D’où vient l’esprit de clan français que nous connaissons aujourd’hui à tous les échelons de la société ? De la noblesse à la bourgeoisie, puis aux partis contemporains, l’entre-soi et la fidélité aux réseaux ont progressivement supplanté l’intérêt général au profit de la médiocrité loyale. Face à cette « nullocratie », Loris Chavanette appelle à réhabiliter la méritocratie, la vertu civique et l’indépendance d’esprit comme conditions de survie de la République.

Victor Hugo a raison d’écrire qu’ « il ne faut jamais désespérer des hommes ». On pourrait lui objecter qu’on peut toutefois désespérer des Français. En effet, il existe un mal ancien qui ronge notre pays, tant dans la société que dans l’Etat : ce vice originel est l’esprit de clan.

Pourquoi Emmanuel Macron nomme au Conseil constitutionnel Richard Ferrand, l’un des premiers En marche, alors qu’après deux années de droit, il a quitté l’université sans diplôme ? L’esprit de clan. Pourquoi Marine Le Pen a succédé à son père à la tête du Front national ? Encore l’esprit de clan. Pourquoi François Fillon a employé son épouse ? Toujours l’esprit de clan. Pourquoi Jean-Luc Mélenchon a défendu bec et ongles Adrien Quatennens malgré sa condamnation pour violences conjugales et remplacé les anciens du parti, Garrido et Corbière, par ses propres affidés ? Eternellement le clan. Droite, gauche, centre, tous succombent à cette farce. C’est un mal sans fin qui tire ses origines non seulement de la nature humaine (qui ne voudrait privilégier ses proches ?), mais aussi de notre histoire.

Aux origines du clan

En France, pour des raisons géographiques et culturelles, l’Etat a préexisté à la société. Celle-ci a toujours été divisée, éclatée, sans homogénéité aucune. A la sortie de la féodalité, la monarchie a su mettre au pas la noblesse. Cependant, l’aristocratie a gardé rancune aux monarques de leurs vexations et a commencé à fomenter sa revanche. C’est ainsi qu’au crépuscule du règne du Roi-soleil, le XVIIIe siècle a vu la résistance des nobles contre la réforme des structures de l’Etat, tandis que, dans l’ombre, la bourgeoisie aspirait à s’arranger la place qu’elle méritait dans la société. Riche, laborieuse et lettrée, elle a dû faire preuve d’esprit de solidarité pour vaincre la caste aristocratique appelée à être remplacée. Au prix d’efforts, de ruses et de méthodes claniques, qu’on peut aussi baptiser la culture du réseau et de l’intérêt, les bourgeois ont déconstruit, depuis la Révolution française et tout au long du XIXe siècle, tout ce qui faisait la force et l’influence de l’ancienne noblesse, celle-ci ayant vainement été reconstituée sous l’Empire et les restaurations monarchiques.

D’où le génie de Balzac et son regard affûté sur la société de son époque où les bourgeois détrônaient la noblesse pour mieux se substituer à elle. L’esprit de corps passait d’une partie de la population à une autre, avec les mêmes travers.

Ce phénomène des vases communicants a eu pour effet de créer un nouveau ressentiment, après celui de la bourgeoisie contre la noblesse (désormais exterminée) : venaient de naître la jalousie et le sentiment d’injustice des couches inférieures contre la caste supérieure bourgeoise. Les syndicats venaient de naître, un nouveau corporatisme.

La conséquence inévitable à cela est que le sens de l’intérêt général, exceptées quelques rares et grandes personnalités capables d’élever leur conscience, a presque toujours été une vue de l’esprit chez nous. Le tort revient originellement à l’orgueil aristocratique français, le plus exacerbé pendant longtemps de toutes les monarchies européennes, lequel s’est perpétué dans la bourgeoisie désireuse de supplanter ses anciens maîtres dans la tradition du clan.

