Arthur Kenigsberg est président fondateur d’Euro Créative, auteur de L’Europe de l’Est n’existe pas (Eyrolles, 2025). Fin spécialiste de la Pologne et des pays de l’Europe du Centre-Est, il revient sur le sommet tripartite (États-Unis, Russie, Ukraine) qui s’est tenu à Genève les 17 et 18 février derniers, à l’initiative de Washington.

Les représentants russes et ukrainiens ont travaillé sur la base du plan américain prévoyant des concessions territoriales de la part de l’Ukraine en échange de garanties de sécurité occidentales. L’Ukraine peut-elle encore éviter ces concessions, si elle veut aboutir à un plan de paix ?

La stratégie ukrainienne dans ces négociations va au-delà du refus de concessions territoriales jugées injustes, car portant sur des territoires qui n’ont pas été conquis militairement par les Russes et sur des kilomètres carrés défendus becs et ongles depuis février 2022, dans lesquels beaucoup de citoyens ukrainiens vivent encore… La Russie a constitutionnellement absorbé certains de ces territoires, comme le Donbass, mais personne n’a reconnu les référendums qui ont été organisés, pas même les Américains alors qu’ils demandent à l’Ukraine de céder ces territoires. La légitimité de la demande territoriale russe est donc clairement posée. Par-delà le droit et le refus de l’Ukraine de céder ces territoires, la stratégie de l’Ukraine vise à ne pas braquer les États-Unis. L’administration Trump souhaite obtenir un cessez-le-feu ou un accord de paix. Zelensky le sait et ménage Washington afin de garder un certain soutien, notamment en matière de renseignement.

Mais les Ukrainiens ne sont pas non plus naïfs sur les demandes territoriales russes. À Kiev, on pense que toute concession en appellera d’autres, car la Russie sera en position de force et en demandera toujours plus ; sur l’effectif de l’armée ukrainienne, sur la légitimité de la présidence ukrainienne, de la « junte de Kiev », comme ils l’appellent à Moscou. À chaque concession de l’Ukraine, les Russes mettront de nouvelles conditions. À moins que les États-Unis changent de stratégie et décident de tordre le bras des Russes. Mais pour l’heure, ces négociations sont favorables aux Russes. Moscou n’a donc aucune raison de changer d’approche.

Même si là aussi les choses pourraient évoluer. L’économie russe est en train de s’étioler, le poids des sanctions occidentales se fait sentir. En outre, sur le terrain militaire, depuis que Starlink a été coupée, l’armée ukrainienne reprend du terrain sur l’armée russe.

Concernant le volet militaire, Volodymyr Zelensky a souligné des « avancées des deux côtés ». Est-ce à penser que la Russie souhaite aboutir à un accord au plus vite ?

C’est compliqué à dire, car les Russes ont les capacités industrielles et technologiques de trouver rapidement une alternative à Starlink. L’état des forces actuel n’est pas celui qu’on aura peut-être le mois prochain. Les Russes sont encore dans une logique de réalisation d’objectifs clairement définis. Rappelons qu’il y en avait trois à l’origine : sécurisation de la Crimée et des oblasts conquis, dont le Donbass ; démilitarisation de l’Ukraine (ils en sont loin) ; chute de Zelensky (ils en sont loin aussi).

Ces trois buts avaient une portée : la destruction de la souveraineté ukrainienne. Pas de l’indépendance. La nuance est importante. La Biélorussie est un État indépendant mais vassal de Moscou. Le Kremlin a la même visée stratégique pour l’Ukraine. Il a beaucoup affaibli le pays sur le plan économique, mais il crée en même temps les conditions de son propre échec en soudant la nation ukrainienne, en renforçant son désir de souveraineté, son chemin vers des standards démocratiques, occidentaux, à tout le moins européens.

Poutine est encore loin de la réalisation de ses trois objectifs. Et l’on peut se demander si son régime sera capable de survivre sans guerre, sans un État politiquement et économiquement absorbé par la machine infernale de la guerre.

À ce titre, je ne crois pas que les élites russes et les services de sécurité russes soient sincères dans ces négociations de Genève. On déplore autour d’un million de pertes du côté des soldats russes en Ukraine, depuis le 24 février 2022. Ce serait un terrible échec pour le régime de Vladimir Poutine que cette « opération spéciale » ait couté tant pour qu’au final obtienne qu’une grande partie du Donbass et le renforcement du destin européen de l’Ukraine. Donc les Russes ont besoin d’obtenir davantage. Ils pensent qu’ils peuvent appâter les Américains sur la tenue d’élections en Ukraine, car Donald Trump pense aussi que le régime de Zelensky n’est plus légitime. Le narratif russe est présent depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, où l’on parle ouvertement de Zelensky comme du dirigeant du « régime le plus corrompu au monde ». Donc le Kremlin voit bien qu’il peut obtenir des choses des États-Unis.

