Les États-Unis menacent de quitter l’Otan. Le président Trump a entrevu cette perspective lors d’un entretien accordé au journal britannique The Daily Telegraph. Le propos s’intègre à un tableau géopolitique pointant l’inaction des pays européens au Moyen-Orient, leur « manque de solidarité » face à un danger iranien qui devrait, selon Washington, renforcer l’unité et non la division de l’Occident. Selon le géopolitologue Max-Erwann Gastineau, les menaces du président Trump n’ont aucune chance d’aboutir, tant l’Otan demeure un outil d’influence et de domination majeur pour Washington.

La perspective avancée par Donald Trump de voir les États-Unis quitter l’Otan ne saurait être prise au mot, pour des raisons à la fois conjoncturelles et structurelles, guidées par l’économie, l’intérêt commercial américain et la géopolitique : la lutte contre l’influence de la Chine, le maintien du leadership américain sur tout ou partie du monde.

Conformément à une logique toute trumpienne, animée par le goût du rapport de force permanent, Washington hausse le ton pour pousser son avantage national le plus loin possible : rappeler aux Européens que l’effronterie, le défaut d’allégeance, leurs velléités d’indépendance ne sauraient être neutres ni sans coûts ; mais aussi, plus prosaïquement, amener des pays européens tétanisés par la perspective de perdre la garantie de sécurité apportée par la première puissance économique mondiale à accéder aux demandes américaines.

L’expression de la puissance

Ces demandes, selon une approche transactionnelle des relations internationales assumée par le président Trump, visent essentiellement deux éléments : l’un industriel, l’autre énergétique. Le premier vise à porter les budgets de défense européens à 2 % du PIB, au nom d’un « burden sharing » (« partage du fardeau » de la défense de l’Alliance atlantique) devant, en dernière instance, profiter à l’appareil militaro-industriel américain ; le second vise à renforcer la dépendance de l’Europe aux hydrocarbures américains (gaz, pétrole), devenus depuis 2022 la principale alternative au gaz russe, comme en témoignent les constructions allemandes de terminaux méthaniers sur les rives de la Baltique.

Le trumpisme se plaît à désarçonner aussi bien ses adversaires que ses alliés, à créer les conditions de l’imprévisibilité, d’un brouillage stratégique forçant son interlocuteur à réclamer une clarification qui se fait ensuite aux conditions de Washington. En Europe, la stratégie a déjà montré son efficacité. De peur de perdre l’accès à un marché des plus stratégiques pour leurs entreprises, les pays européens ont accepté les conditions douanières imposées par Washington. En pleine crise iranienne et malgré un divorce stratégique euro-américain patent, les eurodéputés ont ainsi ratifié la suppression des droits de douane sur la plupart des importations américaines. Au Groenland, la menace américaine n’a pas fait du territoire sous administration danoise le 52ᵉ État des États-Unis d’Amérique, mais elle ne fut pas vaine. Les États-Unis ont obtenu un « accord-cadre » leur conférant le droit de renforcer leur présence sur ce territoire stratégique.

Un état de fait qui rappelle combien la notion d’« empire » brouille plus qu’elle n’éclaire les temps présents. L’objectif des États-Unis n’est pas de conquérir de nouveaux territoires, mais de les soumettre à leur volonté. La différence n’est pas que nuance. Elle renvoie à une logique consubstantielle à la notion de puissance. « La puissance, écrivait Raymond Aron, est la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités. » La puissance est donc, par définition, « projectionnelle » ; nul n’étant puissant s’il renonce, par principe, à projeter ses intérêts, à défendre, loin de ses frontières, les conditions de sa prospérité économique et de sa sécurité territoriale. Les États-Unis demeurent une puissance de premier plan, capable d’imposer sa volonté aux autres unités, et le montrent à qui prétend la relativiser — par l’emploi de la force ou de menaces commerciales et sécuritaires, comme lorsque l’avenir de l’Otan est opportunément mis sur la table.

Les origines de la géopolitique américaine

D’aucuns verront aussi dans la menace américaine de quitter l’Alliance atlantique l’illustration d’une ambition qui, sans pour autant se muer en projet, n’en demeure pas moins inquiétante pour la sécurité du Vieux Continent : celle de se retirer progressivement d’Europe au profit de son « hémisphère » (le continent américain, du nord canadien au sud de la Patagonie) ou d’une « Grande Amérique » allant, elle, des neiges de l’Arctique aux côtes caribéennes (de Cuba au Venezuela). Une orientation « isolationniste » que l’on ne saurait écarter, tant elle semble correspondre à la pente idéologique profonde du trumpisme, mais que contredisent la Stratégie nationale de sécurité (NSS) présentée par Washington en décembre 2025 et ses soubassements historiques.

