La réforme adoptée en 2025 a modifié le mode de scrutin dans les grandes villes régies par le système dit « PLM » – Paris, Lyon et Marseille. En introduisant un vote distinct pour la mairie centrale en plus du vote d’arrondissement, l’objectif affiché est de rendre plus lisible le choix du maire. Mais comme toute réforme du mode de scrutin, elle produit aussi des externalités politiques difficiles à anticiper.

Le premier tour parisien en offre déjà une illustration. À gauche, Emmanuel Grégoire apparaît comme la candidature dominante de son espace politique, malgré la présence de Sophia Chikirou. À droite, Rachida Dati incarne l’alternative principale mais, contrairement à ce qui se produit dans le camp opposé, l’espace politique qui l’entoure demeure plus fragmenté. Plusieurs candidatures continuent d’exister dans un périmètre idéologique relativement proche. La conséquence est qu’aucune de ces candidatures n’apparaît aujourd’hui comme ayant la capacité réelle de devenir le centre de gravité naturel de la droite.

La théorie des jeux permet d’éclairer ce phénomène. Dans un environnement politique très concurrentiel, les acteurs, qu’il s’agisse des électeurs ou des responsables politiques, ont tendance à se coordonner autour d’un point focal. Le concept, développé par l’économiste Thomas Schelling, désigne une solution qui s’impose parce qu’elle apparaît comme la plus évidente pour l’ensemble des participants au jeu.

Autrement dit, lorsqu’un camp politique parvient à produire une candidature suffisamment claire et incarnée, les électeurs hésitent moins. Sur le papier, ce constat paraît évident et intuitif. Dans ce type de configuration, les alliés potentiels se coordonnent plus facilement et les stratégies de second tour deviennent plus lisibles. Le vote utile apparaît plus tôt, car il devient le moyen le plus simple de concilier la nécessité de gagner, la culture politique des partis et le désir des électeurs. À l’inverse, lorsqu’aucune candidature ne s’impose clairement, la dispersion devient la stratégie par défaut.

La réforme de 2025 accentue ce mécanisme. En rendant plus visible la compétition pour la mairie centrale, elle fait de la lisibilité la ressource politique décisive. Apparaître comme le centre de gravité de son camp politique, même lorsque celui-ci est traversé de fortes tensions, comme c’est le cas de la gauche parisienne, permet de dépasser les inimitiés entre appareils et de limiter les déperditions électorales. Mieux encore, ces conflits internes peuvent devenir un formidable carburant politique et médiatique tant qu’ils ne déplacent pas ou ne remettent pas en cause l’existence de ce centre de gravité. Dans cette perspective, l’élection parisienne ne se joue plus seulement sur les programmes ou sur la personnalité des candidats, mais sur la capacité de chacun à apparaître comme le point de coordination naturel de son camp.

Le premier tour semble suggérer que cet avantage structurel se situe aujourd’hui du côté de la gauche parisienne. Celle-ci est loin d’être homogène idéologiquement, comme en témoignent les affrontements récurrents entre LFI et le PS au niveau national, notamment sur des sujets aussi sensibles que la résurgence de l’antisémitisme. Pourtant, la gauche parisienne parvient à conserver un centre de gravité politique identifiable autour de la candidature d’Emmanuel Grégoire. Dans le camp opposé, la situation est différente. Plusieurs stratégies concurrentes continuent de coexister dans un espace politique déjà contraint par une sociologie électorale parisienne globalement défavorable à la droite.

Le score de Sarah Knafo illustre ce phénomène. Il n’est pas suffisamment élevé pour faire d’elle une alternative crédible à l’échelle municipale malgré sa qualification pour le second tour, mais il contribue à fragmenter l’espace électoral dans lequel la droite classique tente de construire sa majorité. Dans un système qui valorise la lisibilité, une telle fragmentation rend plus difficile l’émergence d’un point de gravité stable comparable à celui dont bénéficie aujourd’hui la gauche autour de la candidature d’Emmanuel Grégoire.

L’appel lancé par la candidate Reconquête à Rachida Dati illustre une logique bien connue des systèmes électoraux majoritaires. En effet, la victoire dépend en grande partie de la capacité d’un camp politique à apparaître comme le centre naturel de coordination pour ses électeurs. Un point de repère, pour ne pas dire un refuge politique.

Cette transformation ne concerne pas uniquement Paris. La réforme PLM s’applique également à Lyon et à Marseille, où l’on observe déjà l’importance des stratégies d’alliance et des retraits dans la construction des seconds tours qui s’annoncent passionnants. Mais la capitale constitue un cas particulièrement révélateur. La densité de l’espace politique parisien, la sociologie électorale de la ville et la concurrence interne entre forces politiques proches rendent la question de la lisibilité encore plus prégnante.

Dans une ville aussi complexe politiquement que Paris, le camp qui parvient à construire un point de gravité crédible impose aux autres acteurs les règles de son propre jeu. Et dans un système où la coordination entre communication et stratégie devient une condition nécessaire de la victoire, celui qui réussit à apparaître comme l’évidence politique du moment dispose d’un avantage que les chiffres du premier tour ne suffisent pas à mesurer.

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