Par Hervé COURAYE , Docteur en science politique et geopolitologue, Conseiller Indopacifique de la revue Politique Internationale.
Confiance en nos hommes politiques ? Est-ce encore possible ? Les précédents ne sont pas encourageants. Les perspectives ne sont pas sans risque. L’image de nos politiques, à la recherche de la confiance perdue, sera demain ce que les Français choisiront d’en faire. Quant à nous, humble serviteur, nous sommes là comme des profanes devant une parole de professeur : à la fois respectueux et soupçonneux. La vulnérabilité de notre foi dans la justice, car si ses jugements se veulent équanimes, il est des décisions à même de compromettre un destin politique. On parle de la défiance des Français envers la classe politique, mais fort heureusement ce n’est pas encore la fin du contrat social du pouvoir des gouvernés aux gouvernants. On dit plutôt haut, “tous pourris” à l’encontre du milieu politique, cela tranche, cela traduit le clivage entre le peuple et les élites.
Ainsi, Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national (FN), a tremblé un peu comme une flamme au vent, mais a vu son inéligibilité ferme purgée et une question s’arrache au jugement : la justice lui a-t-elle laissé sa chance ? Car l’autorité, ici, n’est jamais tout à fait indépendante. La légitimité de son action est invoquée comme une géographie de frontière, avec au fond de toutes les attentions, de délimiter où elle commence et ou elle finit. Dans l’arrêt de la cour d’appel de Paris, il n’a pas été jugé mieux que de la déclarer coupable tout en la faisant revenir en grâce dans le jeu présidentiel.
On a fini par comprendre que c’est le mariage du pouvoir et de l’autorité qui a mené le combat de la probité publique, actualité brûlante, pour tenter de reconquérir les cœurs et la confiance des Français. Lutter contre la corruption de la vie politique, avec une énième loi, Sapin II du nom du ministre de 2016, en voulant croire qu’elle tranchait avec les vieilles dévotions d’une classe politique indelicate, tous partis confondus. Ainsi, le législateur avec ferveur, parfois arrière-pensées, voulait sauver les caisses publiques du sentiment “tous pourris”, mot toujours à sauver. On le voit, dans cette volonté croissante à laquelle se sont attachés le législateur et les juges en parlant autrement pour dire le juste, le moral. Une volonté qui épouse parfois la foi. Mais la foi en droit n’est pas bonne conseillère. Elle élève oui, mais elle peut exclure des règles du jeu politique aussi longtemps quand on ne sait pas à quel jeu on joue.
L’avantage de Marine Le Pen, c’était qu’elle représentait une menace telle que, dans l’hypothèse où l’on aurait privé les électeurs de leur liberté de choix, le rendu de l’arrêt de la cour d’appel aurait pu être perçu comme une atteinte à la cohésion de nos vieilles institutions. Ce n’est pas prêter un machiavélisme un peu trop exacerbé que de rappeler à quoi bon chercher à comprendre les règles d’un jeu dont on ignore la nature. Or, depuis la décision du 7 juillet dernier, les bénéfices pour Marine Le Pen de cet arrêt, on le voit, lui permettent d’espérer une bataille au second tour entre deux représentants qui changeraient enfin de crémerie
Pour l’instant, Marine Le Pen dont la priorité est de se faire élire, peut apprécier que son sort a réveillé l’intérêt des Français pour la campagne présidentielle de 2027. Le moment est en effet venu pour celle dont le réflexe primaire, audacieux, se résume en une expression: renaissance. De prouver sa foi en ce qui nous rassure tandis que nous paraissons douteux. Dans la société d’aujourd’hui, il faut faire réfléchir les gens sur cette audace politique. Cette morale de l’action que chacun peut se poser dans ce contexte et pas seulement le politique mais tous les citoyens, car mon intuition c’est qu’un des traits cachés, mais pourtant évidents, c’est le regard sur la légitimité de notre justice entre espérance cynique et fatalisme affiché, qui fait songer à Marine Le Pen qu’elle l’a emporté sur la justice.