La géopolitique américaine est née dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, mais elle prend racine dans la pensée du diplomate britannique Halford John Mackinder (1861-1947). En 1904, Mackinder théorise l’importance stratégique de « l’île-monde » (la plaque eurasiatique), où se situe le « heartland » (le cœur du monde), zone qui englobe des terres riches en ressources (Sibérie, Asie centrale, Iran…) et difficiles d’accès pour les puissances maritimes. « Qui contrôle le heartland contrôle l’île-monde ; qui contrôle l’île-monde contrôle le monde », résume Mackinder. Au début du siècle dernier, le diplomate pense à la montée des puissances terrestres (Empire russe) et au développement du rail, qui rend les États moins dépendants des mers dominées par l’Empire britannique. De nos jours, on pourrait ajouter les « nouvelles Routes de la soie » (Belt and Road Initiative, BRI) inaugurées par la Chine en 2013 afin d’étendre son emprise sur « l’île-monde » et de contourner la puissance maritime américaine et ses partenaires sud-asiatiques, des Philippines à l’Inde.

Toute la stratégie américaine étant orientée vers la perspective de contenir la Chine, de reprendre la main sur un monde multipolaire en gestation, questionnant le leadership américain jusque dans ses sphères d’influence privilégiées que forment l’Europe et l’Amérique latine, les dernières stratégies de sécurité nationale américaines (NSS), d’Obama à Trump, insistent ainsi sur la nécessité de disposer d’alliés solides. Mackinder revient ! et, avec lui, l’importance stratégique de l’Europe, porte d’entrée des États-Unis sur la plaque eurasiatique.

Le pivot stratégique européen

Rédigées par l’administration américaine, dont le corpus doctrinal varie moins vite que les alternances politiques, les stratégies de sécurité nationale américaine assument que les alliances, comme celle incarnée par l’Otan, permettent aux États-Unis de projeter leur puissance à moindre coût : par l’installation de bases militaires avancées, un partage du renseignement et une légitimité internationale qui, en dépit de tout, préserve leur capacité d’action. La dernière NSS conforte cette orientation internationale, et donc aussi européenne, de la sécurité nationale américaine. Elle appelle clairement les États-Unis à investir le Vieux Continent : « L’Europe reste (…) stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis. Le commerce transatlantique demeure l’un des piliers de l’économie mondiale et de la prospérité américaine. (…) Non seulement nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner l’Europe — ce serait contre-productif par rapport aux objectifs de cette stratégie — mais il importe de [restaurer] la confiance civilisationnelle de l’Europe et son identité occidentale. »

Donald Trump veut des vassaux, la chose est entendue, mais il ne veut pas pour autant couper les États-Unis des Européens. L’intense lobbying de la diplomatie américaine, incarnée par Andrew Puzder, ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, pour s’opposer à tout projet de « préférence européenne » en matière de défense, l’a récemment illustré. « Les États-Unis s’opposent fermement à toute modification de la directive qui limiterait la capacité de l’industrie américaine à soutenir ou à participer aux acquisitions nationales de défense des États membres de l’UE », avait ainsi déclaré, en mars dernier, le département d’État.

Les États-Unis ont besoin du marché européen, d’une Europe demeurant économiquement dynamique mais aussi culturellement occidentale, retrouvant une « confiance civilisationnelle » à même de la maintenir dans la sphère d’influence américaine (« l’hémisphère occidental ») et de résister à l’influence grandissante d’autres pôles de puissance. À ce titre, l’Otan représente un atout géostratégique majeur : elle justifie la présence américaine en Europe et une influence politique à laquelle la Chine ne saurait prétendre.

L’autonomie impossible

La menace trumpienne de quitter l’Otan devrait plutôt inviter les Européens à s’interroger sur leur degré d’autonomie et sur la véritable protection que représente la « garantie de sécurité américaine ». Le temps où il était acquis que les États-Unis protégeraient l’Europe coûte que coûte — comme l’ont longtemps pensé les pays du Centre-Est, à commencer par la Pologne —, ou qu’ils en auraient tout simplement les moyens, est en effet révolu.

La défaite américaine en Iran, que Donald Trump tente de masquer en parlant d’un « changement de régime » qui n’a jamais eu lieu, rappelle l’affaissement des fondamentaux militaires de la puissance américaine (l’érosion d’une base industrielle sans laquelle tout effort de guerre durable s’avère vain). Elle s’ajoute à d’autres enseignements et constats clés sur l’état de santé du grand allié : l’emprise mentale, tant chez les démocrates que chez les républicains, du « bourbier irakien » (le souvenir des échecs passés, de guerres lointaines, coûteuses, aux fins aussi floues que discutables pour les intérêts du peuple américain) ; la montée en puissance industrielle, militaire, technologique et diplomatique de pays non occidentaux ; l’affirmation à Washington d’une ligne ouvertement nationaliste, postwilsonienne, mettant l’idéologie et les valeurs (le libéralisme, la démocratie, les droits de l’homme, l’État de droit) au second plan… Tout ceci devrait inviter l’Europe à tracer sa propre voie, à construire son propre pôle, à assurer sa propre défense. « Devrait », car les États-Unis ne la laisseront pas faire.


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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