Notre classe politique est aujourd’hui le réceptacle de tous ces parvenus cooptés,imbus de leur personne, n’aspirant qu’à concentrer leur pouvoir pour mieux exercer leur influence sur leur monde de la dimension d’un pré carré. « Devenir un petit grand homme dans un rond », moque Cyrano sous la plume d’Edmond Rostand, lequel oublie de signifier que l’essentiel ensuite pour eux est de s’y maintenir dans ce cercle, de tenter même d’en étendre la surface, en usant de l’art de la combine, de la dissimulation, de la récompense des services rendus, de l’usage des prébendes, autant de techniques pour verrouiller les structures d’une institution et détruire, avec une patience et une constance inoxydables, tout ce qui entrave la marche vers le pouvoir et gêne dans son exercice.

Cela vaut pour les partis politiques, les académies, les universités, les cercles, les loges d’influence, associations, fondations, rédactions, entreprises, et ainsi de suite, sans fin, puisqu’une fois le pouvoir conquis encore faut-il le conserver par le gain de nouvelles vassalités. La recherche de l’intérêt personnel, humaine en soi, nous qui sommes si faillibles, insatisfaits, parfois insatiables, emporte le déclin de l’aspiration à l’intérêt général à cause de ces Machiavels modernes contournant l’idée du bien pour parvenir à leur fin. Combien d’hommes de droite, supposés libéraux, ou de gauche, prétendument républicains, plaident en faveur de la méritocratie sans jamais pratiquer eux-mêmes leurs maximes dès lors qu’un avantage est à tirer d’une situation ? Au bal des hypocrites, les Tartuffe sont rois.

La nullocratie : cause de notre déclin

On répète souvent que notre nation est, de toutes, la plus politique. C’est exact : tout est politique en France au sens le plus vil du terme, au point que la construction d’une carrière, grâce à un réseau de soutiens, vire à la clique. Nos politiques et nombre de personnes devenues influentes dans leur sphère de compétences sont devenus des sans-cœurs au sang-froid. L’appât du gain et du pouvoir est la sempiternelle cause de ce fléau de la courtisanerie, qui n’est qu’une « courtisânerie ».

Ce système est cause de la crise dramatique dans laquelle se trouve notre pays en ce qu’il récompense, à chaque échelon de la société, la fidélité des médiocres plutôt que le courage des êtres supérieurs en talent et en mérite. On pourrait appeler cela le syndrome de Louis XI, qui au XVe siècle, avait anobli son barbier et fait de lui l’un de ses principaux conseillers, bien que son surnom fût « Le Mauvais ». Le roi était assuré que son autorité ne soit jamais contestée par ce sous-fifre.

Cet esprit de clan achèvera de corrompre l’esprit français de résistance et d’indépendance. A son apogée, Napoléon a dit ceci au sujet de Chateaubriand, lequel s’indignait de tous ceux qui cédaient devant le despotisme impérial du moment que celui-ci les nourrissait de titres, de biens et de légions d’honneur : « Si monsieur de Chateaubriand voulait user de son talent dans la ligne qu’on lui désignerait, il pourrait être utile. Mais il ne s’y prêterait pas, il n’est dès lors bon à rien. Il faut savoir se conduire soi-même ou se soumettre à des ordres. » Voilà comment pensent les hommes de pouvoir, tel Napoléon s’agrippant au trône en asservissant ses serviteurs. Ils ont fini emportés dans leur chute à laquelle leur orgueil et désir de puissance les ont condamnés. Chateaubriand avait cru en Bonaparte, mais ensuite il n’abandonna jamais son esprit d’indépendance, de liberté et d’insoumission, à l’instar de Madame de Staël pour laquelle Napoléon avait conçu une invincible haine « fondée sur cette sorte de jalousie que lui inspirait toutes les supérioritésdont il ne pouvait se rendre le maître », sermonne Madame de Rémusat, trouvant l’empereur « rapetissé » sous cet angle. Ainsi, refusant de plier le genoux et l’échine devant une telle puissance, les deux plus grands esprits de l’époque ont eu à cœur de servir une certaine idée de la France qu’ils refusaient d’imaginer durablement sous la coupe du clan Bonaparte, lequel avait mis sur les trônes d’Europe toute sa famille.

