Sous Lula, le Brésil restructure la régulation d’internet en concentrant pouvoirs judiciaires et administratifs, au nom de la lutte contre la désinformation et les dérives numériques. Derrière cette centralisation, se dessine un modèle qui fragilise la liberté d’expression, crée des incertitudes pour les investisseurs étrangers et interroge le rôle même d’une démocratie élective face aux outils qu’elle forge pour se protéger.

Depuis 2023, deux textes majeurs (le Projet de Loi sur la régulation des plateformes et la loi sur les contenus en ligne) ont renforcé la capacité des autorités brésiliennes à retirer ou bloquer des contenus en ligne. Selon le cabinet Fleury Advogados, cette concentration du pouvoir réglementaire expose les acteurs étrangers à une insécurité juridique inédite, notamment dans le domaine des services numériques, de l’ecommerce et des fintechs.

Jean Paul Laborde soulignait récemment dans le JDD que «les États qui veulent rester influents sont ceux qui identifient clairement leurs partenaires stratégiques et investissent ces relations avec constance, vision et lucidité. Ne restons pas sur le bord de la route.» Dans un contexte où plus de 1 400 filiales françaises opèrent au Brésil, représentant des centaines de milliers d’emplois, la question de la sécurité juridique et de la prévisibilité réglementaire est stratégique.

Illibéralisme numérique : le paradoxe de la démocratie élective

Le Brésil n’est ni une dictature, ni un régime illibéral formel, mais il illustre le paradoxe des démocraties face à la régulation numérique. En cherchant à protéger le public contre les fake news et l’influence algorithmique, le gouvernement met en place des instruments qui pourraient demain restreindre la liberté d’expression et limiter la circulation de l’information.

Des études du Center for Democracy & Technology (2025) montrent que les mécanismes de retrait de contenus et de sanctions automatisées introduisent un risque d’auto-censure pour les plateformes et les médias, fragilisant les contre-pouvoirs démocratiques. Le Brésil devient un exemple de ce qu’on pourrait appeler «illibéralisme électif» : des décisions prises légalement dans un cadre démocratique, mais avec des effets qui tendent à concentrer le pouvoir et limiter les libertés publiques.

Conséquences géopolitiques et stratégiques

Le cadre numérique centralisé a un impact direct sur la diplomatie économique et la compétitivité régionale. Arthur Machado rappelle dans L’Hémicycle que «le Brésil est naturellement lun de ces partenaires. Avec plus de 213 millions dhabitants, il constitue la première économie dAmérique latine et lun des grands acteurs du Sud global.»

Dans ce contexte, les décisions législatives influencent les flux d’investissement européens, mais aussi la stratégie de chaînes d’approvisionnement numériques et industrielles. La France et l’Europe doivent évaluer le risque d’un cadre réglementaire intrusif qui pourrait marginaliser leurs entreprises dans un marché où la Chine, les États-Unis et les acteurs du Golfe consolident méthodiquement leurs positions.

Ainsi, selon André Benhamou, colonel de gendarmerie, expert des questions numériques et de cybersécurité, « la France et l’Europe rencontrent des problématiques comparables à celles du Brésil en matière de régulation de l’Internet et de lutte contre les fake news. Mais elles prennent des précautions constantes pour préserver l’ouverture du réseau, la confidentialité et les libertés individuelles ». Dans ce contexte, il alerte : « à quelques mois d’échéances politiques majeures, le Brésil doit éviter de basculer dans un modèle qui pourrait être perçu comme restrictif ou illibéral

Une question universelle : comment se défendre sans basculer ?

L’expérience brésilienne pose une question clé pour toutes les démocraties: peut-on protéger la société et lespace numérique sans créer des instruments qui restreignent les droits fondamentaux? Laugmentation des pouvoirs de retrait, la centralisation des données et la surveillance des plateformes constituent une réponse à la désinformation, mais sans mécanismes de transparence et de contrôle indépendant, ces mesures risquent de produire un illibéralisme structurel.

Aujourdhui, la régulation numérique peut devenir un outil stratégique, mais si elle nest pas encadrée, elle risque daffaiblir les fondations mêmes dune démocratie et de remettre en question la confiance des partenaires économiques internationaux.

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