est entré dans une phase où le temps militaire menace de dévorer le temps diplomatique.

Si la guerre s’achève avec un Iran humilié mais non réintégré, avec un Liban dévasté mais non souverain, avec des monarchies du Golfe plus anxieuses que rassurées, et avec Gaza administrée sans être légitimée, alors la région tout entière continuera à fonctionner selon la logique d’une alarme permanente et l’anticipation méthodique de la prochaine guerre.

La question décisive du moment est de savoir si les principaux acteurs sauront transformer le choc des événements en point de départ d’une architecture nouvelle. Une guerre peut modifier un rapport de forces. Mais il n’existe pas d’ordre durable là où la force n’est pas relayée, limitée et justifiée par une structure que les parties, même réticentes, finissent par juger préférable au chaos.

L’histoire offre sur ce point une leçon constante. Les règlements les plus durables furent ceux qui transformaient la fatigue des guerres en discipline des États, l’épuisement des passions en règles de conduite, et les ambitions concurrentes en limites réciproquement comprises. L’ordre naît de l’équilibre et se consolide par la légitimité.

La grandeur des responsables de ce moment se mesurera à cela.

Adrien Abecassis, ancien conseiller du Président de la République, Directeur politique au Forum de Paris sur la paix

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