 

Ces négociations se font sans l’Europe, malgré les demandes répétées du président Zelensky pour intégrer ses représentants, dont la France. Ne signe-t-elle pas l’échec d’une Europe qui, sans les Américains, ne pesait pas au début de ce conflit et, quatre ans après, ne pèse toujours pas ?

Les négociations autour de l’avenir de l’Ukraine se déroulent tout de même dans un théâtre absurde. Les Américains qui en sont à l’initiative créent une scène avec deux acteurs qui ne veulent pas négocier, mais qui acceptent de se mettre autour de la table pour ne pas froisser le metteur en scène américain… Nous, Européens, devrions-nous jouer ce jeu ? N’est-il pas dans notre intérêt de laisser les Américains assumer cette représentation et de voir ensuite, en cas d’accord, la « coalition des volontaires » (alliance internationale créée en mars 2025, sous le leadership du Royaume-Uni et de la France, pour soutenir l’Ukraine) prendre le relai et offrir à Kiev des gages de sécurité ? Ces gages demandent beaucoup de détails techniques, en termes militaires notamment, mais l’idée est que l’Ukraine arrive plus forte à la table des négociations, avec des garanties de sécurité qui doivent lui permettre de se concentrer sur les aspects plus politiques (concessions territoriales, organisation d’élections…).

Maintenant, oui, là où il y a un échec européen, c’est dans le fait qu’on peine à voir se dessiner une vision commune majoritaire. Si les négociations entre Russes et Ukrainiens n’aboutissent pas, quel est le plan B des Européens ? Soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine pour qu’elle ne perde pas plus de territoires ? Reprendre les discussions avec Moscou pour tenter d’arrêter cette guerre et potentiellement empêcher l’avènement d’autres conflits dans les États baltes ou situés ailleurs le long de la frontière orientale de l’Europe ? Cette option tient la corde à Paris, où l’on souhaite reprendre langue avec la Russie pour participer aux négociations, bien conscient de la formule : « si on n’est pas à la table, on est au menu ». De ce fait, à chaque négociation tripartite (États-Unis, Russie, Ukraine), la France dépêche un envoyé spécial (Emmanuel Bonne était à Moscou pour ces derniers jours). Cette idée est aussi discutée en Allemagne. Le chancelier Merz pense qu’Emmanuel Macron n’est pas le mieux placé pour engager des discussions avec Poutine sur l’avenir de l’Europe. La question du leadership se pose. Allemands et Français sont divisés. Une grande partie de l’Europe, dont les pays d’Europe centrale et orientale, ne veut pas voir la France assumer ce leadership. Donc l’enjeu, c’est qui parle au nom de l’Europe ? On pense aussi à Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission de Bruxelles. Mais Kallas, « recherchée » par la police russe pour « insulte à la mémoire », n’a pas envie de parler avec le Kremlin et le Kremlin non plus. Les Européens sont-ils prêts à déléguer à Friedrich Merz ou à Giorgia Meloni le soin de représenter les Vingt-Sept lors de ces négociations ? Bref, la guerre en Ukraine fait clairement ressortir une crise du leadership européen.

Cela est aussi dû au fait que les Européens sont pris dans une contradiction stratégique assez majeure depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Le désengagement progressif des États-Unis, notamment en matière de sécurité, force les Européens à repenser leur propre sécurité. La Finlande, l’Estonie, la Pologne, la Roumanie, l’Allemagne… Tous ces États sont traversés par la nécessité de repenser leur architecture de sécurité. Avant de penser à l’Ukraine, ils doivent penser à leurs propres limites et dépendances. L’autre contradiction est le fait qu’avec Trump, les États-Unis ne sont plus vraiment les alliés des Ukrainiens. Sous l’administration démocrate de Joe Biden, Washington consentait à des prêts d’argent substantiels. Aujourd’hui, le soutien américain est réduit à peau de chagrin. Comment concilier reconstruction de sa propre sécurité et renforcement du soutien de l’effort de guerre ukrainien ? Telle est la question posée à de nombreux pays européens. L’Europe veut aider l’Ukraine, ou que Kiev en tout cas ne perde pas cette guerre, car il est en première ligne dans la défense du continent, mais comment ? Berlin doit accorder 11 milliards d’euros de prêts à l’Ukraine (en plus des 90 milliards d’euros votés en décembre dernier par le Conseil européen), mais derrière cet effort, on sent que le soutien européen va lui aussi se heurter à de véritables limites, que Trump révèle donc au grand jour.

Pour retrouver la confiance de ses alliés et de la crédibilité, la France a déployé des soldats en Roumanie, en Pologne, en Estonie. Mais cet effort n’est pas assez palpable. Pour être vraiment crédible sur le front oriental de l’Europe, il faudrait que la France puisse être perçue comme une alternative consistante à la présence américaine. Ce qui aurait un coût que l’état de ses finances ne lui permet pas d’envisager. Inadéquation entre certaines ambitions européennes et les moyens de les mettre en œuvre… La France est au fond à l’image de ses partenaires européens, rattrapée par le retour de la géopolitique à l’heure même d’un décrochage économique inquiétant.

Propos recueillis par Max-Erwann Gastineau


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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