L’émotion qui a saisi beaucoup, à l’annonce de son décès, témoigne combien L. Jospin aura incarné un espoir de leur jeunesse politique et un moment clef de la politique française. Mais sa défaite en 2002, jamais vraiment analysée – et de son fait – aura pesé lourd dans la suite des mésaventures du PS.

Nous étions trop jeunes pour avoir été mitterrandistes et pas assez vieux pour ne plus croire au socialisme.

Au milieu des années 90, Lionel Jospin resurgit pour beaucoup d’entre nous, comme un digne survivant dans la déroute politique, sociale et morale du mitterrandisme finissant. Après l’échec de Rocard aux européennes de 1994, le PS n’était pas beau à voir au congrès de Liévin (passé sous mairie RN ce dimanche…). H. Emmanuelli, élu par la gauche du Parti, s’exclama à la tribune, à l’attention du démocrate-chrétien Delors : « Jacques, fais ton devoir ! » Ce qu’il ne fit pas. 1995 était perdu, avoir un candidat au 2ᵉ tour devenait une lubie.

Alors Lionel sortit de son désert traversé, pour s’offrir aux socialistes en perdition, tel un rédempteur à la silhouette haute et droite. Il gagna facilement la primaire interne, décida que « avec Jospin c’est clair », exerça son « droit d’inventaire » sur le mitterrandisme – crime de lèse-majesté – et se retrouva en deux mois au 2ᵉ tour inespéré, après avoir viré en tête avec 23 % au 1ᵉʳ, à coups de réduction du temps de travail et de quinquennat promis – déjà. Une défaite prometteuse – 47 % – face à un Chirac lui-même revenu de l’enfer balladurien. Prise de contrôle rapide du PS, et mettons-nous au boulot ! Il fallait préparer les législatives prévues en mars 1998. Pas de temps à perdre, avec Jospin c’était toujours du clair et du sérieux…

On connait la suite, la dissolution hasardeuse de 97, une campagne éclair mais forte – la meilleure des campagnes fraiches et joyeuses, pour ceux qui y étaient, dans un Solférino ensoleillé et presque déserté. Et voilà la gauche plurielle, patiemment tissée deux ans durant par Jospin, des Verts aux chevènementistes, aux manettes d’une cohabitation incertaine, puisque programmée pour cinq ans, jusqu’à épuisement chiraquien. Cinq ans de cohabitation possible, ce n’était jamais arrivé.

Tout a été dit du fameux bilan de Jospin à Matignon. Tout et son contraire à vrai dire, trop à gauche ou trop néolibéral, trop sociétal ou trop social-dépensier, et on en passe. Le mot-clé de Jospin 5 ans durant fut en réalité l’équilibre, l’équilibre entre l’économique et le social, entre la fermeté et la justice, entre les privatisations et les services publics, entre les Verts, le PC, les chevènementistes et le PS. Jusqu’à ce que l’équilibre se rompe ? Ou jusqu’à s’enfermer dans cette obsession, au point d’oublier, et surtout de dénier, ce qui se passait et se mouvait dans le pays ? On penche pour la seconde option, afin d’ajouter quelques touches aux nécrologies trop rapides.

Il y a eu deux Lionel Jospin et comme une cassure au bout de 3 ans de mandature. Vers 2000/2001, la maestria jospinienne s’enraye, la « dream team » ministérielle se dissipe, les projets s’essoufflent, et la conjoncture économique va se retourner. Et voilà des municipales qui se profilent en mars 2001, tournant fatal et magnifique trompe-l’œil, surtout si l’œil veut se laisser séduire. Oui, on a gagné Paris et Lyon, mais avez-vous bien regardé ce qui se passait, ailleurs, dans les villes moyennes, là où la droite a remporté tant de victoires sur le thème de la sécurité ? D’ailleurs, avez-vous lu les notes qui indiquent une forte montée dans l’opinion de cette préoccupation, avec celle du pouvoir d’achat ? Et celles sur les 20 h qui se remplissent de faits divers, un an avant la présidentielle, un an avant ce pauvre Papy Voise ? Votre serviteur souvent les rédigeait…