Prédomine toujours chez nous le bénéfice à tirer d’une relation ou d’un article de presse. Les Français ne sont pas naïfs relativement à ces cabales de l’entre-soi, d’où leur désamour pour les élites et la classe dirigeante, lesquelles offrent le spectacle d’un entre-soi. On connaît la réaction de la nation de 1789 contre ce communautarisme de salon.

L’esprit de vertu est-il obsolète ?

Bien sûr, les usurpateurs du bien public ont trouvé le remède rhétorique : ils érigent la promotion de leurs intérêts personnels en poursuite de l’intérêt général.

Montesquieu avait raison : « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » ; et la vertu est le pilier de la République. Ce concept de vertu antique sonne souvent creux et parait galvaudé aujourd’hui, presque d’un autre temps. Le libéralisme et l’individualisme ont tant pénétré nos mœurs que nous oublions être des citoyens responsables les uns vis-à-vis des autres. Sous la plume de Cicéron, on se souvient que les Romains avaient une haute idée de la patrie et de l’esprit de sacrifice auquel nous appelle la vertu, c’est-à-dire la capacité qu’achaque citoyen de transcender son moi et ses intérêts au service de quelque chose qui lui est supérieur et lui permet de coexister en paix. Cependant, les Romains n’étaient pas naïfs et savaient d’expérience que le pouvoir corrompait et pervertissait les dirigeants sans cesse désireux de gonfler leur clientèle politique. C’est pourquoi leurs institutions prévoyaient des garde-fous afin de prévenir ce mal ; trois précisément : l’exigence du cursus honorum pour gravir l’échelle des fonctions ; la collégialité de la gouvernance pour que le pouvoir arrête le pouvoir ; enfin l’annualité des fonctions, afin de renouveler et éviter le verrouillage d’un système.

La Révolution française a enfanté ce double héritage d’être à la fois la matrice du concept de nation moderne, avec le culte de l’unité et de l’indivisibilité de la République, et l’acte de naissance du libéralisme moderne, bercé par l’idéal des droits naturels de l’homme. Nous avons oublié que c’est sur ces deux jambes que marchent l’Etat et la société.

Il est vrai que Robespierre a rendu un piètre service à la vertu en lui accolant la notion de Terreur. De même que les prétendus « purs » inclinent plus au massacre que ceux à l’esprit petit bourgeois. Benjamin Constant en tirait pour enseignement qu’il fallait désormais distinguer entre la liberté des anciens, pour lesquels l’individu n’existe pas puisque chacun est d’abord citoyen, et la liberté des modernes au titre de laquelle la libre circulation de l’intelligence grâce à la contradiction s’exprime jusqu’à contester à la sphère étatique sa prédominance sur le particulier. Mais aujourd’hui ne faut-il pas rééquilibrer la balance ? Si l’excès de vertu est une erreur, l’absence totale de vertu est une faute. La passion du pouvoiraveugle.

Dans l’incapacité de nous réformer comme individus et comme nation, nous sommes au crépuscule de ces idoles singeant la grandeur pour se donner l’illusion d’être des demi-dieux, alors qu’elles ne sont que des singes s’accrochant à la branche d’un arbre dont elles scient elles-mêmes le tronc. Plus dure sera la chute.


Loris Chavanette

Docteur en histoire, spécialiste la Révolution française et du Premier empire, auteur notamment de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès (CNRS éditions, 2017, prix de l’Assemblée nationale et de l’Institut de France), Danton et Robespierre. Le choc de la Révolution (Passés composés, 2020), Le 14 Juillet de Mirabeau. La revanche du prisonnier (Tallandier, 2023), La Tentation du désespoir (Plon, 2024). Paraît en février 2026 toujours chez Tallandier : Les femmes entrent en Révolution. 5-6 octobre 1789

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