Je lis les signaux faibles et il me semble que la campagne présidentielle s’inscrit d’ores et déjà sous le signe particulier du Chant des Partisans de plusieurs figures de la Résistance française :
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaine
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines
Le moment est malheureusement que quelque chose de grave a commencé et il n’est plus permis de se dire ”on verra bien”. L’une des clés de l’élection présidentielle de 2027, c’est qu’on ne croit plus beaucoup au Père Noël. Là où les Français les ont tous essayés, la gauche a échoué, la droite s’est perdue, le parti des macronistes s’étiole au gré des crises. On veut sans doute bien essayer le Rassemblement national, sa cheffe qui avance en seule adversaire d’un système interchangeable, et qui traduit peut-être le besoin d’un patriotisme contemporain, mais on ne lui fait pas une aveugle confiance.
On attend plutôt un réflexe pavlovien, c’est-à-dire la perception de ses partisans selon laquelle Marine Le Pen serait une candidate providentielle à nouveau présumée innocente, comme tout condamné dotée d’une image de dur à cuire.
La campagne présidentielle qui a commencé, nous la connaissons, elle met en lumière le courant fort de la pensée politique de Marine Le Pen, de manière franche et sans états d’âme, pour lui donner un momentum. Pour comprendre les raisons qui lui ont permis de reprendre la main en engageant un dialogue avec les Français, et de toute vraisemblance conquis à sa cause, livrons quelques clés de lecture sur ce qui compte ce n’est pas…
Tous contre une
Aujourd’hui comme hier, les risques sont immenses pour Marine Le Pen. La voilà désormais dans l’arène des ambitions sourdes, entourée de rivaux qui la guettent et la regardent avec fureur comme un danger pour l’avenir. C’est dire le courage et le risque dont elle doit faire preuve pour briser les tabous, au moment où les idées de son parti résonnent bien dans une France particulièrement fragmentée, ouvrant une voie nouvelle qu’il n’était pas permis d’espérer il y a à peine quelques mois. Comment ne pas penser à un pionnier qui, le premier, pratiquement seul, très peu de compagnons lui faisaient confiance, a porté le flambeau au service d’une certaine idée de la France : le général de Gaulle.
Imagine-t-on les sentiments des citoyens français privés du vote promis au printemps prochain ? Le combat est formidable. Il était plus simple de passer la main en l’état. Et peut-être, à court terme, plus rassurant, si le choix du candidat était aussi le choix de l’alliance. C’est pourquoi le coût d’audace de Marine Le Pen et de la justice est en même temps un coup démocratique. Tout compte fait, le bloc unanime contre elle est moins risqué à moyen terme que les risques d’un consensus sous forme d’un rejet des Français à ne pas avoir répondu à une espérance. Le mouvement des Gilets jaunes s’en était donné à cœur joie dans un mouvement anarchique où la passion des ronds-points monta à un tel degré de protestation que l’on retient les délits condamnables.
Comment leur donner tort ? Face à la disparition concrète du quotidien, des renoncements tangibles et à la perte des repères symboliques. Non pas une obnubilation réactionnaire narrée par de vieux nostalgiques sous les frontons, mais une vérité embarrassante : que leur seule chance de survie est dans les mains de ce parti.
S’il faut illustrer de trois mots l’année 2026, c’est par les mots : méfiance, colère, ras-le-bol. De cette méfiance qui se joint désormais au mépris envers l’ensemble des hommes politiques jugés responsables. De cette colère qui les conduit à penser qu’ils les ont (en autres sur la question de l’endettement) poussés vers le bas au lieu de les tirer vers le haut. Ils les ont dorlotés pour conquérir le pouvoir et quoi qu’il en coûte, y rester. Et ces mots-là, lorsqu’une nation entière commence à les trouver légitimes, deviennent une force historique considérable.
La période qui s’ouvre à partir de maintenant est une période de défis constants pour ce parti qui compte très peu de femmes. La virtuosité intellectuelle, dans la politique moderne, ne suffit plus à régler les problèmes. Dans un monde dominé par les rapports de force, la situation de la France se dégrade davantage. La perte de récit collectif, l’effacement de l’autorité et du vivre ensemble sont des pièges mortels.
