Ils l’ont tué le 28 février, vers 4 heures du matin. Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran, a péri sous les bombes américaines et israéliennes. L’opération « Epic Fury » a duré douze heures. Neuf cents frappes. Le QG du Conseil suprême de la sécurité nationale rasé. Le palais présidentiel en ruines.

Trois semaines plus tard, l’Iran riposte toujours. Des centaines de missiles balistiques. Des milliers de drones. Le détroit d’Ormuz menacé. Et à Téhéran, le fils du défunt guide, Mojtaba Khamenei, vient d’être intronisé à la tête du régime, bénédiction du Corps des Gardiens de la révolution islamique en prime.

Quelque chose ne colle pas dans le tableau stratégique.

Le piège de la rationalité

Les planificateurs de Washington et de Tel Aviv ont calculé. Ils disposent de la puissance de feu supérieure. De la technologie. De l’expérience. Ils ont visé la tête du serpent, pensant que le corps suivrait. C’est ainsi qu’on abat les États classiques : on élimine le leader, on brise la chaîne de commandement, on impose un choc suffisant pour que la population exige la reddition.
Mais l’Iran n’est pas un État classique.
Derrière les missiles et les drones, il existe une dimension que les cartes d’état-major ne capturent pas : une culture où la mort n’est pas une défaite, mais une ressource. Où le sacrifice n’est pas aberration, mais langage politique. Où la défaite militaire se transforme en victoire morale.
Cette culture a un nom : Karbala.


L’origine : un massacre devenu modèle

680 après Jésus-Christ. L’actuel Irak. L’imam Hussein, petit-fils du Prophète, marche avec soixante-douze compagnons contre l’armée du calife omeyyade. Ils savent qu’ils vont mourir. Ils meurent. Massacrés. Décapités. Leurs corps piétinés.
Dans l’imaginaire chiite, ce n’est pas une tragédie. C’est une naissance.
Karbala incarne la dignité face à l’injustice, la fidélité jusqu’au bout, la transformation de la mort en symbole éternel. Hussein ne perd pas. Il témoigne. Sa défaite militaire devient victoire morale, transmise de génération en génération, réactivée chaque année lors de l’Ashura, quand des millions de pèlerins se flagellent, pleurent, et renouvellent leur allégeance à la mémoire du martyr.
L’ayatollah Khomeini a compris le potentiel politique de ce récit. En 1979, il projette Karbala dans le présent : la Révolution iranienne devient héritière d’Hussein, engagée dans une lutte permanente contre l’oppression contemporaine — l’impérialisme américain, le sionisme, la corruption intérieure. Le martyr devient outil de mobilisation, levier de légitimation, menace stratégique.


La chair et le sang : la guerre Iran-Irak

1980-1988. Saddam Hussein envahit l’Iran. La République islamique, jeune et fragile, doit recruter une armée en urgence. Elle trouve sa matière première dans les bidonvilles et les campagnes : des adolescents, parfois de douze ans, qu’on enrôle comme « Bassidji » — mobilisés de la base.
On leur distribue une clé en plastique, symbole des portes du paradis. On leur apprend que mourir pour la patrie et la foi, c’est accéder directement au ciel. On les envoient marcher sur les mines irakiennes, créer des « murs de chair » pour permettre aux troupes régulières d’avancer.
Mohammad Hossein Fahmideh a treize ans. Le 30 octobre 1980, il arrache la goupille d’une grenade et se jette sous un tank irakien. Aujourd’hui, son visage est imprimé sur les cahiers des écoliers iraniens. Sa date de mort est fêtée nationale.
Cette guerre a produit une génération pour qui le sacrifice n’est pas abstraction. C’est expérience vécue, ritualisée, valorisée. Les mères célèbrent la « noces du sang » de leurs fils. Les cimetières deviennent lieux de pèlerinage. Cette mémoire irrigue encore le Corps des Gardiens de la révolution islamique, les milices, une partie de la culture d’État.


La doctrine du martyr : quand la peur ne marche plus

Les armées modernes fonctionnent sur la dissuasion. On frappe fort pour que l’adversaire, par rationalité calculée, cède. On suppose que la peur de la mort est levier universel.
Face à l’Iran, ce levier s’érode.
Une dimension récurrente du discours religieux chiite : la mort est écrite avant la naissance. L’heure finale ne peut être ni hâtée ni retardée. Si Dieu a décrété votre fin, pourquoi craindre l’ennemi ? Cette croyance, partagée par une partie des forces de sécurité iraniennes, transforme le rapport au risque. Le combattant devient moins prévisible, plus résilient, capable d’endurer des pertes qui feraient plier une armée conventionnelle.
Le général Jafari, ancien chef du CGRI, a structuré cette résilience en doctrine militaire : la « défense mosaïque ». Trente et une unités indépendantes, capables de fonctionner isolément si les autres sont détruites. Des cellules locales, au sein de la population, exploitant la profondeur stratégique iranienne. Une guérilla décentralisée où chaque combattant peut être sacrifié sans que l’ensemble ne s’effondre.
Cette approche a été testée — et éprouvée — par le Hezbollah en 2006, face à Israël. Formé et équipé par Téhéran, le parti-milice libanais a opéré comme un « réseau distribué » : petites cellules autonomes, adaptant localement leurs tactiques, acceptant des pertes pour maintenir la pression. Résultat : un mois de guerre, 1 200 morts civils au Liban, et Israël incapable d’imposer ses conditions.


