Christophe Eoche-Duval, pour La Nouvelle Revue Politique : Bonjour Alexandre Jardin. Selon un sondage Ipsos CSI pour la Tribune du dimanche en 2025, 88 % des Français réclament l’organisation plus fréquente de référendums Est-ce que ce score vous étonne ?

Alexandre JARDIN : Ce qui est très surprenant, c’est que ce ne soit pas évident pour l’ensemble de la classe politique alors que ça l’est pour les Français, puisqu’on a une crise de régime qui est une crise de la démocratie, une inconfiance structurelle désormais, qui n’est plus conjoncturelle, à l’égard des politiques, un État qui est devenu quasiment, pour ne pas dire totalement, « illibéral », qui gouverne sans faire voter les lois de finances, en passant en force. par décret, la loi de programmation pluriannuelle de l’énergie, qui ambitionne de mettre sous contrôle les réseaux sociaux, qui pratique l’intimidation des médias à travers l’Arcom de manière assez performante. On a donc globalement une crise de la démocratie. Donc instinctivement, la rue sait bien que pour guérir la démocratie, il faut plus de démocratie.

C. E.-D. : Justement, les Français n’ont plus voté pour un référendum national depuis 2005, avec un goût amer qu’il leur reste ; les habitants de Nantes ont eu le sentiment d’être floués par le oui au référendum sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ; les Calédoniens n’ont pas cessé par trois référendums de dire non à l’indépendance et on leur répond, si je puis dire, “cause toujours”.

C. E-D : Avec le mouvement de la ZFE*, le mouvement des gueux, vous avez côtoyé beaucoup de citoyens, de la “France profonde”, comme on dit. Est-ce qu’ils vous ont exprimé une demande de référendums et y croient-ils encore ?

Alexandre JARDIN : Tout le monde sait bien. que les technocraties européennes et françaises sont parfaitement capables d’invalider le résultat. Tout le monde en est conscient. Mais tout le monde sait également qu’un référendum établit un rapport de force. Il n’y a pas grand monde dans les rues, quand on écoute les gens, qui pensent que Macron et consorts appliqueront le résultat. Mais, tout le monde sait que si on organise nous-mêmes des référendums sans en passer par l’État, en construisant une infrastructure parallèle sur une blockchain de manière à garantir la fiabilité des résultats, tout le monde sait que cela va engager un rapport de force. Donc personne ne se fait d’illusions sur un référendum légal et À chaque fois que je parle de cette hypothèse, construire nous-mêmes nos référendums, je rencontre un enthousiasme absolument général. Parce que les gens sentent bien qu’il va falloir que la population impose un rapport de force avec les politiques, les partis, les technocraties, que ça va devenir inévitable. Le dernier épisode en date, qui est tout à fait extraordinaire, d’explosion des prix à la pompe, tout le monde sait en France que c’est essentiellement de la taxe. Il n’y a pas un piéton qui ne le sache pas. Or hier, que s’est-il passé ? Des hurluberlus qui prétendent être un gouvernement ont annoncé un vaste plan de 80 millions pour trois professions, un one shot pour un mois. Alors que tout le monde sait que les conséquences sur les prix vont être beaucoup plus longues puisque les infrastructures qui sont détruites au Moyen-Orient ne vont pas se remettre à fonctionner du jour au lendemain. Donc, il n’y a aucune réponse réelle. Il y a une immense dérobade. Or, les gens savent également, puisque nous le leur disons, que la PPE3, la loi sur l’énergie, qui justement n’est pas une loi mais un décret, consacre chaque année, pour cette année en tout cas, 9 milliards de subventions aux éoliennes (voir rapport de la Cour des comptes), plus 10 milliards consacrés aux travaux pour raccorder ces éoliennes (voir la PPE3) et les champs photovoltaïques. Ça fait 19 milliards. On sait donc que si on affecte, si on suspend cette loi, ou plutôt ce décret scélérat, on dispose d’une marge de manœuvre de 19 milliards. Si on applique 19 milliards à 50 milliards de litres consommés, les différents pétroles que les Français consomment chaque année, ça fait une baisse possible sur un an entre 35 et 40 centimes du litre. Dès l’instant où ce genre d’idée serait soumise à des référendums non contrôlés par l’État, on est en droit de se demander si le résultat serait de 80, de 90 ou de 100 %. Donc on voit bien que plus il y a des dérobades, plus il y a de la déconnexion, plus les référendums qu’on va qualifier de parallèles ou de sauvages vont être populaires parce que les sujets émergent tous les matins.

