La situation financière de la Collectivité territoriale de Martinique s’invite brutalement dans le débat politique. Réunie ce jeudi 24 septembre, l’Assemblée de Martinique doit examiner le rapport de la Chambre régionale des comptes consacré aux exercices 2021 à 2025. Le document décrit un « déséquilibre financier structurel » et une situation devenue « critique ». L’encours de dette atteint 977 millions d’euros, contre 744 millions quelques années plus tôt, et pourrait dépasser le milliard en 2026.

Pour Serge Letchimy, président du Conseil exécutif depuis juillet 2021, l’enjeu dépasse le simple examen comptable. Il doit désormais répondre sur la trajectoire suivie depuis son retour à la tête de la collectivité, tout en défendant l’idée que les difficultés actuelles ne sont pas nées avec sa mandature. Cette ligne n’est pas nouvelle : dès 2021, dans sa réponse à un précédent rapport de la Chambre régionale des comptes, il décrivait déjà une situation financière fortement dégradée héritée de l’ancienne majorité et s’inquiétait du niveau de la dette.

Une dette qui devient surtout un problème de capacité financière

Le montant de l’endettement concentre l’attention, mais le rapport insiste surtout sur la diminution des marges de manœuvre. La capacité de désendettement est passée de dix ans en 2021 à vingt ans en 2024. L’épargne brute, indispensable pour financer les investissements sans recourir systématiquement à l’emprunt, a chuté de 60 % entre 2022 et 2024, pour tomber à 48,5 millions d’euros. La CTM a par ailleurs réaménagé seize emprunts sur vingt ans fin 2025, au prix de 54,5 millions d’euros de frais financiers supplémentaires.

La dégradation se mesure aussi dans le quotidien économique de l’île. Les délais de paiement atteignent environ 131 jours en 2025, contre trente jours prévus par la réglementation. Pour les entreprises travaillant avec la collectivité, cela signifie parfois attendre plus de quatre mois avant d’être réglées. Ces retards ne constituent pas seulement un indicateur budgétaire : ils peuvent peser sur la trésorerie de PME, d’associations ou de prestataires qui dépendent de la commande publique.

Les recommandations anciennes reviennent au centre du débat

La Chambre régionale des comptes insiste également sur la fiabilité de la gestion. Huit des dix recommandations formulées en 2021 n’ont pas été suivies d’effet. Les difficultés concernent notamment l’inventaire du patrimoine, les créances, les immobilisations et les provisions. L’écart de 6,99 milliards d’euros relevé entre l’état de l’actif du comptable public et l’inventaire de la collectivité illustre ces faiblesses. Il ne correspond pas à une disparition de patrimoine, mais à une discordance importante entre documents comptables.

Un point politiquement sensible car il déplace la discussion. Il ne s’agit plus uniquement de savoir qui a créé les déséquilibres initiaux, mais de mesurer ce qui a été corrigé depuis. La Chambre avait déjà examiné la situation de la Martinique lors d’un précédent contrôle portant sur les années antérieures à 2021, en soulignant les difficultés financières et organisationnelles de la collectivité unique. Serge Letchimy avait alors lui-même considéré l’endettement comme préoccupant au moment de son arrivée.

Dix ans après la fusion, la promesse de mutualisation interrogée

La situation actuelle remet aussi en lumière la création de la CTM en 2016. La collectivité unique devait simplifier l’organisation institutionnelle en réunissant les compétences de l’ancienne Région et de l’ancien Département. Dix ans plus tard, la question des économies réellement produites par cette fusion revient dans le débat. Les charges de personnel sont passées de 229,8 millions d’euros en 2021 à plus de 260 millions quelques années plus tard, contre 195,6 millions pour les deux anciennes collectivités réunies en 2015.

La comparaison doit toutefois être maniée avec prudence. Les compétences exercées, les rémunérations, l’inflation et le périmètre des politiques publiques ont évolué en dix ans. Elle suffit néanmoins à alimenter les critiques d’une partie de l’opposition. Yan Monplaisir, maire de Saint-Joseph et président des Républicains en Martinique, juge la gestion de l’exécutif « désastreuse, populiste et électoraliste » et parle de « faillite ». Ces termes relèvent de son appréciation politique : la Chambre régionale des comptes n’emploie pas cette qualification.

Letchimy défend l’héritage mais engage désormais sa propre trajectoire

Serge Letchimy répond en mettant en avant le poids des déséquilibres antérieurs et l’évolution défavorable des recettes et des dépenses. Selon la CTM, les recettes de fonctionnement n’auraient progressé que d’environ 1 % entre 2022 et 2025, quand les dépenses auraient augmenté de près de 12 %. L’exécutif invoque également la montée de certaines dépenses sociales et les contraintes structurelles auxquelles la collectivité doit faire face.

Mais après cinq années de mandat, la question de l’héritage ne suffit plus à épuiser le débat. La CTM affirme avoir engagé près de 75 millions d’euros de mesures d’économies ou de recettes supplémentaires au 30 juin 2026, dont 26,4 millions d’effet durable. L’autorisation d’emprunt a été abaissée de 165 à 109,8 millions d’euros et 40,2 millions d’euros d’investissements ont été retirés des prévisions. Un deuxième plan de redressement est annoncé.

La séquence qui s’ouvre est donc autant financière que politique. Le rapport de la Chambre régionale des comptes oblige la majorité à préciser les échéances : retour à des délais de paiement acceptables, évolution de la dette, maîtrise de la masse salariale et mise en œuvre des quinze recommandations formulées. La collectivité devra présenter un nouveau bilan dans un délai d’un an.

Pour Serge Letchimy, la difficulté tient désormais à une équation simple : continuer à expliquer d’où vient le déséquilibre tout en démontrant que la trajectoire actuelle permet réellement d’en sortir. C’est sur cette seconde question que devrait progressivement se déplacer le débat politique martiniquais.

Emma Ray

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