Le premier tour des municipales aura confirmé plusieurs mouvements de fond.

Le premier d’entre eux est celui de la désaffiliation qui désormais n’épargne aucun scrutin, y compris ce scrutin de proximité que constituent les municipales. Hors 2020 marquée par la crise sanitaire, la participation du 15 mars est la plus faible enregistrée à l’occasion d’une consultation municipale sous la Ve République. La tendance soutenue et constante au retrait civique touche désormais toutes les élections, locales comme nationales. La réforme du mode de scrutin pour les communes de moins de 1 000 habitants empêchant le panachage et instituant la parité aura eu pour conséquence dans de nombreuses collectivités de ne laisser aux électeurs le choix qu’entre une seule liste… et l’abstention.

Le second enseignement souligne l’accentuation de la fragmentation électorale là où la compétition, dans les grandes et les villes moyennes, est soutenue, intense et incertaine. Le nombre de triangulaires ou de quadrangulaires, voire de quinquangulaires dans certains cas, témoigne, comme jamais, d’une balkanisation exacerbée dont ces municipales auront été le théâtre. Tout se passe désormais comme si l’éparpillement à l’œuvre sur la scène nationale se répliquait au niveau local.

Pour autant cette dispersion des forces n’exclut pas une polarisation qui ramène sous une forme saillante le clivage droite/gauche. Comme l’observe le politologue Brice Soccol dans l’interview qu’il a accordée à la NRP, « le clivage droite/gauche resurgit dans nos territoires sur fond d’étiolement du macronisme, mais sous une forme radicalisée ». Deux formations sont en dynamique, prolongeant désormais localement leur efficience nationale : le RN qui décuple sa puissance électorale, entre autres avec son allié ciottiste, et LFI qui enclenche avec succès sa progressive municipalisation. Les offres de gouvernement, passées et présentes, en sont corrosivement affectées : le macronisme est quasiment invisibilisé quand LR, d’un côté, macronisé sans le savoir ou en le sachant, est en passe de disparaître des grandes métropoles et quand le PS, de l’autre côté, se voit imposer une pression de la gauche radicale à laquelle il ne peut répondre dans la plupart des cas que par un alignement de compromission, comme c’est le cas notamment à Toulouse, ou par le risque d’une défaite en rase campagne dès lors qu’il entend maintenir une stratégie d’étanchéité.

En découle un quatrième enseignement, préfigurant peut-être ce qui s’annonce pour 2027 : la fin d’un cycle qui depuis quatre décennies offre à la démocratie des alternances douces mais dont la douceur justement asphyxie le sentiment démocratique avec cette perception que les formations se succédant pour gouverner mènent non seulement peu ou prou les mêmes politiques, mais ne sont plus en mesure surtout de se saisir souverainement du sceptre du pouvoir pour maîtriser et contrôler le cours des événements. Si RN et LFI progressent, c’est sans doute d’abord parce qu’ils ramènent discursivement le politique là où le corps social, malmené par des ruptures de tout ordre, imagine qu’il peut encore agir, faire sens, protéger autant que projeter le peuple. Par-delà les effets immédiats d’un scrutin municipal, c’est aussi subrepticement ce que nous dit ce dernier des soubassements profonds d’une tectonique en mouvement. Un signe parmi d’autres mais pas n’importe lequel.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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