L’Algérie figure désormais parmi les cas les plus singuliers du monde contemporain : elle n’est pas en guerre, ne subit ni invasion, ni blocus, ni bombardement… Et pourtant elle consacre à son appareil militaire une part de richesse nationale supérieure à celle de nombreux pays plongés dans des conflits ouverts.

Pour l’exercice 2026, les dépenses militaires algériennes atteignent 8,67 % du PIB. Un seul pays la devance : l’Ukraine (29,56 %), engagée dans une guerre totale sur son propre territoire.

Derrière l’Algérie viennent pourtant :
la Russie (6,26 %) – puissance belligérante majeure, Israël (5,19 %) – en confrontation armée permanente, le Maroc (3,75 %) – un pays en contentieux territorial actif depuis un demi-siècle – menacé en continu par le Polisario, Taïwan (3,22 %) – menacé d’invasion, la Turquie (2,98 %), la Corée du Sud (2,84 %), les États-Unis (2,81 %), l’Iran (2,46 %), l’Égypte (1,13 %).

Les données concordent avec les classements internationaux du SIPRI : déjà en 2024, l’Algérie occupait le podium mondial du « fardeau militaire », c’est-à-dire la part de richesse nationale absorbée par la défense.

 

Une exception mondiale Prenons la mesure du paradoxe.

L’Ukraine arme sa population pour survivre. Israël mobilise pour éviter l’anéantissement. Taïwan se prépare à une invasion annoncée. La Corée du Sud vit sous la menace nucléaire de son voisin.

Mais l’Algérie ?

Aucun ennemi n’avance vers ses frontières. Aucune coalition internationale ne la vise. Aucune guerre n’est en cours sur son territoire. Et pourtant, elle consacre davantage de richesse à l’armée que des États directement menacés.

Dans la science politique, ce type de situation possède une lecture presque automatique : quand un régime dépense massivement pour son armée sans menace extérieure identifiable, l’ennemi n’est généralement pas extérieur.

Le budget de la peur 8,67 % du PIB n’est pas une politique de défense. C’est une politique de stabilisation interne. Un État sûr de lui investit dans l’économie, l’éducation et la production. Un État inquiet investit dans les structures de coercition.

Dans ce modèle, l’armée ne protège plus le pays : elle protège l’équilibre du pouvoir. Elle garantit la loyauté des cercles dirigeants, absorbe des flux financiers opaques et redistribue des contrats d’armement gigantesques à l’intérieur d’un système fermé. Le contrôle parlementaire y est quasi inexistant, les audits indépendants inexistants et la transparence budgétaire théorique.

Ainsi, l’argent pétrolier devient moins un levier de développement qu’un mécanisme de consolidation politique.

 

La présidence de la République, autre trou noir budgétaire

À ce poids militaire s’ajoute un autre phénomène : l’expansion vertigineuse du budget de la présidence. En 2020, pour la première année du mandat de Tebboune, il était de 116 millions de dollars. Pas loin de celui de son prédécesseur, Abdelaziz Bouteflika. Six ans plus tard, en 2026, il atteint 831 millions de dollars. Une multiplication par sept en moins de six ans.

Officiellement, ce budget couvre : les salaires des conseillers, la sécurité – qui relève en réalité du ministère de la Défense nationale –, l’entretien des palais, les déplacements, les frais médicaux et protocolaires.

Mais la comparaison internationale révèle l’ampleur de l’écart. Palais de l’Élysée (France) : environ 138 millions de dollars. Le palais royal marocain : environ 275 millions de dollars. La présidence algérienne dépasse donc largement deux institutions autrement plus actives diplomatiquement et institutionnellement réunies.

Le Parlement algérien adopte ces chiffres sans enquête, sans rapport détaillé, sans débat réel. Le contrôle budgétaire devient une formalité administrative. Qui oserait débattre du budget militaire ou de celui de la présidence de la République ?

 

L’économie de la pénurie

Pendant que l’État dépense comme une puissance assiégée, la société vit comme une économie rationnée.

Files d’attente pour le pain, l’huile, la semoule. Crises d’eau récurrentes malgré les promesses de dessalement. Dans certaines villes, les robinets restent secs pendant des semaines. À Oran, l’eau n’arrive parfois que deux heures tous les deux jours.

Le pays qui supporte l’un des plus lourds budgets militaires du monde peine à assurer les besoins élémentaires de sa population. C’est la logique d’un système.

 

Un État révèle ses priorités par ses chiffres.

Lorsqu’un pays sans guerre consacre davantage de ressources à la coercition qu’au développement, il ne prépare pas un conflit : il gère une inquiétude politique permanente.

L’armée devient alors une assurance-vie institutionnelle, et le budget, un baromètre de la peur.

Ainsi se dessine un modèle paradoxal : une puissance militaire intérieure dans une économie fragile extérieure. Le citoyen finance la stabilité du régime, mais le régime ne garantit plus la stabilité de sa vie quotidienne.

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