Le lynchage à mort du jeune Quentin à Lyon par des membres de « la Jeune Garde » constitue vraisemblablement un moment de bascule. Dans quelques semaines, le premier tour des élections municipales nous fournira un premier indicateur sur l’impact de ce drame sur les comportements électoraux et les rapports de forces partisans.
D’ores et déjà, il est possible d’extraire plusieurs enseignements d’une affaire qui rappelle combien la violence est historiquement consubstantielle, selon les circonstances, à l’extrême gauche, mais que, par une ruse idéologique, elle est sous-estimée, voire parfois excusée. Pour autant, jamais comme après le drame lyonnais la question des alliances à gauche ne s’était autant posée en des termes moraux. En assumant ouvertement ses liens organiques avec un mouvement en cours de dissolution comme « la Jeune Garde », Jean-Luc Mélenchon surrinfecte le sujet. Il le fait sciemment, légitimant de la sorte des méthodes extrêmes, factieuses, qui ne paraissent en aucun cas solubles dans un cadre républicain. Or, force est de constater qu’à ce stade les réponses des gauches réformistes sont frappées d’une troublante et préoccupante ambivalence. Entre François Hollande, qui, semblant découvrir la radicalité de LFI, proclame qu’il ne saurait y avoir à l’avenir de convergences avec les insoumis, Monsieur Guedj, qui, après avoir été un pourfendeur des insoumis, se dit prêt à voter pour ces derniers en cas de second tour face à un candidat du RN aux présidentielles, et Olivier Faure, qui demande timidement une clarification des positions mélenchonistes sans dire lesquelles de ces positions lui paraissent incompatibles avec les valeurs des sociaux-démocrates, l’ambiguïté domine. Dans le même temps, un sondage Odoxa révèle que 61 % des Français sont prêts à faire barrage à LFI en cas de possibilité de victoire d’une liste de cette formation à l’occasion des élections municipales, quand 71 % se disent défavorables à une alliance du PS avec les Insoumis.
C’est là le second enseignement de ce dramatique événement. Le curseur de la diabolisation se déplace à gauche. Ce renversement, dont l’opinion témoigne, explique les discours d’équivalence développés tant à gauche qu’au centre pour renvoyer dos à dos le RN d’un côté et LFI de l’autre. Le Président de la République lui-même s’est fait le vecteur de cette rhétorique, comme s’il fallait, à l’épreuve de la montée en puissance du premier, ne pas insulter l’avenir avec le second au cas où. Or cette équivalence, qui vaut relativisation et minoration, vise à occulter un autre phénomène : à proportion que le RN se recentre, sous l’effet de sa stratégie de dédiabolisation, LFI se radicalise au point de ne rien renier des pratiques extrémistes des agrégats gauchistes avec lesquels sont noués des liens organiques. Ce contraste infirme toute symétrie, mais il s’inscrit dans cette filiation historique toxique selon laquelle il n’y aurait pas d’ennemis de la République à gauche, et jusqu’aux confins les plus éloignés de cette dernière dans sa version réformiste. C’est d’ailleurs le pari de Jean-Luc Mélenchon que de miser sur ce réflexe pavlovien de l’immunité prétendue morale du « progressisme » pour continuer à pousser son agenda de radicalité. Nonobstant la tragique actualité de Lyon, tout se passe comme s’il ne fallait pas couper les ponts entre toutes les parties prenantes de la galaxie progressiste. Reste à savoir si cette anomalie démocratique peut encore conserver son efficience dès lors que le pôle extrémiste est aussi puissant, voire dominant électoralement. L’esprit de calcul des uns, dernier vestige corrosif du mitterrandisme, n’est pas éteint, tant s’en faut. Le secrétaire général du PS, en annonçant qu’il pourrait y avoir encore « quelques rares arrangements électoraux » avec LFI à l’occasion des municipales, confirme l’existence du maintien de ce fil ténu dont d’aucuns anticiperont qu’avec le temps et, à mesure que l’échéance présidentielle se rapprochera, il pourrait à nouveau se renforcer. Un jeu dont le cynisme le dispute à la radicalisation et dont les socialistes, en escomptant en tirer profit, pourraient être à terme doublement perdants : électoralement et moralement surtout…
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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