La page de la démocratie était déjà tournée au Burkina Faso, depuis le renversement du président Kaboré en janvier 2022, et davantage encore depuis la prise du pouvoir du capitaine IB huit mois plus tard. La dérive est désormais conceptualisée, au nom d’une révolution qui revêt une dimension génocidaire.

On peut reconnaitre une chose à Ibrahim Traoré : il tient toujours parole. Entre les mots du capitaine et ses actes, une imparable cohérence. Lorsque le putschiste burkinabè lance calmement « il faut dire la vérité : la démocratie, ce n’est pas pour nous », il ne fait que confirmer son option pour une dictature à durée indéterminée, une dictature brutale, tranquillement déclinée depuis sa prise de pouvoir par les armes le 30 septembre 2022.

Sur le fond, rien d’étonnant. Que peut-on attendre en matière de démocratie d’un militaire déterminé à confisquer le pouvoir, par les armes d’abord, par une élection tronquée en téléchargement ensuite, destinée à lui garantir le pouvoir à vie ? Tout juste peut-on s’étonner du parallèle plus que douteux dressé entre démocratie et esclavage.

Depuis son accession au pouvoir, IB a transformé son pays en prison à ciel ouvert. L’espace civique et politique s’est progressivement resserré ; première phase, les médias internationaux ont été suspendus ; puis les pressions se sont faites constantes sur les journalistes locaux, victimes d’intimidations et d’arrestations ; les atteintes aux libertés individuelles sont devenues permanentes, avec des réquisitions forcées de citoyens pour participer à l’effort de guerre, l’envoi au front d’opposants parfois septuagénaires.

Le pays des hommes intègres vit au rythme des disparitions temporaires ou définitives et des détentions arbitraires. Le célèbre avocat Guy Hervé Cam est maintenu en détention depuis plus de 2 ans malgré des décisions de justice favorables. Ces derniers jours, les purges atteignent les compagnons de route d’IB sur fond de paranoïa croissante : il y a une dizaine de jours, Mahamadi Baguian, un web activiste très proche du patron des renseignements, était poursuivi sur un marché, ligoté, torturé à mort. Il avait notamment contesté un projet d’interdiction des prières sur les lieux publics. L’imam de Bobo Dioulasso, Mamoud Barro, proche du régime, a été enlevé le 4 avril dernier. Ses amis disent craindre pour sa vie.

Dans ce contexte délétère, l’intérêt de la profession de foi d’IB tient surtout au moment choisi pour cette déclaration : une poignée de jours après la publication d’un rapport de Human Rights Watch qui incite la Cour pénale internationale à se pencher sur l’action du dictateur burkinabè. Le rapport est accablant. Le texte décrit de manière circonstanciée cette terreur au quotidien. Il pointe le ciblage de la communauté peule, victime d’une répression aveugle qui s’apparente à un nettoyage ethnique systématique. Les Peuls massacrés dans plusieurs ratissages de villages, implicitement désignés comme des ennemis de l’intérieur par la palanquée d’activistes 2.0 du régime. L’ONG estime qu’entre 2023 et 2026, sur un peu plus de 1800 civils tués, 1200 l’ont été par les forces gouvernementales et les VDP, ces civils enrôlés parfois de force pour défendre la patrie. Human Rights Watch invite le bureau du procureur de la CPI à ouvrir un examen préliminaire sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par toutes les parties au conflit depuis septembre 2022.

Ce qui est nouveau, c’est la conceptualisation de cette doctrine…

Les propos d’IB constituent une évidente contre-attaque, sous couvert de « révolution » mais aussi d’un supposé particularisme du continent africain en matière culturelle et institutionnelle. Ils s’inscrivent en réalité dans une dérive néo-panafricaniste, qui, au prétexte de souveraineté, dévoie cette notion pour favoriser une confiscation du pouvoir dans la durée.

Thomas Sankara, cet autre capitaine dont Ibrahim Traoré prétend s’inspirer, tenait des propos radicalement inverses. Il faut relire son discours du 2 octobre 1987 à Tenkodogo. Sankara proclamait : « La révolution n’aura de valeur que si, en regardant derrière nous, à nos côtés et devant nous, nous pouvons dire que les Burkinabè sont grâce à la révolution un peu plus heureux, parce qu’ils ont plus de liberté, de démocratie et de dignité. »

IB n’est pas l’héritier de Sankara. Il n’est pas davantage le dauphin des authentiques militants de la souveraineté africaine, qui se référaient à des valeurs universelles au moment des indépendances. Eux revendiquaient la liberté au nom de l’universalité. À rebours du sens de l’histoire, IB se situe dans une dynamique qui essentialise les peuples d’Afrique en présentant la démocratie comme un produit d’importation imposé par un Occident dominateur. Ce narratif se situe également à contre-courant de la réalité historique du continent africain. Kofi Annan le rappelait avec ses mots : « Chez nous, on dit qu’une seule tête ne suffit pas pour décider. La démocratie est enracinée dans la discussion libre et le consensus ». Bien avant les colonisations, certaines sociétés africaines, au Mali notamment, avaient mis en place des dispositifs de consultation des populations relevant d’une dynamique démocratique.

Aux contempteurs de la démocratie pour l’Afrique, il est enfin nécessaire de rappeler que, de l’Afrique du Sud au Sénégal en passant par l’Inde ou le Japon, il est possible de s’approprier ce principe à vocation universelle et de le décliner en fonction de sa propre histoire et culture.

Face au révisionnisme, la meilleure riposte reste le réveil des peuples…

L’impact de cette rhétorique sur certaines franges de la jeunesse africaine interroge. Le narratif d’IB flatte des ressentiments, brouille aussi les repères de populations éduquées à la politique par le biais des réseaux sociaux et le prisme de la désinformation. Il prospère enfin sur des coups de canif réels, des mauvaises pratiques récurrentes, des détournements institutionnels dans des États voisins qui se prétendent démocratiques mais dont la façade est lézardée. L’ancien président du Niger, Mohamed Bazoum, en démocrate sincère, dénonçait ces manquements et voyait dans les tripatouillages et autres « remises des compteurs à zéro » un risque majeur, celui d’éroder la confiance. Les dirigeants civils de la région ont d’évidence un rôle essentiel à jouer pour inverser la tendance.

Et si la contre-attaque venait finalement du peuple lui-même, ou plutôt des peuples du Sahel ? Burkinabè bien sûr, auquel IB conteste son droit élémentaire à « exercer le pouvoir pour lui-même et par lui-même » selon la définition consacrée, mais aussi malien et nigérien. 5 jours après l’enterrement unilatéralement décrété de la démocratie, des citoyens de ces trois pays ont officiellement lancé la contre-attaque. L’Alliance des Démocrates du Sahel est née ce 7 avril. Ce collectif se présente comme un bouclier démocratique. Il fait désormais face aux trois juntes de l’Alliance des États du Sahel. L’ADS est lancée par des figures respectées des sociétés civiles des trois pays de l’AES. Une médecin nigérienne, Mayra Djibrine, en assume la présidence. À ses côtés, le journaliste malien Malick Konaté en devient le secrétaire général.

L’Alliance des Démocrates du Sahel engagera une lutte « pacifique et déterminée pour le retour des libertés fondamentales et le respect de la souveraineté populaire ». Le 9 mai prochain, elle tiendra sa première réunion publique. Ce sera à Bruxelles, ville qui abrite une importante diaspora. Le peuple n’a pas dit son dernier mot !


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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