L’autre question est : pourquoi en 2027 ? La réponse pourrait être cherchée durant la campagne électorale américaine et les conséquences politiques de la tentative d’assassinat de Donald Trump lors d’un rassemblement le 13 juillet 2024. C’est ma conviction depuis un événement attendu faisant que je saluais le 27 mars 2026 à Miami Beach, Donald Trump et au regard du contexte : l’impression radicale que les esprits avaient été marqués par le sens du devoir, Marine Le Pen a pour elle l’élan patriotique de ses partisans, le courage de ses lieutenants et désormais, “le coup de pouce” des juges dans un “deal” désormais à mieux financer. Une réponse plus profonde serait liée à cet événement qui a dopé la popularité de Donald Trump, notamment auprès de son électorat. Si à l’exception de toute phrase et même de tout mot, il fallait reconnaître un seul geste d’explication, ce serait la perception de beaucoup de ses partisans selon laquelle Donald Trump disposait d’une destinée manifeste. Observons que dans le couple que forment les deux extrêmes, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui est un trio (songeons à Jordan Bardella) dans la campagne, possible que la hausse de popularité de Marine Le Pen qui fait la course en tant que favorite à la présidentielle, par un étonnant paradoxe, voit ceux qui se rangent du côté de ses adversaires à droite, être obligés de se rapprocher d’elle dans un triomphe de l’inattendu.
Le problème désormais n’est plus la candidate, mais la confiance. Qu’est-ce qui va sortir de cette campagne présidentielle, la plus polarisée pour notre pays et la plus cruciale face aux enjeux géopolitiques et économiques ? La campagne est longue et imprévisible (comme le démontre l’affaire des accusations de l’actuel président du RN) et la tâche historique de Marine Le Pen sera de rappeler avec une douceur métallique des vérités qui n’ont hélas plus besoin de preuves. Les Français connaissent les menaces majeures qui planent sur leurs têtes et nul doute que la force de la candidate en rupture avec le système, est de leur offrir une cohérence émotionnelle. Que faut-il d’autre pour réussir ? Elle le sait aussi : feutrer sa parole et prendre à partie l’opinion publique, qu’elle soit conquise à sa cause ou non, et surgir en un de Gaulle nationaliste qui sache entrer dans un moment où ce qui paraissait chimérique devienne une probabilité et pour certains un vœu politique.
Après une si longue série d’échecs, il lui faudra aussi dire quel horizon pour la France. L’histoire de cette victoire n’est pas encore écrite. Ses auteurs sont nombreux, mais les banquiers qui y jouent un rôle important ne sont pas ses compagnons de route. À défaut de s’aimer, ce qui réglerait le problème du financement de la campagne, les deux sont condamnés à conjurer le sort. Ainsi, pour Marine Le Pen, comme pour tous les patriotes, il y a eu un enjeu d’image à déclarer sa flamme pour tous les Français afin de rassurer. Contre ceux qui la dénient, et aussi ceux qui la combattent, la tâche est rude et les dés sont jetés. Il est notamment question de comprendre que les temps changent.
Pour la France
La nostalgie du bon vieux temps que nous inspire ce plaidoyer sur la France, elle-même, engagée dans une lutte sans fin, rappelle que ce qui compte, c’est de croire en quelque chose. On dit qu’elle s’enfonce dans la morosité. On répète qu’elle n’a plus d’espérance et que jour après jour, elle se rapproche d’une tutelle du FMI où de tous les malheurs du monde. Que rien ne change, si ce n’est que la vie du citoyen se complique en parcours du combattant. Que c’est bientôt fini et que nos dernières espérances sont tombées dans une trappe.
Restons sur cette nostalgie : une France à la croisée des chemins historiques avec le sentiment d’une nation qui se défait de l’échelle nationale jusqu’à ses territoires lointains d’outre-mer. Ainsi, François-René de Chateaubriand avait établi ce parallèle entre une France qu’il croyait en décadence. Ces maux sur la perte de la grandeur française qui se relatent dans ce qu’il appelait la Nouvelle Ancienne France.
On connaît la suite. L’idée simple de la France qui doit constituer une adhésion à une langue, une mémoire, une histoire et des références communes. Pour la France : qui impose une intuition politique sur ce qui la constitue dans ses défis, son identité nationale, sa continuité historique. C’est la conciliation entre un héritage ancien et des idées nouvelles. C’est bien ce qui doit nourrir les débats du moment entre plusieurs ruptures politiques structurantes. Bien entendu, dans le respect du terrain des idées et des défis, notre tourment en forme de crève-cœur est de savoir si un ordre politique légitime en sortira ou seulement un désordre. Là où le résultat de cette élection, sans doute jamais vu, enchantera ou non le citoyen, moi, je vais la jouer à la Fantômas en voulant le voir pour le croire.
- Hervé Couraye, « Rivalité sino-américaine en Indo-Pacifique » VA Éditions, 2023, disponible en ligne : Notre diplomatie par delà l’élection du 7 juillet 2024 – Revue Politique et Parlementaire
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