Le débat sur la pollution devient de plus en plus acerbe et excessif et laisse peu de place aux échanges argumentés. Cela va jusqu’à oser réduire le nombre de victimes des attentats terroristes en France à un détail devant les « cinq cent mille ou le million de morts » dus à la pollution de l’air en dix ans. Certes des études basées sur des corrélations indiquent que la pollution de l’air a un impact sur la réduction de l’espérance de vie. Mais de combien ? Cette réduction est une estimation, pas une mesure exacte, elle peut varier selon les études. Pour la France, dont la pollution de l’air est en diminution, cette réduction est de quelques mois pour une espérance de vie qui a dépassé 80 ans. Par ailleurs, n’oublions pas qu’une partie importante de l’asthme des jeunes urbains n’est pas due à la pollution de l’air mais aux acariens. Pour d’autres pays, avec des villes très polluées, comme en Inde, la réduction de l’espérance de vie est plus importante et peut se compter en années.

Dans un pays peu pollué comme la France dire que la pollution de l’air tue des dizaines de milliers de personnes par an, en passant de la notion de « réduction de l’espérance de vie » à celle de « morts prématurés » puis à « morts » tout court, est plus qu’un simple abus de langage. Ce glissement dans le vocabulaire, franchi sans vergogne depuis plusieurs années par des militants malmenant la réalité scientifique, est accepté sans sourciller par une partie croissante du monde politique et des médias, trompant ainsi l’opinion publique. Dans notre pays, tout le monde sait que l’on peut mourir d’un attentat, dans d’autres pays c’est la guerre qui tue. Les maladies tuent, les accidents de la vie aussi. La pollution de l’air enlève peut-être quelques mois à une espérance de vie de plus de 80 ans, mais les attentats et les guerres enlèvent brutalement toute espérance de vie. Là, il ne s’agit plus d’une réduction en mois, mais de la perte de dizaines d’années de vie ou de toute une vie pour les plus jeunes victimes.

Quand va-t-on pouvoir parler de pollution de manière raisonnable dans notre pays ? Plus les années passent, plus le verbe se radicalise avec une monopolisation de la parole par des militants qui souhaitent faire de l’écologie une nouvelle idéologie avec ses codes et ses éléments de langage, en lieu et place d’une écologie scientifique dont nous avons besoin.

Mis sous pression par de constants appels sur la pollution de l’air, de nombreux citadins sont maintenant persuadés de vivre la pire période de la pollution urbaine, sans se rendre compte que celle-ci est en diminution constante et que leur espérance de vie est supérieure à celle de nombre de départements ruraux de la France profonde, celle qui vit loin de la pollution, mais dans les déserts médicaux. C’est ainsi, la propagande masque la réalité. Jamais nous n’avons vécu aussi vieux dans les grandes villes françaises.

Depuis plus d’un demi-siècle l’espérance de vie a augmenté dans tous les pays du monde. Selon les chiffres du site « Our World in data », dirigé par Max Roser de l’université d’Oxford, l’espérance de vie moyenne en Europe est passée de 34 ans en 1800 à 62 ans en 1950 et à 78 ans en 2015. Dans un pays comme la Chine, celle-ci est passée de 43 ans en 1950 à 76 ans en 2015. En Afrique, pour les mêmes années, les chiffres sont respectivement de 36 et 61 ans. Ces gains spectaculaires se mesurent en dizaines d’années et montrent combien les améliorations économiques permettent une meilleure nutrition et un accès plus facile aux soins élémentaires de santé. Dans les pays occidentaux, il est probable que nous puissions encore gagner en espérance de vie si nous sommes capables d’éviter les mauvaises habitudes alimentaires et l’absence d’activité physique qui conduisent à une augmentation de l’obésité, un des facteurs les plus importants dans la réduction de l’espérance de vie.

Soyons heureux de vivre à notre époque en relativisant les problèmes, y compris ceux de la pollution. Le terrorisme tue et les guerres plus encore. Dans ces deux cas, il s’agit de vies fauchées de manière aveugle, à tout âge. Toutes ces victimes, qui se comptent en dizaines de milliers à l’échelle de la planète, méritent notre respect. Évitons de les utiliser comme argument dans un débat sur la pollution de l’air qui doit rester dans le champ des échanges scientifiques en se tenant éloigné des diatribes et des excès verbaux de ceux qui veulent faire peur aux citoyens pour recueillir leurs voix aux prochaines élections. Le débat politique mérite mieux que l’outrance permanente.

Bernard Meunier, Membre de l’Académie des sciences et de l’Académie nationale de pharmacie.

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