C. E-D : Le référendum légal par la voie légale, constitutionnelle, sera-t-il à votre avis au rendez-vous des sujets incontournables de la présidentielle 2027 et des candidats qui se présenteront au vote des Français, et comment comptez-vous vous y prendre pour mettre ce sujet sur la table des présidentielles ?

Alexandre JARDIN : En lançant avant l’été des référendums sauvages avec nos propres infrastructures, de manière à installer dans la culture politique cette pratique, qui pour l’instant ne fait pas partie de nos habitudes démocratiques, mais ça fait partie des habitudes d’autres peuples voisins. Donc on va installer cette habitude par la pratique. Et quand nous serons peut-être des millions à comprendre que c’est très commode pour imposer une destruction des normes, que c’est très pratique pour imposer la supériorité du droit français en cas de conflit avec l’Union, que ça pourrait même être ultra-commode pour définir une nouvelle politique migratoire ou une ambition éducative colossale. Que sais-je encore des sujets qui viennent de gauche, de droite, du centre ou d’ailleurs et qui sont au fond des cœurs ? Donc nous allons très gentiment engager cette révolution lente. à partir des mois qui vont précéder l’été. Et au début, le mépris fonctionnera. Tiens, c’est drôle. Au fond, est-ce que ce ne serait pas comme une grosse pétition ? Non, ça n’a rien à voir. Parce que dans une pétition, premièrement, on ne sort pas sa carte d’identité pour voter. Symboliquement, le geste symbolique n’est pas le même. Or ce sera le cas. Deuxièmement, on peut soutenir un texte, mais on ne peut pas s’y opposer. Lors du dernier grand succès, les deux derniers grands succès des pétitions, à la fois sur l’immigration et sur un pesticide à interdire en agriculture, c’était la loi Duplomb, n’ont pu s’exprimer que ceux qui étaient pour. Si ça se trouve, dix fois plus étaient contre. Donc on va rétablir une véritable logique républicaine. Et quand nous aurons passé au crible populaire une certaine quantité de sujets à la fin de l’année, nous verrons si la classe politique pourra continuer à ricaner. Le réveil de cette logique, donc du peuple, est politiquement fondamental. Et nous prendrons nos décisions. Parce qu’il est fort possible qu’un mouvement référendaire unisse la nation à bout, recrée des lignes de force, dans un système où tous les partis se sont spécialisés dans la destruction de l’unité nationale, de manière à affirmer la supériorité de tel ou tel fragment, de telle ou telle tribu politique. Donc il est fort possible que non seulement la nation impose la thématique, mais qu’en plus elle s’aperçoive que l’unité et que son désir d’unité peut vivre à travers cela. Donc nous prendrons de grandes décisions au terme de ce processus, fin décembre. Ce nous, c’est la France congédiée. Celle qui est majoritaire et aspire à un processus… démocratique !

* « ZFE-m »: zone à faible émission-mobilité


Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval, né en 1961, est Conseiller d’État (s’exprimant à titre personnel). Spécialiste de volumétrie normative, du droit de la déontologie des professions de santé et de droit maritime, il publie régulièrement dans les revues juridiques. Essayiste, il est l’auteur, notamment, de L’inflation normative (Plon) et Le prix de l’insécurité (Eyrolles).

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?

En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…


0 Commentaire8 minutes de lecture

L’auto-sabordage du Front républicain

Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.


0 Commentaire17 minutes de lecture

La France en panne sèche de « simplification administrative » ?

Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».


0 Commentaire12 minutes de lecture

Privacy Preference Center