La campagne de Lionel Jospin repose sur une quadruple erreur d’analyse, que les grossiers écarts de route du candidat ont trahi, comme autant d’actes manqués et répétés. La croyance à la force du bilan, qui s’était étiolée, la croyance en la détestation de Chirac qui s’était dissipée, la croyance présomptueuse « qu’on est les meilleurs au gouvernement », comme si les Français étaient un jury de concours. La croyance, surtout, que la gauche plurielle était toujours la martingale et qu’une présidentielle était la continuation des législatives par d’autres moyens. Allez-y, chers partenaires, présentez vos candidats, autant que vous voulez ! Jusqu’à Taubira, qui y fut incitée, jusqu’à Besancenot même, qui fut aidé dans sa collecte de signatures… Si, si.

Au bout du compte et après coup de tonnerre, tout sera toujours de la faute de Chevènement. Il fallait bien trouver un bouc émissaire. C’est Lionel qui le désignera et le répétera, en y ajoutant Taubira, jusque dans ses derniers livres. Voilà un des plus beaux dénis qu’il nous ait été donné de voir et entendre, au point que tout le monde au PS a d’abord fait mine d’y croire, pour ne pas froisser celui qui venait de se retirer avec hauteur et dont il fallait capter l’héritage. Avant de s’en auto-convaincre définitivement, sans même y réfléchir – hélas.

« L’austère qui se marre » était un homme droit et rigoureux, mais d’un bel orgueil aussi, tout protestant qu’il fut de culture. On pousse Chevènement à la démission en 2001, pour cause de Corse, mais surtout pour cause d’arbitrages défavorables dans le domaine de l’insécurité – on oublie souvent de le rappeler. Et on s’étonne ensuite qu’il se présente à la présidentielle ! Lui seul pourtant avait de bonnes raisons de le faire, dans l’ex-gauche plurielle… Un haut responsable socialiste, futur ministre de Hollande, me dira plus tard, un jour de lucidité, à propos de Chevènement et Jospin : « Quand papa et maman se sont disputés et séparés, c’était très mal parti ! » Eh oui, la gauche sans la gauche républicaine, ce n’est plus l’équilibre, Lionel. C’est la boîte de Pandore des grosses bêtises qui s’entrouvre. Surtout quand en sus, on ne veut pas admettre que les 35 h avaient pressé les salaires et les conditions de travail des ouvriers et employés. Environ 10 % seulement d’entre eux votèrent Jospin le 21 avril, tiens donc !

S. Royal en 2006, à l’orée de sa candidature, – avec toute la force de son intuition et toute son inconstance – tenta de briser le double tabou, celui de l’insécurité et celui des 35 h. Peut-être est-ce une des raisons de l’exaspération dont elle fut l’objet au Ps, dont elle brisait sans prévenir les tables de la Loi. Avoir défié le bilan du Commandeur Jospin, fit bouger sa statue, de colère, pour tenter un improbable retour, 4 ans après s’être si dignement retiré. François Hollande, à qui Jospin avait confié le PS en 1997, pour plus de 10 ans, lui ne s’aventura jamais dans l’inventaire d’un homme qui avait pourtant promu ce droit, à l’égard de son mentor François Mitterrand – pour son plus grand bien et celui du socialisme.

C’est ainsi que la boucle se referma et que le verrou symbolique fut apposé sur nombre d’impensés – on pourrait remonter à l’affaire du voile, à Creil, en 1989… Un des tout meilleurs socialistes, le plus droit et le plus rigoureux certainement, celui qui donnait tant de fierté à ses équipes comme aux militants, se retrouva ainsi momifié, avec son concours, en surmoi intouchable du Parti socialiste. La nostalgie jospinienne, qui s’est tant exprimée ces derniers jours, et qu’il est difficile de ne pas ressentir au vu de l’actualité, est aussi un aveu de désillusion. Et d’occasions manquées.

Nous étions trop jeunes pour ne plus croire au socialisme, mais nous en avons trop vu depuis pour nous raconter encore et toujours les mêmes histoires. Lionel Jospin, à sa façon, à la belle époque, nous l’avait enseigné.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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