Le piège narratif : quand chaque bombe devient argument

Là où une démocratie voit une tragédie à justifier, le régime iranien construit un symbole. Là où l’Occident compte ses morts, l’Iran compte ses martyrs.
L’assassinat de Qassem Soleimani, en janvier 2020, illustre ce mécanisme. Éliminé par un drone américain à Bagdad, le général iranien devient instantanément héros national. Des millions aux funérailles. Son nom martyr. Sa stratégie — alliance avec les milices chiites de la région — poursuivie avec plus de détermination.
La mort de Khamenei, le 28 février, reproduit ce schéma. Au lieu du chaos, une succession ordonnée vers son fils. Au lieu de l’effondrement, une consolidation. Chaque frappe américaine, chaque civil tué, chaque immeuble rasé, alimente un récit de résistance karbaléenne contemporaine.
L’Iran ne gagne pas sur le terrain. Il gagne dans la tête des gens.


La leçon oubliée : le Vietnam, l’Afghanistan, l’Irak

L’histoire récente pourrait pourtant instruire. Comment la superpuissance américaine, avec l’armée la plus compétente du monde, a-t-elle échoué au Vietnam face à des paysans en sandales ? Comment a-t-elle échoué en Afghanistan, vingt ans de guerre pour revenir au point de départ ? Comment l’invasion de l’Irak, en 2003, a-t-elle engendré quinze ans d’insurrection, des centaines de milliers de morts, et une région plus instable qu’avant ?
La réponse, Clausewitz l’avait formulée deux siècles avant : la guerre n’est pas action d’une force vivante sur une masse inanimée. C’est collision de deux forces vivantes, échange réciproque, interaction mutuelle. Vous ne pouvez pas imposer votre volonté à un adversaire qui refuse de la recevoir.
Face à un régime capable de transformer ses pertes en capital politique, la puissance brute devient contre-productive. Chaque victoire militaire risque de nourrir une défaite stratégique.


L’Iran d’aujourd’hui : ni monolithe, ni fragile

Je ne dis pas que l’Iran est une société uniforme, prête à mourir en bloc pour le régime. Ce serait mensonge. L’Iran contemporain est traversé de fractures profondes : jeunesse critique, économie asphyxiée, révoltes récurrentes — comme celle de 2022, après la mort de Mahsa Amini.
Mais ces tensions ne neutralisent pas la culture du martyre. Elles la rendent plus complexe, plus sélective, plus concentrée dans les structures de pouvoir. Il suffit que le CGRI, que les milices, que une fraction de la population y adhère pour que l’effet stratégique soit réel.
Le régime a survécu quarante-cinq ans de sanctions. Il a développé des réseaux de contrebande, des ventes de pétrole détournées vers la Chine, une économie domestique strictement gérée. Ses dirigeants parlent de « patience stratégique » : endurer la pression, attendre que l’adversaire fatigue, espérer un changement politique à Washington en 2028.
Cette perspective temporelle, combinée à la croyance en une assistance divine, structure leur résistance. Ils ne cherchent pas à gagner rapidement. Ils cherchent à durer. Et dans une démocratie, où l’opinion publique sanctionne les guerres longues, durer suffit à faire plier.


La vraie question

Nous voici donc dans une impasse. Les frappes continuent. Trump menace de frapper les centrales électriques. L’Iran bloque le détroit d’Ormuz. Le prix du pétrole grimpe. L’Europe tremble.
La question n’est pas : l’Occident est-il plus puissant ? La question est : comprend-il vraiment qui est en face ?
Car on ne vainc pas une idée avec des bombes. On ne dissout pas une culture du sacrifice en éliminant des leaders. On ne brise pas une volonté qui transforme la mort en sens en infligeant… plus de mort.
Karbala, il y a quatorze siècles, a produit un modèle : résister, mourir si nécessaire, et laisser la mémoire du martyre faire le reste. Ce modèle fonctionne encore. Il structure la riposte iranienne d’aujourd’hui. Il rend imprévisible l’issue d’une guerre que certains croyaient gagnée d’avance.
Et si le véritable ennemi n’était pas l’Iran, mais notre propre aveuglement ?


Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens

Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.


0 Commentaire10 minutes de lecture

Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices

Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.


0 Commentaire7 minutes de lecture

Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?

Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.


0 Commentaire5 minutes de lecture

Privacy Preference Center