Alors que le cessez-le-feu américano-iranien du 7 avril 2026 semble déjà vaciller et que le détroit d’Ormuz demeure, en pratique, entravé malgré les injonctions répétées de Washington, l’analyse dominante tend à répartir les responsabilités à parts égales, comme si la crise résultait d’un dysfonctionnement symétrique. Ce cadrage est trompeur. Ce qui rend la crise si difficile à stabiliser tient certes à une configuration stratégique profonde — un problème d’engagement que la théorie des relations internationales permet de désigner avec précision —, mais ce problème n’affecte pas les deux parties de manière identique. C’est le régime iranien qui, de manière délibérée et récurrente, exploite l’asymétrie des garanties pour préserver une capacité de nuisance qu’il n’a, à ce jour, jamais véritablement accepté d’abandonner.

Deux duellistes se font face à l’aube, pistolet au poing, à vingt pas l’un de l’autre. La métaphore est séduisante, mais elle masque une dissymétrie décisive : c’est l’un des deux qui a choisi de dégainer le premier en entravant une voie maritime internationale, plaçant l’autre devant l’alternative de reculer ou d’escalader. Telle est la logique du Chicken game (ou jeu de la poule mouillée) appliquée au détroit d’Ormuz, ce corridor stratégique par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial — et que Téhéran utilise comme levier de pression depuis des décennies, chaque fois que sa position régionale ou son programme nucléaire sont menacés. Le cessez-le-feu du 7 avril, arraché à l’extrême limite de l’ultimatum américain, n’a pas dissipé cette logique : il l’a suspendue sans la résoudre, précisément parce que le régime iranien n’a créé aucune condition permettant de ranger durablement l’arme. La vraie question n’est donc pas de savoir « lequel cédera », mais de comprendre pourquoi un acteur rationnel choisit méthodiquement de rendre tout compromis stable structurellement impossible.

C’est ici que l’apport de James Fearon conserve toute sa force explicative. Son point de départ est bien connu : si la guerre est coûteuse, incertaine et rationnellement indésirable pour les deux parties, il devrait presque toujours exister un espace de négociation préférable au conflit ouvert. Pourtant, les guerres surviennent — et les crises chroniques aussi. L’explication, chez Fearon, ne réside pas d’abord dans l’irrationalité des acteurs, mais dans certains mécanismes structurels qui rendent l’accord impossible ou peu crédible. Parmi eux figure le problème d’engagement : l’incapacité à promettre de manière crédible qu’on respectera demain les termes acceptés aujourd’hui. Appliqué à la République islamique, ce cadre révèle quelque chose d’essentiel : le problème n’est pas seulement que Téhéran ne peut pas garantir ses engagements en raison de contraintes structurelles — c’est aussi qu’il n’a, à ce jour, jamais accepté de construire les mécanismes institutionnels qui rendraient ses promesses vérifiables. Un acteur qui refuse systématiquement toute architecture de vérification crédible n’est pas seulement victime d’un problème d’engagement : il en est, pour partie, le producteur.

Du point de vue iranien, le précédent du JCPOA est régulièrement invoqué pour justifier la défiance envers Washington : le retrait américain de 2018 aurait démontré l’irréversibilité impossible de tout engagement américain. Cet argument mérite d’être examiné avec rigueur plutôt qu’accepté comme postulat. En 2015, Téhéran avait en effet accepté des limitations substantielles sur son programme nucléaire — mais dans un périmètre strictement délimité, laissant hors de toute contrainte son programme balistique, son soutien aux milices régionales (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes pro-iraniennes) et sa politique d’influence au Proche-Orient. Ces dimensions, qui alimentaient directement les préoccupations américaines et israéliennes, ne furent jamais mises sur la table. Par ailleurs, des violations progressives du JCPOA côté iranien précédèrent le retrait américain formel. Invoquer le précédent de 2018 comme preuve de la seule mauvaise foi américaine revient donc à effacer la logique tactique dans laquelle Téhéran a toujours inscrit ses engagements : non comme fondement d’une normalisation durable, mais comme variable d’ajustement destinée à alléger temporairement la pression internationale, sans jamais remettre en cause les fondamentaux de sa posture stratégique.

Le problème se pose avec une acuité redoublée du côté américain, sous une forme qui éclaire la nature profonde du régime iranien. Pourquoi Washington croirait-il à la mise en œuvre effective d’un accord de réouverture du détroit, alors que la fermeture d’une voie maritime internationale — dont le statut de passage en transit est garanti par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) — est revendiquée à Téhéran comme un attribut de souveraineté nationale ? Cette revendication n’est pas seulement inexacte en droit ; elle révèle une doctrine selon laquelle la République islamique s’arroge un droit de contrôle sur des espaces qui appartiennent au droit commun de la navigation internationale. Les Gardiens de la révolution disposent par ailleurs d’une capacité autonome d’escalade qui n’est pas un dysfonctionnement institutionnel : c’est une architecture fonctionnelle, qui permet au gouvernement de négocier en façade tout en maintenant une pression opérationnelle par d’autres bras du régime. Le problème d’engagement prend ici la forme d’un problème principal-agent — mais d’un type particulier : celui où le « principal » a tout intérêt à ce que l' »agent » demeure incontrôlable, car cela lui confère une option de déni crédible sans renoncer à la capacité de nuisance.

Le face-à-face d’Ormuz est donc moins un simple épisode de tension qu’une configuration stratégique perverse — dont la République islamique est l’architecte principal. Les deux adversaires peuvent différer l’affrontement ; mais c’est Téhéran qui, systématiquement, refuse de créer les conditions permettant de transformer une suspension en règlement durable. La séquence des 7, 8 et 9 avril en est la démonstration : déclarations de victoire unilatérales, réinterprétations concurrentes du cessez-le-feu, maintien de forces sur zone et poursuite effective de la paralysie maritime – tout cela dans les heures suivant un accord dont l’encre était à peine sèche. Dans ce contexte, le problème d’engagement au sens de Fearon n’est pas une simple méfiance conjoncturelle que suffirait à dissiper une médiation plus habile. Il désigne une incapacité structurelle à produire des garanties crédibles — incapacité qui n’est pas symétrique : c’est Téhéran qui, à ce stade, refuse de proposer ou d’accepter tout mécanisme de vérification indépendant qui rendrait ses engagements opposables.

La République islamique n’est pas seulement un acteur difficile à dissuader ou à rassurer ; c’est un régime dont la légitimité repose structurellement sur la confrontation avec l’Occident, les États-Unis et Israël. Cette confrontation n’est pas un instrument conjoncturel de politique étrangère : elle est constitutive de l’identité idéologique du régime depuis 1979, inscrite dans ses institutions, sa rhétorique, son système éducatif et sa politique d’alliances régionales. Ce n’est pas un segment périphérique du pouvoir qui entretient cette logique conflictuelle — c’est le cœur doctrinal du régime. Un accord durable avec Téhéran ne supposerait donc pas seulement de résoudre un problème d’engagement au sens technique ; il supposerait que le régime iranien renonce à une dimension fondatrice de sa propre raison d’être. C’est pourquoi le cessez-le-feu du 7 avril ne peut être lu que comme une suspension tactique, non comme un tournant. La diplomatie peut ralentir l’escalade ; elle ne peut produire un ordre stable sans que le régime iranien consente à une transformation qu’il ne juge, à ce jour, ni souhaitable ni viable — et dont il sait qu’elle menacerait sa propre existence.

Privacy Preference Center